CET AUTRE SOI

Publié le par Dorian Gay

CET AUTRE SOI

Il m'a fallu du temps pour m'y habituer, pour l'accepter, après l'avoir maltraité, torturé et épuisé : ce corps. Ce corps a fait les affres de mes névroses, de mes envies parfois contradictoires, de mes indécisions. Ce corps, il m'a fallu de temps pour apprendre à l'aimer, il m'a fallu de temps pour atténuer puis éluder ces pulsions qui me poussaient sans cesse à le modifier et à atteindre un certain idéal, une certaine utopie.

Il a fallu du temps pour que la nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, de douleur, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint, confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout, en gardant à l'esprit, en même temps, qu'il reste un objet que je pouvais observer, évaluer et sur lequel je pouvais agir.

Oublié quand il nous permet de vivre facilement notre quotidien, sujet d’inquiétude lorsque ses fonctions vitales sont enrayées, complice joyeux dans le plaisir, adversaire quand son apparence va à l’encontre de l’image que nous aimerions renvoyer, mon corps a toujours jouit d’un statut qui a varié au gré des circonstances.

Pendant longtemps, je n'ai pas aimé ce que j'ai été. Mon corps s'est d'abord fait chétif, j'ai été maigre pendant toute mon enfance et les rares photos de moi à ces âges me renvoient à un passé que j'ai l'impression de ne pas avoir vécu. En sus, j'ai toujours été petit par rapport aux autres enfants de mon âge, le boom de croissance m'ayant pendant longtemps boudé. Ce corps faible a souffert, je tombais souvent malade et les convalescences étaient souvent longues, de sorte que j'ai développé très tôt avec ma mère, médecin, une relation particulièrement fusionnelle.

Je l'ai attendu cette puberté et ai guetté avec impatience l'apparition des premiers signes qui allaient faire enfin de moi un homme. Premiers poils pubiens, mue de ma voix flûtée, croissance de la masse musculaire, reformations du squelette, remodelage du visage qui se durcit, s'affirme, se singularise.

Ça n'a pas été assez. Moi qui me nourrissait de rêve de grandeur, il a fallu me résigner et accepter ce mètre 75 que j'ai tant voulu allonger de quelques centimètres par la pratique de sports divers tels que la natation. Puis cette peau métissée, que tant ont qualifiée "d'originale par sa teinte", à mi-chemin entre le cuivre, le caramel et l'alezan et ses reflets améthyste, a été jusqu'il y'a encore trois ans source d'obsessions. Il est vrai que j'ai reconnu à cette teinte une certaine originalité. Il n'a pas fallu longtemps après les premiers signes de puberté pour que je tente, tel un dangereux peintre fou, d'obtenir une nuance de teinte plus classique : uniformisation mécanique par bronzage pour obtenir cette teinte chocolatée si répandue puis éclaircissements chimiques plus tard afin de me rapprocher plutôt de ces teintes plutôt beiges. Ces pratiques ne traduisaient que le besoin injustifié d'effacer mes singularités et de me fondre dans une certaine idée de la masse, comme ces roux qui ont en horreur leurs belles taches de rousseur, ces asiatiques qui se font débrider les yeux ou ces gens qui se font resserrer leurs dents du bonheur.

Puis il y'a eu ma pilosité, ou plutôt mon absence criante de pilosité, moi qui ai dû attendre mes 21 avant de voir quelques poils percer la peau de mon menton, et qui n'ai encore aujourd'hui besoin de me raser qu'une fois toutes les semaines. Cruelle peau glabre ai-je longtemps songé.

Autre ennemie, ma silhouette longtemps haie. Détestée non pas en raison d'un éventuel surpoids mais de sa sveltesse. Il faut aussi dire qu'adolescent, j'ai longtemps couvé l'idée d'un certain idéal de corps masculin qui se devait sculpté, dessiné, ferme et puissant. Indéfectiblement, malgré chaque anti-régime (alimentation à base de protéines dans le but de prendre de la masse musculaire) et mes vains efforts sportifs, il a fallu me résoudre à ce que mon reflet dans la glace soit toujours, sans surprise, le même, celui du corps d'un minet qui aurait souhaité ne plus l'être. Il faut tout aussi dire que les standards de beauté normés, particulièrement ceux propres au milieu gay, réputé pour le culte de l'esthétisme, ont fortement nourri cette volonté de métamorphose. Après l'apologie de la crevette et les égarements stylistiques et musicaux dont elle est synonyme, le "bel homme" homo et parisien se veut viril, poilu, sportif, sculpté, grand, une barbe fournie et taillée étant appréciée. Ceux-là pullulent telle une armée de clones, se ressemblent tous ou y aspirent, et cela parait parfois bien triste de voir toutes ces singularités gommées et refoulées. Autant dire qu'en termes d'antagonisme avec mon physique de minet légèrement androgyne on ne pouvait faire mieux…

Il y'a aussi ces yeux. On me dit qu'ils sont beaux, soulignés par une forme amande et ornés de longs cils. Me résoudre alors à l'orée de mes 13 ans à porter des lunettes en raison d'une forte myopie fut un atroce renoncement, avant qu'à 19, je découvre les lentilles rigides et leurs joyeusetés parfois si désespérantes, et déshabille et allège mon regard.

Je passerais sur ces traits fins de visage que j'ai parfois souhaité tant anguleux et masculins, vivant chaque remarque soulignant une certaine androgynie comme une profonde blessure; ces cheveux bouclés, indomptables et sauvages, ces fossettes qui animent mes joues lorsque je souris, mes nombreuses allergies, la sensibilité de mes yeux.

Plus jeune, j'ai eu du mal à accepter les compliments , j'ai eu du mal à croire et à donner crédit aux éloges portés à un putatif charme que j'aurais eu. Cela a servi de charbon de bois au feu du manque de soi en moi, à ces névroses poussant à la métamorphose et au long processus d'acceptation de mon corps qui en a résulté.

En pleine période de tourments, est apparu dans ma vie Cédric, jeune photographe Bordelais qui souhaitait que je lui serve de modèle. Sans motivation particulière, je me suis voué à l'exercice et ai découvert un résultat saisissant. Il est parfois confondant de s'observer par le regard de quelqu'un d'autre, cet œil qui voit et sublime tout ce qu'on se complaît à haïr, qui voit la beauté où elle est et non plus où nous voudrions qu'elle soit. J'ai exploré chaque pli de ce corps figé et transpirant de sensualité, chaque crevasse, chaque détail comme si ce corps saisi par l'obturateur d'un appareil photo n'était à ce moment pas le mien. S'en est suivi l'exposition des œuvres de Cédric à Barcelone, où anonyme jadis pudique et en immersion dans le public, je me suis cru livré en pâture à tout curieux quelconque avant d'en tirer une certaine vision thérapeutique. Puis je réessaie, encore et encore, avec bien d'autres amis photographes, comme enivré par la première séance avec Cédric. Il y'a aussi eu ces compagnons de vie qui ont su, avec oeuvre de patience et d'affection, panser chaque blessure causée par le regard de l’autre et par d’incessantes autocritiques.

J'ai appris à l'aimer. J'ai appris à aimer cette teinte si particulière dont je suis aujourd'hui si fier. J'ai appris à m'attacher à cette silhouette svelte qui ne complaît pas aux normes, à supposer que parler de normes de ce contexte soit pertinent. J'ai appris à apprécier ces traits fins légèrement androgynes, j'ai appris à voir le bénéfice de ne pas avoir à me raser chaque matin, ou à devoir entretenir un corps obsessionnellement sculpté. J'ai appris à voir la beauté dans ces fossettes qui marquent mes joues, le reflet améthyste de ma peau, son glabre et son grain. J'ai accepté celui que je suis avec toutes ses imperfections, au détriment de celui que j'aurais aimé être. Nous nous sommes réconciliés. Nous nous retrouvons. Je me suis fait à cette idée que nous nous répétons de façon dogmatique sans en saisir tout le sens : nous nous pouvons pas plaire à tout le monde… et ma foi.. c'est bien comme ça.

Accepter son corps, c’est reconnaître en lui un certain héritage familial, une histoire et un parcours uniques, voir en lui une certaine cartographie de vie. Une cicatrice à peine visible à la jambe me rappelle avec nostalgie cette après-midi où je devais avoir 7 ou 8 ans. Ma famille s'était réunie au bord d'un petit lac qui bordait la maison de mes parents et un barbecue trônait au milieu du jardin. Aujourd'hui le souvenir de la brûlure de la braise sur ma jambe de garçonnet a laissé place à celui d'un rare moment familial et la joie diffuse dans l'air chaud et chargé des parfums des cyprès de cet après-midi d'été. Cette autre cicatrice sur le genou me renvoie quant à elle à cette période révolue où j'étais proche de mon père et que celui-ci m'apprenait à faire du vélo. C'était un mercredi soir, mon vélo était rouge, c'était un vélo de fille rouge à paillettes où il était inscrit "Fairy Monkey" sur le guidon. Je l'avais choisi.

------------------------------------------------------

/!\ Toutes les photos jointes à ce billet sont protégées par droit d'auteur -

Photos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservésPhotos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservés
Photos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservésPhotos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservés

Photos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservés

Commenter cet article

paul c. 19/02/2017 16:04

Tu écris trés bien et tu as des cuisses magnifiques !

Dorian Gay 22/06/2017 21:02

Merci !!

Oscar 11/08/2014 11:31

longtemp que je suis ce vlog et je trouve que tu écrie tellement bien j'aimerai faire partie de tes histoire bis trouve moi si le cœur temps dis.
oscar zalachenko