Big Boys Don't Run

Publié le par Dorian Gay

Big Boys Don't Run

Ici rien n'est vraiment grave, rien n'est vraiment urgent. Ici, on se laisse réveiller par les doux rayons du soleil de la méditerranée qui se glisse entre les brèches des volets blancs d'une petite maison qui donnent sur une cour intérieure bordée de jeunes plants de figuiers qui se balancent en rythme sous la légère brise matinale.

Ici on prend le temps de lever la tête vers le ciel, on prend le temps de dire bonjour et d'échanger quelques banalités avec sa voisine exubérante qui aime s'épancher sur la météo du jour et le prix des tomates qui aurait encore augmenté au marché ce matin.

Ici le pas se fait lent et traînant sur le pavé ou le sable. Ici quand on rate son métro, son bus ou son train, on peut l'attendre plus d'une demie heure et au fond ce n'est pas grave, ne pensez vous pas ? Ici on ferme les bureaux en début d'après midi pendant une heure car c'est l'heure de la sieste à laquelle personne ne déroge. Ici l'air est lourd et chaud, chargé de fragrances acidulées et, tel le parfum enivrant de l'opium, il vous enveloppe et vous plonge dans une douce torpeur. Ici nous sommes à Barcelone, à Majorque, à San Pol de Mar ou à Nairobi; ici nous sommes où vous êtes bien.

J'aime le voyage et l'évasion. J'aime sortir de cette danse macabre du toujours plus-vite, du toujours-mieux que nous impose la vie en mégalopole occidentale. Ce répit est plus que nécessaire, il est vital. Ma vie à Paris me donne souvent l'impression d'être à califourchon sur un cheval sans rênes, un vélo sans pédales, un canoë sans rames ; il m'arrive d'avoir le sentiment de faire trop de choses, et en même temps de passer à côté de tant d'autres. Et souvent, en fin de journée, je me retrouve dans l'écrin de mon appartement, essoufflé, exténué, en ayant le sentiment d'avoir terminé une course de fond et que le lendemain, à nouveau, je serais jeté à nouveau dans cette course effrénée, où chaque métro raté, chaque piéton beaucoup trop lent à notre goût qui aurait le malheur de précéder notre marche, sonne le glas de la journée. Ce type de course folle où nous optimisons continuellement le ratio temps/efficacité, mémorisant par cœur les horaires de passages des transports publics, nous plaçons stratégiquement devant une porte spécifique de la rame du métro afin d'en sortir le plus rapidement possible, n'avons plus le temps de faire nos courses et préférons nous les faire livrer et préserver une trentaine de précieuses minutes, où nous nous horripilons dès que nous ne sommes pas assez rapidement servis où que les choses vont globalement trop lentement à notre goût. Mais pourquoi donc? Pour accomplir efficacement un travail qui nous garantit un salaire qui lui même a pour dessein de nous permettre de nous acquitter de nos charges ou de mener quelques projets personnels? Ce serait donc ça la vie?

A bout de souffle, je regarde les journées défiler de plus en plus vite, les semaines, les mois et les années recommencer sans avoir le temps de les voir venir. Nous courrons avec toujours plus de virulence pour gagner un temps qui semble lui aussi avoir commencer son marathon et qui bat désormais les records de vitesse d’Usain Bolt. Le temps s’accélère sans cesse. Pourtant, je suis intimement convaincu que le temps est notre hologramme, il dépend de notre perception, nous le façonnons à notre image. Et si c’était nous qui ne savions plus nous arrêter ?

Pourtant, il existe un phénomène assez magique : plus on décide de prendre son temps, plus on en gagne. Le temps est un élastique que nous tendons et détendons à volonté. Et si nous pouvions faire tout ce que vous voulions en une journée et qu’il suffisait juste de prendre le temps de ralentir le temps ? Cela se joue pourtant à peu : privilégier le bus au lieu du métro pour les courtes distances, écouter son corps, mais écouter ses réelles envies, prendre le temps de se demander si être pressé pour accomplir telle tâche ou aller à tel rendez-vous est réellement nécessaire. J'insiste : réellement?

L’heure est mathématique et est la quintessence même du concept cartésien me direz vous ? Mais si 60 secondes font une minute, 60 minutes font une heure, 24 heures font une journée et 365 jours font une année, vivons-nous pour autant tous la même minute de la même façon ? Le temps est cyclique, le temps est rythmique, le tempo quant à lui est élastique.

Pour ralentir le temps, il faut prendre le temps de ne rien faire et prendre celui de s'imprégner de ce qui se passe autour, prendre de la hauteur et lâcher prise. Quelle meilleure façon de le faire que lorsque le cadre invite à la torpeur ?

Et pourtant, même si j'essaie tout au long de mes journées de prendre le temps, les réflexes sont vivaces. Je me surprends parfois, à l'autre bout du monde, à presser le pas soudainement et à ralentir quelques pas plus loin, parce que rien ne presse. Je m'étonne de temps en temps de la placidité de certains locaux, amusés, qui rétorquent dans un français approximatif à chacune de mes excuses maladroites pour justifier un retard de cinq minutes : "Mais ce n'est pas grave ! c'est une question de vie ou de mort? Tranquille ! Bois de l'eau".

Prendre le temps de s'arrêter et de prendre la photo d'un tournesol qui semble vous adresser un sourire, emprunter le long chemin tortueux qui mène à la plage et recevoir quelques "hola" d'enfants rieurs jouant dans les champs au lieu de votre raccourci habituel, prendre le temps de parler de la pluie, du beau temps et de la pêche du jour à ce marin qui s'intéresse à votre appareil photo, remettre à demain ce qui ne presse pas, Ce ne serait pas ça plutôt "vivre"?

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Bila92 20/07/2014 20:18

Bon article. J'aime.

Nicolas 22/05/2014 18:18

Tellement d'accord avec ton article ! Ce que tu dis est criant de vérité, et si bien écrit.

J'ajouterais que pour se réapproprier une temporalité humaine, il faut apprendre le plaisir de ne RIEN faire et que ça ne soit pas considéré comme une PERTE de temps.

Autre piste, profiter des arts temporels : le théâtre, le cinema, la musique, l'opéra... On ne peut pas "gagner du temps" en regardant un film ou en écoutant un air, on est obligé de suivre la temporalité de l'auteur/du réalisateur/du compositeur/des interprètes, et cela fait un bien fou !

Et déjà, lire ton article, prendre le temps d'en savourer le style et le propos, c'est un premier pas vers la reconquête du temps humain.

Dorian Gay 15/06/2014 09:59

Merci beaucoup Nicolas ! :)