COSMOPOLITAN

Publié le par Dorian Gay

COSMOPOLITAN

/!\ Ce billet est volontairement décousu. Concentration nécessaire

Entre deux impondérables. Je crois que cette locution résume avec une certaine subtilité ces petites curiosités confondantes dont est parsemée la vie. Elle résume, en tout cas, de façon prosaïque et lapidaire ces souvenirs beaucoup plus complexes qui se mêlent les uns aux autres dans ma mémoire, formant une orgie sibylline, un enchevêtrement de situations inextricables. La vie est bien curieuse dit-on.

Un de ces soirs comme tous ces autres soirs. Sans originalité, sans particularité, sans singularité, un de ces soirs dont on ne garde généralement pas impérissable souvenir. La télé est restée un peu plus longtemps allumée que d'habitude. Je n'aime pas la télé. Le petit écran a, dès les prémices de mon adolescence, été à mes yeux que le reflet opaque d'une société bien curieuse où il est de bon ton de cultiver la bêtise, la superficialité, la consommation à l'excès. Par ailleurs, doté d'un tempérament vif, l'idée de me retrouver lové dans un fauteuil, pendant des heures, devant ce qui n'est qu'une grosse boite noire animée et bruyante m'est tout simplement insoutenable. Je ne tiens pas en place. Je n'aime pas la télé. Mais ce soir-là, surement acculé par une journée plus éprouvante qu'à l'usuel, je me retrouve devant elle, soumis, allongé, les ronronnements électriques du chat parcourant mon torse. Ces soirs sans originalité vous ai-je dit. Sans originalité jusqu'à ce que mon ordinateur resté sur la table basse du salon émette ce son si particulier, et jadis si familier : le cybermonde m'interpellait par un message d'un inconnu qui s'était surement égaré sur l'un des nombreux profils que je possédais sur un nombre incalculable de sites de rencontres.

Je regarde ma montre puis lève les yeux vers le plan de ligne que je peine à apercevoir derrière les têtes qui dépassent de la foule compacte. J'ai chaud, le métro est bondé. Ma main qui retient l'anse de mon sac de weekend est moite. J'ai toujours le chic pour rater mes trains. Je m'empresse donc de sortir de la rame de métro et de m'engouffrer dans le passage qui remonte dans le hall de la Gare du Nord. Je vérifie mes billets de train une énième fois : il est prévu que j'arrive à Bruxelles à 21h15 ce soir de février 2011.

Le voyage est court, je repense à ces semaines de dialogue interrompu que j'avais entretenu avec Baptiste. Je me rends compte du temps passé depuis ce soir où la télé est resté trop longtemps allumé et où le chat se complaisait à ronronner sur mon torse et je suis en même temps vivifié par une angoisse terrible. Je retombe en adolescence et me découvre anxieux à l'idée que la première rencontre allait survenir ce soir : "et si le fantasme couvé pendant toutes ces semaines s'évanouissait? et si je ne lui plaisais plus? et si la réalité des choses avait raison de la fantasmagorie des belles choses que nous avions, virtuellement certes, échangées? me prendra-t-il dans ses bras ou me fera t'il la bise? quel sera son parfum?".

Ce fut beau, à fleur de peau et à fleur de poésie. Ces moments dont on se souvient avec une nostalgie douce et sucrée comme si on oubliait tout le reste. Baptiste était un de ces garçons qui vous donnent tout, qui se donnent à vous, entier et sans concession, sans emballage et sans fioriture. Un de ceux-là, rares, qui vous émeuvent et arrivent avec la simple pureté d'un sourire à briser vos barrières d'introversion. On s'aime donc. On s'est aimés à en vouloir crever. Ce type de relation forte qui vous mue et vous fait perdre tout sens commun, toute mesure. On s'est aimés entre 342 kilomètres très exactement, et je prends plaisir à y compter les 2 kilomètres au cours desquels on se perdait systématiquement à la sortie de l'autoroute et tournions en rond avant de se décider à mettre le GPS en marche. On s'est aussi aimés particulièrement les weekends, deux jours sur sept, toutes les semaines pendant un an, avant de se rendre compte que la distance devenait pernicieuse. Je ne pouvais me résoudre à cette époque de ma vie à quitter un socle de vie relativement stable et des projets à foison pour une expatriation du côté du pays plat et où les gens vous répondent un "s'il vous plait" quand vous leur opposez un "merci". Baptiste ne pouvait guère non plus; un travail stable depuis quelques années déjà, des opportunités rares à Paris, une aversion profonde pour les grandes villes. Fin de relation amère sur une équation impossible.

Puis il y'a eu Gabriel à Berlin. Ensuite est apparu dans ma vie, Alexandre, qui après quelques semaines lumineuses s'expatriait pour San Francisco. Je me remémore aussi de Théo qui lui a préféré la chaleur de la méditerranée et ne s'était jamais vraiment adapté à la vie à Paris après une enfance passée à courir derrière les sauterelles dans les oliveraies embaumées par les champs adjacents de lavande et de tournesol. Je me rappelle aussi de Finn, Suédois vivant dans la capitale scandinave et avec lequel j'ai partagé des jours entiers devant des écrans rétroéclairés interposés avant qu'il me rejoigne à Paris, que je lui rende la pareille à mon tour en allant le voir à Stockholm et qui a souffert d'une distance absurde et lancinante avant que nous décidions à y mettre fin et à devenir amis. Je n'oublie pas non plus Laurent à Marseille, Eric à Genève, Roberto au Cap, Benoit à Tokyo, tous autant d'autres histoires éphémères et hétéroclites, plus ou moins longues, et placées sous le signe de la distance.

Avec le recul, je me complais parfois à penser, au détour d'une agence Thomas Cook ou d'une rediffusion de Thalassa que ces expériences m'ont permis tôt, motivé par des affinités partagées avec ces garçons aux quatre coins du monde, de découvrir des gens attachants et des cultures merveilleuses, de contempler des paysages splendides tirés des plus belles photos de cartes postales, comme si ces jours-là, en ces lieux-là, la nature, coquette, avait décidé de se parer de ses plus beaux atours. Je me suis enrichi et j'en garde des souvenirs qui, encore aujourd'hui, me font frissonner la peau et me perdent dans des rêves encore intacts et frais.

Vous savez, à mon âge, ces histoires qui débutent pas un solennel et anachronique "il était une fois deux gens qui se sont rencontrés dans un bar, au bureau ou par le biais d'amis proches…" sentent le renfermé et virent sépia.

De nombreuses histoires contemporaines débutent par un "poke" ou par le bip d'un email ou d'un message électronique ou sur un site ou une application de rencontres quelconque. Si ces technologies ont eu pour effet indéniable de détruire les frontières géographiques déjà bien mises à mal, elles ont aussi considérablement élargi le terrain des rencontres possibles à l'infini de telle sorte que le concept de relation à distance est aujourd'hui totalement banal.

De façon liminaire, une relation longue distance peut paraitre comme une expérience intense et excitante, être synonyme d'un certain exotisme même : cela n'est pas totalement faux. Il faut néanmoins nuancer le propos en n'omettant pas tous les inconvénients et les frustrations que ce schéma peut engendrer.

Pour certains, cela apparait comme une évidence. Certains de nos pairs ont besoin de préserver une certaine liberté, de garder clos un certain espace réservé au sein duquel une autre personne, aussi proche soit-elle, aurait du mal à trouver sa place. La relation à distance peut également séduire deux autres catégories de personnes : celles qui privilégieront leur épanouissement professionnel à leur vie de couple, la distance permettant alors qu'aucune compétition ne s'installe entre leur relation et leur travail et ceux qui n'arrivent pas à s'épanouir dans une configuration classique pour des raisons plus ou moins légitimes.

Lorsque l’argent et le temps vont de pairs, la relation peut être mieux nourrie malgré les kilomètres, en permettant une régularité dans les rencontres. Bien que les retrouvailles soient généralement extatiques, il reste, sur le pavé dur d'un quai de gare ou dans la froideur d'une salle d'attente d'aéroport, l'amertume de la brièveté et le sentiment fugace que les choses stagnent comme si chaque rencontre devenait une parodie de la précédente : des habitudes et des redondances s'installent progressivement. A ces choses s'est ajoutée, pour ma part, l'opacité de l'avenir proche, les incertitudes qui devaient être appréhendées tôt ou tard notamment celle de savoir si un tel lien subsisterait longtemps à des pressions quotidiennes, les choix qui devraient être faits. J'ai toujours estimé que dans ce type de relation, le fantasme et les projections sont rois. On peut facilement se faire un film dans son coin en se nourrissant d'un lien symbolique rarement mis à l'épreuve de la réalité. Même si les outils modernes facilitent la communication immédiate, l'absence de contacts rapprochés dévitalise la relation et peut amener un repli narcissique où l'autre n'existe pas vraiment, ou seulement à travers un lien imaginaire.

Ce seront les quelques leçons que j'ai tiré de ces nombreuses expériences. Nombre qui me laisse d'ailleurs parfois pantois, au point où il m'arrive, avec une pointe d'ironie, de penser à l'acharnement du sort. Jeter cela au sort permet surement de ne pas se poser les bonnes interrogations qui permettraient d'expliquer une telle propension à s'amouracher de garçons vivant à des centaines, voire milliers de kilomètres ou encore ceux-là qui, animés par une envie plus ou moins latente, décident de quitter Paris pour d'autres latitudes. Désir refoulé de quitter Paris? Peur de l'engagement sempiternel? La réflexion reste intacte mais les fissures sont encore béantes.

A la distance je dis dorénavant non. Je ne suis pas de ceux-là qui dogmatisent et affirment de façon péremptoire la stérilité des relations à distance, mais plutôt de ceux-là, endurcis dans le moule de l'expérience et des déboires, que l'on ne surprend plus à jouer à ce jeu. Cela reste subjectif et je continue à envier ceux, tant nombreux, qui arrivent à s'épanouir à deux malgré les kilomètres et l'organisation stricte que suppose la relation à distance.

Mais je suis fondamentalement de ceux-là qui se complaisent à rêver, souvent la tête levée. La tête levée vers l'écran affichant les arrivées prévues. L'espace est bruyant, il s'y entremêlent un raffut se nourrissant des dizaines de langues différentes parlées tout autour de moi, le crissement des valises que l'on traîne, et les annonces froides et ciselées de l'hôtesse, répétant que le vol AF 955 venait d'atterrir. Au-dessus de la petite foule qui descend les escalators, une tête pas comme toutes les autres têtes se dégage. Deux larges sourires sont échangés.

- Bon… alors… voyons voir… c'est si loin que ça Tokyo?

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Hampton 14/02/2014 04:23

Tu regardes loin pour pas regarder à tes pieds et ne pas t'engager car tu sais qu'inéluctablement il y a de la fatalité dans tout ca.

Dorian Gay 14/02/2014 18:06

@Hampton : C'est l'une des conclusions auxquelles je suis aussi arrivé...