Bang, Bang, Vous Etes Morts

Publié le par Dorian Gay

Bang, Bang, Vous Etes Morts

Vous êtes morts hier.

Moi je n’ai jamais vraiment eu peur de la mort. Je suis curieux plus que peureux. J’ai peur d’avoir mal, de souffrir. J’ai peur de me noyer parce que la dernière respiration d’eau doit être atroce. Mais mourir, non, ça ne m’énerve pas trop. Et puis la mort, je l'ai toisé de près, vous vous rappellez? Je devais avoir 9 ans ou 9 ans et 3 mois, je ne me souviens plus tout à fait. Vous vous souvenez de ma noyade à la piscine municipale ? Vous vous souvenez aussi de ma chute à scooter sur le périphérique qui m'a laissé une immonde cicatrice sur le genou droit ? La mort je n'en ai plus vraiment peur. Ils sont des milliards à l’avoir fait , même mes deux papis ont sauté le pas, tous mes poissons rouges aussi. Il y'en avait un qui s'appellait Blue. C'est drôle pour un poisson rouge non ? — La mort ça ne peut pas être si pénible. Mais peut- être que vous pouvez m’en parler, vous. C’était hier, c’est ça ?

Et vous ne vous attendiez pas à ça, pas vrai ?

Seul tranquillement au rayon DVD de la FNAC, à déambuler dans les allées, quoi acheter ? Les nouveautés sont toutes vieilles. Vous hésitez. C’est normal, on hésite toujours aurayon DVD de la FNAC, parce que même si on achète un bon film, on a toujours le doute qu’il y en ait un meilleur. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas 500 chaînes de télé. Je ne regarderais jamais rien, au cas où il y aurait quelque chose de mieux ailleurs.

Alors vous décidez, finalement, un peu à regret. C’est toujours un peu à regret qu’on achète un film, toujours un peu inquiet. Eastern Promises, votre choix. Il paraît que c’est bien bon. Votre tante vous l’a vanté, votre cousin aussi. Et il paraît qu’on le corps nu de Nikolai Luzhin, ce qui compte. Un petit poids dans la balance — un petit poids de 70 kilos, disons. Vous aussi, vous êtes un pervers sur les bords. Et doux dans le milieu. On se ressemble, vous savez ?

Vous arrivez à la caisse. Sortez votre argent. Le caissier est plutôt beau.

— Eastern Promises, en anglais ?
— Oui, c’est ça, que vous dites en souriant.
— Moi j’ai pas aimé ça, ce film-là.
— Ah non ? Moi on m’a dit que c’était bon.
— Bof. Pas fameux.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a de pas bon?
— Je sais pas. Rien de spécial, je l’ai juste pas aimé, c’est tout.

Si il n'est pas beau vous l'auriez trouvé un peu niaiseux. Là vous le trouvez juste un peu vide. Un peu simple.

— Autre chose ?
— Je vais prendre une clé USB. Celles qui se trouvent là bas. En promo.
— Ben servez vous. Elles sont juste là.
— Voilà.
— Ça fait 15 euros et 30 centimes.
— Je peux te donner juste 15 euros ?
— Mmmm, non, pas vraiment.

Alors vous vous retrouvez avec plein de monnaie, à trouver que finalement, il n’est pas juste vide. Vous partez sans dire merci, bien sûr. Alors il vous lance agressivement un « y’a pas de quoi », que vous attrapez au vol. Votre sang chauffe.

— Écoute, pourquoi je serais poli avec toi si t’es pas poli avec moi ?
— Laisse tomber…
— En tout cas, en ce qui concerne la qualité du service, je repasserais
— Ah oui ?

Clic, c’est à partir d’ici que la peur s’est installée. À partir de « Ah oui ? », quand vous l’avez vu sortir un fusil de sous le comptoir et le pointer vers vous. Une fraction de seconde de peur, de terreur. La peur de mourir. La peur qui vous prend dans les moments les plus inattendus. Clic. Bang. Vous n’avez eu qu’une fraction de seconde pour vivre votre peur. Puis vous vous êtes effondré. Mort, balle dans la tête. Et vous ne saurez jamais si c’est bon, Eastern Promises.

Vous ne vous attendiez pas à ça, pas vrai ?

Vous n’étiez pas prêt. Pas prêt à mourir, même pas prêt à avoir peur. Vous n’avez pas eu mal, pas eu le temps. Vous ne vous êtes même pas senti tomber. Vous n’avez pas vu le tunnel avec la lumière au bout dont tout le monde parle, comme si la mort venait vous chercher tout doucement. Et vous n’avez pas vu le film de votre vie passer en accéléré. Vous ne vous êtes pas vu trotter dans un champ de blé, paisible. Tout ce que vous avez vu, c’est la peur, puis le clic. Ce garçon plutôt joli qui sort son fusil et tire. Un cliché immobile de cette fraction de seconde. Pas d’éternité, pas de douleur, pas de joie. Le vide.

Dans vos yeux, ce n’est pas un tunnel, c’est un bruit de gâchette. Dans vos yeux, ce n’est pas le film de votre vie, c’est la photo de votre mort.

Et alors, c’est comment ? Ils ont raison d’avoir peur ?

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