Aubes et Crépuscules

Publié le par Dorian Gay

Aubes et Crépuscules

Un souffle d’hiver, un vent de fêtes souffle déjà alors que 2015 tire sa révérence. Comme chaque année, voilà le temps du bilan, de l’introspection. Voilà venu le moment de suspendre le temps, de prendre du recul, et de faire les comptes.

Cette année a été comme nulle autre. Vous savez, ce type d’année dont on préserve mémoire ; ce type d’année riche en évènements qui vous marquent dans votre chair, dans vos os, dans votre esprit et qui vous fait mûrir, sonder les abysses de votre personnalité, grandir tout simplement.

L’aube de cette année fut assez sinistre. Je quittais mon précédent employeur sans avoir au préalable élaboré un projet stable pour la suite de ma carrière et me retrouvais, deux ans après avoir quitté l’université, à nouveau sur les bancs de l’école, avec la persistante mais non moins vraie impression de ne pas vraiment savoir où j’allais. La sensation d’avancer avec des œillères, les mains entravées dans la brume opaque et épaisse.

J’y ai rencontré des gens formidables, d’autres moins. J’y ai fait des choses passionnantes, d’autres moins. Puis le mois de mai est arrivé, et je suis parti. Depuis lors, j’ai vécu sur deux continents, voyagé dans trois, et vécu dans trois mégalopoles singulières, ayant chacune été le terrain de moments de vie mémorables.

Kuala Lumpur (Malaisie)

Je me souviens des 18 heures de vol interminables. Je me souviens de la chaleur étouffante, oppressante. Je me souviens des petites maison couleur brique, géométriques, toutes alignées, que j’apercevais depuis l’hublot de l’avion alors qu’il se posait méticuleusement sur le tarmac de l’aéroport. Je me souviens aussi de mes craintes, de mes angoisses. Malgré que la Malaisie figure au panel des pays les plus avancés sur le plan économique, ses lois sociétales sont recouvertes d’un épais duvet de poussière. Elle figure sur le funeste tableau des Etats dont la législation condamne l’homosexualité.

Savoir ainsi que le petit pédé Parisien que j’étais, qui n’avais vraiment jamais eu à se cacher ou à travestir son identité, serait en immersion pendant une demie année dans un pays à priori peu tolérant, avait hanté mes pensées les semaines précédant mon installation.

Comment seraient mes collègues ? Les malaisiens ? Comment serait ma vie intime pendant les prochains mois ? Aurais-je à réprimer constamment tout élan, tout geste, toute parole qui pourraient me faire passer pour inverti ? Autant de questions qui me tourmentaient.

Je ne vais pas faire peser le suspens plus longtemps : Kuala Lumpur fut exceptionnelle – un bouillon de contradictions, de couleurs, de paradoxes, de beautés.

J’ai eu le plaisir de côtoyer au quotidien des personnalités chaleureuses, aimantes, ouvertes d’esprit, à la simplicité déconcertante.

Il y’a ce jour où je marchais en direction du National Monument, un haut lieu du patriotisme malaisien perché sur une colline dominant la ville. Alors que je m’avançais vers les portes ouvrant sur un champ de colonnes romaines, un groupe de jeunes avançait vers moi et m’adressa un sourire franc. Sourire auquel je ne sus répondre, ne sachant s’il s’agissait d’un acte spontanéité de bienveillance ou de raillerie. L’expérience ne fut pas unique et avec le bénéfice du temps, le grincheux Parisien qui j’étais comprenais vite que là bas les gens sourient, les gens sourient tout le temps, aussi bien aux connus qu’aux inconnus, pour les choses les plus sérieuses comme les plus anodines – pour eux le sourire est un réflexe. Vous vous imaginez le trouble pour un Parisien qui a vécu dans une ville où les gens s’amusent à éviter le regard des autres dans le métro et où un regard un peu trop trainant est vécu comme une agression comme une autre ?

Thaïlande, Philippines, Cambodge, Indonésie, Chine, Vietnam, ces mois ont été riches de pérégrinations, de rencontres, de couchers de soleil, de rires et de photos d’orteils dans le sable chaud.

Paris me paraissait si lointaine. J’étais ivre de simplicité, de candeur, de beauté – comme si, pendant ces quelques semaines, j’étais déchargé de tous ces fardeaux conscients et inconscients qui encombraient mon quotidien. C'est en allant loin qu'on comprend bien comme tout peut être court et vide ; c'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout peut être vite fini ; c'est en parcourant la terre qu'on voit bien comme elle est à la fois petite et grande et jamais pareille.

Le voyage.

Chacun d’entre nous à sa propre raison, il en existe autant qu’il existe de voyageurs. Mais chaque voyageur qui croise le regard d’un autre, comprend.

Il comprend que la vie à ses hauts et ses bas, ses jours de pluies et de soleil, ses jours de pains et de festins, ses jours de peines et ses jours de joie.

Il comprend que peu importe la raison pour laquelle cette âme à décidé de voyager, il est là à cet instant, à cet endroit et qu’il est temps de se serrer la main et apprendre à se connaître, et partager un peu de soi, comme il partagera un peu de lui.

Car c’est une des raisons de ce voyage, aller à la rencontre des autres, s’ouvrir, découvrir.

On apprend vite qu’il faut se battre pour tellement de choses dans la vie, le voyageur lui décide de faire une trêve, lorsqu’il prépare son sac et qu’il le met sur son dos en pensant : « le voilà, mon drapeau blanc ».

Ce voyageur, même s’il reste discret, a toujours un œil fraternel lorsqu’il croise tous ces drapeaux blancs. Il sourit de l’intérieur et se sent dans un monde qui s’ouvre.

Non pas d’en haut, non pas des lois et des esprits technocratisés, non pas des administrations de l’embrouillage de l’esprit mais de tout en bas, où se vote l’abolition des préjugés, où tombent les frontières, les races, les rangs sociaux et où s’utilise cet outil magique, le premier créé par les hommes, bien avant l’écriture, bien avant l’économie, même bien avant la maîtrise du feu : la communication.

Singapour

Quelques semaines plus tard je m’installais à Singapour pour quelques semaines. Des semaines comme une fraction de seconde.

Multicolore, aseptisée, décadente, superficielle, asiatique sans l’être vraiment. Singapour est une ville ‘Frankenstein’. Le souvenir que j’en garde n’est pas transcendant, néanmoins mon long séjour sur l’île-Etat fut émaillé de rencontres improbables et intenses qui ont donné naissance à des récits à fleur de peau déjà contés ici.

Londres

Après un improbable séjour à Paris émaillé de retrouvailles avec mes proches qui semblaient ne plus me reconnaître et appréciaient vraisemblablement mon nouvel avatar, je traversais la manche et m’installais pour le reste de l’année à Londres.

Après y avoir vécu pendant une année en 2012, je n’y étais jamais revenu. Je partais de rien – n’ayant pas vraiment gardé de lien particulier avec cette ville et la plupart de mes amis de l’époque n’y habitant plus.

Je suis retombé amoureux de cette ville – y trouvant un équilibre parfait entre Paris et New York. Londres est colorée joyeuse ensoleillée pluvieuse. Depuis trois mois, je me promène la tête au vent et me surprends à trouver Londres tellement jolie et vivante. Je me perds, je découvre, je m’enthousiasme. Je savoure son architecture, ses espaces verts, et sa nourriture. Je m’y sens déjà bien. J’oublie mes souvenirs gris-souris et j’en fabrique des nouveaux. Ils sont roses bleus verts jaunes. Ils pétillent comme des petites étincelles.

Avec les garçons, on a flâné dans Soho, bu un thé à Sketch en observant le ciel bleu-bleu-bleu et en savourant notre chance d’habiter dans cette ville. On est allés chez Liberty et on a fondu devant les imprimés. On a, je crois, tous hésité devant le parapluie parfait et un peu hors de prix. On a prié pour que le soleil reste, et vu qu’il allait rester, c’est sûr, on a oublié le parapluie. La pluie nous a surpris et on a été trempés.

On a ri beaucoup, bu du Chianti au Beaumont, flâné dans Borough Market, refait le monde et pris des photos par dizaines. On a dévoré des burgers énormes, mangé au Kouzu et brunché au Culpeper. Je voudrais des journées comme celles-ci tous les jours. Elles vous infusent une énergie incroyable et vous rappellent comme le monde est simple. Parfois.

Aujourd’hui, il y a un soleil immense à Londres. J’ai travaillé ce matin, envoyé quelques mails, glissé les photographies de Londres sur l’ordinateur, noté des adresses précieusement dans mon moleskine et entrepris la rédaction du présent billet, une tasse de thé gingembre-citron fumant embaumant la pièce.

C’est parfois simple la vie.

Dans dix jours, je retraverserais les manches et retrouverais cet appartement parisien que j’ai quitté depuis si longtemps déjà et qui me semble si peu familier. Je rentre à Paris pour de bon. Pour toujours ? J’en doute.

Les voyages sont la plus sournoise des drogues. Elle infecte vos viscères, accroche vos tripes, vicie votre esprit et votre âme et vous laisse éternel insatisfait.

J’ai peur. J’ai peur de ne plus être le même après cette année riche en rebondissements, en aventures, en rencontres, en changements et de revenir en étranger chez moi. J’ai peur de ne plus pouvoir retrouver la place que j’ai laissé ou, pire, de ne plus en vouloir. J’ai peur de trouver ma vie à Paris fade, blafarde, terne. J’ai peur de l’ennui.

Afin de dompter ce cheval sauvage qu’est l’angoisse, je m’accroche aux rênes de la rationalité, je fais le bilan, et je contemple ce que j’ai fait, ce que j’ai appris au court de cette année et en voilà le résultat :

  • Mon séjour à Kuala Lumpur qui s’est révélé agréable malgré toutes mes appréhensions m’a enseigné que les préjugés sont le venin de la découverte et de l’apprentissage ;
  • Les garçons que j’ai rencontrés, aussi bien à Londres, à Singapour, qu’à Kuala Lumpur m’ont appris que c’est toujours lorsque l’on s’y attend le moins que les meilleures rencontres se produisent ; et oui, on nous le répétera jamais assez.
  • J’ai pris conscience que je ne peux pas m’engager avec un garçon lorsque l’issue malheureuse d’une telle relation est prévisible, comme un départ prochain ; réflexe d’autoprotection émotionnelle qu’ils disent.
  • Ma précocité, avoir obtenu mon baccalauréat à 14 ans, n’a jamais été un fardeau pour moi. Il n’y a jamais vraiment eu de fossé entre mes pairs et moi. Cependant, ces derniers mois, cette précocité jadis bien vécue est devenue bien handicapante. Tout d’abord, j’arrive à un âge où certains de mes amis, en moyenne 5 à 10 ans plus âgés, commencent à s’installer durablement alors que je ne sais guère où j’en suis pour ma part. Ensuite, alors que je pensais le contraire, les précoces ont une personnalité particulière qui peut souvent frôler l’associabilité. Je ne supporte plus les discussions superficielles et sans intérêt, je ne supporte plus la bêtise, et renvoie certainement une image placide qui ne reflète en rien ma personnalité. Enfin, j’ai de plus en plus de mal à créer du social. Alors que tout animal social en immersion dans un groupe social quelconque arrive à créer un minimum de lien social en parlant cochonnaille et Nabila, pour ma part mon intérêt ne s’éveille désormais que lorsque deux conditions sont réunies : lorsque le groupe est de taille raisonnable et lorsque les discussions sont intellectuellement intéressantes. Et parfois vous ne vous imaginez à quel point je souhaiterais pouvoir parler cochonnaille et Nabila.
  • Après y avoir songé pendant des années j’ai enfin envoyé une candidature pour une formation complémentaire à Harvard. Décision en fin mars de l'année pour une rentrée universitaire prévue pour Août de la même année. Cela induirait un déménagement pour près de deux ans aux Etats Unis dans la région de Boston où se trouve le campus d’Harvard. Est ce qui j’y crois ? Je suis trop humble pour penser que j’ai des chances – trop fou pour penser que je n’en ai pas.
  • J’ai passé les 6 derniers mois avec des gens extrêmement intelligents, brillants et talentueux dont certains ont été formés dans l’Université susmentionnée, et un aspect de ma personnalité a éclos au contact de ces personnes : l’esprit de compétition. Je n’ai jamais vraiment été envieux et je ne me complais à me comparer à d’autres congénères. Est-ce l’atmosphère ? une certaine pression ? l’envie de faire mes preuves ? je ne sais pas vraiment mais je me suis révélé être pendant ces quelques mois être engagé (et affecté) par une quotidienne et permanente compétition avec mes collègues. Les leçons que j’en tire ? Certainement que je ne suis pas assez mature pour accepter l’idée de ne pas être le meilleur dans mon monde professionnel.
  • Mes relations avec ma famille se sont stabilisées : oui certes, je ne parle toujours pas à mon père après 6 ans et je n’ai presque plus de relations avec mon frère aîné, mais mes liens avec ma sœur et ma mère n’ont jamais été forts et ça, ça je m’en contente.
  • J’ai été le malheureux hôte d’une MST pendant les deux premiers mois de l’année. MST traitée suffisamment tôt et qui aujourd’hui est rangée au rayon des anecdotes à conter après un verre de trop.
  • J’ai géré mes finances de façon désastreuse. Cependant, j’ai fait très peu d’achats ‘superficiels’ au long de l’année, me détachant peu à peu de l’image de dépensier-consumériste-fashion animal à laquelle on m’a souvent associé.
  • Mon ex a repris contact avec moi il y’a quelques mois. Et, l’instant d’une seconde, je me suis rendu compte qu’un an après, je l’aimais encore.
  • 2015 a été riches en expériences intimes diverses déjà contées ici.
  • Je me suis laissé tenter par quelques substances psychotropes (avec modération) telles que ‘l’ice’ à Kuala Lumpur, la ‘M’ à Londres, quelques rails de cocaïne à Paris ou du ‘crystal’ à Singapour. Mon verdict ? certainement plus jamais.
  • 2015 a été une année placée sous le signe de la métamorphose physique. J’ai pris l’engagement de prendre de la masse musculaire et de sculpter progressivement mon corps. Décision prise en juin, j’en suis à 7 kilos de pris et quelques muscles de sculptés.
  • Je suis devenu tonton pour la deuxième fois.
  • J’ai perdu beaucoup d’amis/connaissances, dont celui que je considérais être mon meilleur ami parce que nos chemins ont divergé. Je m’en suis fait de nouveaux et ai emprunté de nouveaux sentiers.
  • J’ai vaincu ma peur traumatique de l’eau et ai fait deux fois de la plongée en Asie… sans savoir nager.
  • J’ai piloté un avion au dessus de collines verdoyantes aux Philippines.
  • Ma passion pour la photographie en sommeil pendant toute l’année précédente a, de nouveau, émergé. J’espère pour longtemps.

Ce que j’espère donc pour 2016 ? Encore plus de récits qui mériteraient que je m’épanche ici.

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sylvainj 19/01/2016 11:54

Ca fait plaisir de retrouver ta plume :)