JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

Publié le par Dorian Gay

JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

La bisexualité a toujours été un concept obscur et vaporeux dont j'ai eu du mal à saisir le sens. J'ai toujours cultivé une certaine once de scepticisme à l'égard de la bisexualité; scepticisme nourri pour les certitudes artificielles que la bisexualité n'avait pour définition que celle que lui donnent les personnes qui sont confuses à propos de leurs attirances. J'ai longtemps cru que la bisexualité n'existait pas, persuadé que ceux qui se clamaient bisexuels étaient des "invertis in progress", encore dans la brume de l'incertitude, et que le clivage homme-femme était si important et si fort que l'on ne pouvait pas être raisonnablement attiré indifféremment par un fils d'Adam et une fille d’Ève. J'étais de ceux-là qui pensent que la bisexualité n'était qu'une étape de transition soit les deux antipodes de l'homosexualité et de l'hétérosexualité, une sorte de zone de transit où les goûts et les choix se définissaient au gré des expériences et des réflexions.

Ces considérations dichotomiques ont été nourries également par un certain nombre d'expériences et de constats. Qui n'a jamais rencontré une personne se prétendant bisexuelle, mais qui, concrètement, n'avait des relations qu'avec des individus du même sexe et dont l'orientation bisexuelle ne restait qu'une réfutable proclamation théorique? Qui n'a jamais rencontré ou entendu parler de ces hétéros "dits curieux", qui restent sempiternellement "curieux" malgré la multiplication de rencontres homosexuelles et qui s'entêtent à ne pas franchir la ligne fine entre hétérosexualité et bisexualité, entre bisexualité et homosexualité? Qui n'a pas connu cet autre spécimen d'hétérosexuel qui s'adonne de façon diligente à quelques infidélités homosexuelles, sans pour autant se considérer bi, encore moins inverti. A Emilie, cette amie qui vous veut tout de suite du bien de surenchérir : "oui il m'arrive de temps en temps de coucher avec des filles, ça reste un plaisir exquis à chaque fois. Je pense que l'amour entre femmes reste quelque chose de sacré, de beau, de profondément intime et généreux car qui de mieux qu'une femme sait ce que veut une autre femme? Mais pour autant je me considère comme totalement hétéro car l'attirance ne reste que physique et totalement spontanée".

Mais quelle était alors la vraie limite entre réelle hétérosexualité et bisexualité? la perméabilité aux sentiments? La ligne est-elle franchie uniquement lorsque l'on s'égare à s'éprendre amoureusement d'un être du même sexe? Bref, tout ceci fut brumeux et cette brume n'est qu'en partie dégagée encore aujourd'hui. Justement, la définition du bisexuel n’est pas simple - elle constitue toute une palette d'attirances. Tenez, le fait d’avoir eu quelques « expériences » homosexuelles fait-il de vous un bisexuel ? Encore faudrait-il s’entendre sur l’idée d’expérience. Ou encore d’être attiré, ou troublé, par une personne du même sexe, sans oser passer à l’acte, cela relève-t-il d’un désir trouble - bisexuel ou homosexuel ? Et que penser du macho affirmé qui craque pour un travesti efféminé, s'entiche de sa double nature et sa sexualité composite ?

Voilà pourquoi la bisexualité gène. Elle redistribue les cartes du jeu amoureux et sexuel, elle interpelle la rigueur des identités, elle entretient le flou, elle cultive la fantaisie. Elle nous révèle que l’homosexualité comme l’hétérosexualité ne sont pas nées, programmées, définitives.

Puis j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Pour ma part, j'ai été très tôt conscient de mes attirances. Je crois que cela remonte à la maternelle déjà. Beaucoup rétorquent, à l'évocation de mes souvenirs précoces, que j'aurais eu de la chance de voir mon orientation apparaître très tôt comme une évidence, contrairement à ceux-là qui s'en rendent compte après une vie déjà bien remplie et qui en voient les fondations ébranlées.

De la chance, je ne pense pas et ce n'est d'ailleurs pas le sujet. Je me rappelle juste que malgré la précocité de la découverte de mon homosexualité, j'ai été de façon sporadique attiré par quelques spécimens femelles lors de ma puberté. Je me souviens de mon premier coup de cœur. Je devais être au collège et avoir une dizaine d'années, c'était le jour de la rentrée scolaire. Il y'avait cette jeune fille devant moi, Nairi elle s'appelait. Le rouge à lèvres de Nairi sentait la framboise acidulée et elle était gentille Nairi. Pendant des semaines, je me suis contorsionné de désir et de passion pour cette fille d’Ève, moi qui pendant toute ma jeunesse m'émoustillait plutôt devant la pilosité naissante et les muscles qui se dessinaient sur le torse glabre de mes camarades masculins. Puis c'est passé. Puis il y'a eu Alice. Je devais avoir 14 ans je crois et elle était bien plus âgée. Qu'elle était belle Alice. Qu'elle était douce et gentille Alice. Quand je lui ouvris la porte de la bibliothèque du lycée, je découvrais au travers de la vitre claire, deux belles lèvres rouges qui disaient merci sans le moindre bruit. Je refermais la porte le plus lentement possible pour ne pas faire disparaître le miracle. Puis c'est aussi passé et depuis lors mon attirance pour mes pairs masculins n'est allée que crescendo.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Et le hasard et les circonstances m'ont joué des tours : l'intégralité de mes ex compagnons était bisexuelle. Comme je l'avais décrit, et sans vouloir faire de conclusions hâtives ni faire l'apologie du hasard, mais il est à croire que mon physique semi-androgyne s'inscrirait dans les normes d'attirance bisexuelles masculines. Allez donc savoir. Qu'y a-t-il de plus instructif sur la bisexualité que de l'expérimenter au quotidien et de pouvoir confronter les peurs et les préjugés à la réalité ?

- La Bisexualité existe (enfin, pour ceux qui s'engouffrent pas dans sa brèche par opportunisme). C'est une orientation à part entière. Ce n'est pas un état de transit, ni une orientation à cheval sur deux antipodes, elle est beaucoup plus complexe. A la question que j'ai souvent posé à mes ex compagnons : "mais qu'est-ce que tu définis clairement par bisexualité? est-ce juste le fait de ressentir une attirance physique pour les deux sexes?", ils m'ont unanimement répondu que cela s'analysait plutôt en une sensibilité générale à la beauté féminine et masculine. Cela peut se réduire à une certaine exaltation physique, mais la plus grande majorité des bisexuels seraient capables de développer des réels sentiments indifféremment pour l'un ou l'autre sexe, ce qui anéantissait mon préjugé selon lequel cela n'allait pas généralement plus loin que quelques escapades ponctuelles avec des pairs du même sexe. Puis j'ai reçu des témoignages assez éloquent d'hommes qui me racontaient avec un naturel édifiant comme s'était construit leur vie sentimentale, et comme ils arrivaient à construire des relations longues, tour à tour avec des hommes et des femmes, sans que l'attirance et la relation au quotidien ne se vive sur le fond différemment. "C'est comme ça, on se sait jamais à l'avance, ça ne se contrôle pas, c'est chimique, c'est circonstanciel, là je suis avec un garçon depuis 3 ans. J'étais avec une femme pendant deux ans. Dans l'hypothèse où cette relation devait se clore, je ne sais pas si je serais à nouveau avec un garçon ou une femme". C'est quand même bien complexe tout cela.

- Bisexualité ne rime pas avec infidélité : voilà un préjugé aussi suranné que l'infidélité elle-même. Du fait de l'orientation bisexuelle, ouvrant chemin à un choix de partenaires beaucoup plus important, presque exponentiel, une présomption d'infidélité chronique pèse sur les bisexuels et je dois avouer que je m'y suis moi-même, pendant longtemps rallié, ce qui a d'ailleurs rendu les prémices de certaines de mes relations compliquées. De qui se méfier quand on sait que son compagnon est tout aussi attiré par les hommes que les femmes? Doit-on aussi frémir d'effroi lorsqu'il vous parle un peu trop longuement de Camille, la belle nouvelle stagiaire à la belle chevelure blonde comme on s’inquiéterait de le savoir déjeuner ce midi avec Jérôme, son collègue gay? Au-delà de ces considérations quelque peu ridicules, la réflexion se mûrit et s'affine. Et ce sera un ex compagnon qui aura raison : "en même temps, hétéro homo ou bi, quand on est avec quelqu'un ce qu'on espère c'est la fidélité, quand fidélité il y a la question de l'orientation n'a plus de sens. Elle peut en avoir avant ou après mais pas pendant. Pour paraphraser, tant que vous êtes bien dans l'eau chaude, peu importe qu'en dehors il fasse froid, faut juste pas sortir. Tu veux manger quoi ce soir?". Ce fut limpide et finalement si simple. Nous avons mangé Japonais.

- Le Bisexuel n'est un pas être éternellement insatisfait et réversible : la vie avançant, nos existences se révèlent beaucoup plus fluides, mouvantes, multiples, capricieuses, emportées que les définitions courantes : hétéro, homo, bi. Dès lors, une idée commune veut que le bisexuel soit un sempiternel insatisfait et il est vrai que j'ai moi-même expérimenté ces craintes au cours de toutes mes relations avec des bisexuels. L'idée ainsi que mes compagnons ne seraient pas comblés par à long terme par une relation homosexuelle était omniprésente, l'ennui et le harassement étant suspendus en épée de Damoclès.

Il faut aussi dire que j'ai longtemps pensé que le Bisexuel avait le luxe du choix dans le cadre de son projet de vie. Cela n'est pas totalement erroné. Là où le désir d'enfant, de paternité ou de maternité pour un bisexuel vont s'avérer être légèrement moins difficultueux lorsqu'il partage sa vie avec un individu fertile du sexe opposé, cela devient plus ambitieux lorsqu'il s'agit au contraire d'une personne du même sexe. Dès lors, j'envisageais déjà ces angoisses et le désarmement dans lequel je serais, si dans un futur plus ou moins lointain, un de mes compagnons bisexuel nourrissait un désir de paternité qui m'aurait mis face aux lois de la nature. Ces situations s'abordent différemment dans un couple formé par deux homosexuels, la paternité ou la maternité ne se conçoivent que par le biais d'un certain nombre de schémas définis qui peuvent être longs ou tortueux: adoption, coparentalité, GPA/PMA. Etant en couple avec un bisexuel, la question du choix de la facilité est sous-jacente et en tant que compagnons de bisexuels, beaucoup m'ont avoué avoir mené la même réflexion.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré, j'ai appris et j'ai compris que ces considérations dichotomiques, noir-blanc, petit-grand, facile-difficile n'avaient rien à voir dans quelque chose de beaucoup plus subjectif que la qualité de la relation. Que ce soit avec un homme ou une femme. N’est-il pas terriblement réducteur de toujours catégoriser la rencontre passionnelle et sa croissance en termes de sexualité - l’émotion est tellement plus vaste.

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