Bang Bang, Je L'ai Tué

Publié le par Dorian Gay

Bang Bang, Je L'ai Tué

**Billet réponse à Bang Bang, Vous Etes Morts**

C’est comme un chant, quand on chante faux, comme une danse, quand on ne danse pas. C’est maladroit, c’est croche, c’est un peu mon quotidien. C’est mes soirées devant l’ordinateur, à penser que je serais mieux ailleurs, à m’imaginer des loisirs branchés et des sorties chaudes. C’est mes soupers aux pizzas pochettes, mes lunchs congelés, mes mots sur le clavier, mots forcés. Clavier noir, lettres blanches, c’est mes idées que je tords par obligation, je n’ai rien de spécial, mais j’aimerais tant.

C’est comme un chant, quand on chante faux, comme une danse, quand on ne danse pas. J’ai bientôt trente ans. Je m’en fous. J’ai bientôt trente ans et c’est comme si j’en avais douze. Donnez-moi un ActionMan, donnez-moi un Coleco Vision, donnez-moi un fusil à pétards. Donnez-moi un vélo et des amis, donnez-moi des journées complètes à faire n’importe quoi, donnez-moi des belles journées, du soleil, donnez-moi du temps, donnez-moi des gens.

Donnez-moi une job qui a du bon sens.

Mine de rien, j’ai fait 28 fois le tour du soleil. C’est pas beaucoup. Mais c’est beaucoup.

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Je suis derrière mon comptoir, 28 ans, j’ai oublié de m’emmener un tupperware. Je ne suis pas de bonne humeur. Je ne suis pas dans une bonne journée, ni dans un bon mois. Je ne suis pas souriant. Je ne suis pas la Fée clochette, ni celle des dents. Il fait froid ici, et il n’y a presque personne. Un gars plutôt mignon, métissé, qui regarde la même rangée de DVD depuis une demi-heure. Une madame qui vient d’entrer et qui ressort. Ce n’est pas le paradis, ce n’est pas un nuage et des anges et des ailes. Ce n’est même pas un lit et des couvertures, pas des plumes, pas des coussins. C’est un rayon DVD à la FNAC. Froid et terne, un petit club à néons, 3 vieux DVD pour 15 euros, ça pue un peu, il y a des traces de boue sur le plancher.

Hier soir mon mec m’a laissé. Pour rien, non. Juste comme ça, il était las, ou il avait rencontré quelqu’un d’autre, je ne sais pas. Il ne me l’a pas dit. Ce n’est pas un bavard. J’avais ramené Eastern Promises du travail, on l’a regardé vers 22 h, en silence. Quand on est arrivés au générique, il m’a dit que ça ne marchait plus, qu’il fallait arrêter parce qu’il allait devenir fou. Je n’ai pas compris, j’ai pleuré. Il m’a dit de ne pas pleurer, que ça ne servait à rien, que c’était comme ça. Il s’est levé, il est parti. J’ai crié. En mettant son manteau, il m’a dit que c’était fini, qu’on pouvait être amis si je voulais. Je l’ai frappé en gueulant qu’il n’avait pas le droit. Il n’a rien dit. Ce n’est pas un bavard.

Il est parti à pied, vers le nord-ouest, je crois. Je l’ai regardé faire quelques pas, j’ai eu froid.

Et là on est le demain d’hier, et je suis derrière mon comptoir, 28 ans, j’ai oublié de m’emmener un tupperware, mais je n’ai pas faim. Je n’ai pas trop dormi, ce n’est pas une bonne journée, j’ai eu mal, je suis cerné.

Je ne suis pas tout à fait là, pas tout à fait moi-même, pas tout à fait certain de savoir ce qu’il se passe. J’ai froid, il fait froid. J’aimerais pouvoir rire un peu, j’aimerais voir quelqu’un s’enfarger en entrant ici, la face dans la slush. J’aimerais que les autres souffrent aussi. Vous avez froid, vous ? Vous avez faim, vous ?

• • •

Ça doit bien faire trois quarts d’heure que le monsieur plutôt mignon, plutôt métissé se cherche un film. Il hésite entre deux, les regarde, les repose, les reprend. Se décide enfin, pas facile monsieur. Et le voilà qui se glisse vers le comptoir, la caisse et moi. Il me sourit l’air niaiseux, il me sourit l’air de se dire que je ne suis pas laid du tout. Je ne veux pas être dans sa tête, je ne veux pas voir ce qu’il voit. Je ne veux pas qu’il me sourie. Va t’en monsieur, ce n’est pas une bonne journée, pas un bon mois, pas une bonne vie.

Je prends son DVD. Eastern Promises, bien sûr. Tout pour amuser les larmes qui coulent à l’intérieur de mon corps. C’est un client, il faut que je lui parle. J’aimerais mieux crier et pleurer et courir et frapper.

— Eastern Promises, en anglais ?
— Oui, c’est ça, me dit-il sans arrêter de sourire.

La conversation, par déformation, parce que le gérant m’a dit que c’était toujours bien. Parler au client, lui dire ce que j’en pense, de ce film de cassure, de ce film d’hier de larmes et de cris et de pas vers le nord-ouest, je crois.

— Moi j’ai pas aimé ça, ce film-là.
— Ah non ? Moi on m’a dit que c’était bon.
— Bof. Pas fameux.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je sais pas. Rien de spécial, je l’ai juste pas aimé, c’est tout.

Tu voulais que je te dise que c’est le générique qui m’a brisé le cœur ? Que c’est le générique que j’ai détesté ? Tu voulais vraiment savoir ? Non, je ne pense pas. Je ne pensais pas, non.

— Autre chose ?
— Je vais prendre une clé USB. Celles qui se trouvent là bas. En promo.
— Ben servez vous. Elles sont juste là.
— Voilà.
— Ça fait 15 euros et 30 centimes.
— Je peux te donner juste 15 euros ?
— Mmmm, non, pas vraiment.

J’ai froid, je m’en fous, de ta petite monnaie, monsieur. Tu me tapes sur les nerfs, avec ton sourire. Tu me tapes sur les nerfs, à m’imaginer dans ton lit. Tu me tapes sur les nerfs, à penser que je te dois quelque chose. À penser que t’es meilleur que moi parce que t’es pas caissier. Avocat, dentiste, architecte ? Tu me tape sur les nerfs, ton sourire, ta clé USB, ton film surtout. Va t’en, monsieur. Va t’en sans rien dire, va t’en en silence, va t’en. Glisse et tombe la face dans la boue. Souffre un peu, toi aussi.

Ne me dis pas merci, surtout, prends-moi pour acquis, dis-toi que je te dois tout. « Y’a pas de quoi » s’échappe de mes dents, comme un souffle, comme une douleur.

Va t’en, monsieur.

Mais il se retourne, pas de sourire, plus de sourire, il se voit grand, il se voit haut.

— Écoute, pourquoi je serais poli avec toi si t’es pas poli avec moi ?
— Laisse tomber…

Va t’en, monsieur, s’il te plaît. Reste pas. Mais il reste.

— En tout cas, pour le service, je repasserais
— Ah oui ?

• • •

Clic. Un gun en dessous du comptoir, une fraction de seconde, un film au ralenti, des photos qui défilent devant mes yeux, une balle, un bruit, de la fumée, du sang.

Je crois qu’il n’a même pas souffert.

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Bila92 23/07/2014 20:03

.... 2 morts ou 2 morts-vivants, aucun des 2 ne sait pas encore qu'il est mort .... mais il les sont tous les 2 .... et d'autres millions encore ....
Musique.
La comedia e finita .

Bila92 23/07/2014 20:01

"(...)
There's a feeling I get when I look to the west,
And my spirit is crying for leaving.
(...)"