Anonymités

Publié le par Dorian Gay

Anonymités

Chance, Luck, Glück, 运气, حظ, suerte – tellement de vocables pour cette poésie du destin.

J’ai toujours eu beaucoup de chance dans ma vie. Certains, bien rationnels, diront qu’il s’agissait de coïncidences, de hasard, d’improbabilités. D’autres ajouteraient que la chance n’existe pas et que tout se provoque. D’autres, désenchantés comme ceux qui vocifèrent que croire en dieu ou au destin, sous quelque forme que ce soit, diront que ce n’est qu’une excuse de lâches pour ne pas prendre les rênes de sa vie et assumer ses décisions : « ce n’est pas de ma faute, c’est le destin qui l’a voulu » ; « ça marchera si dieu le veut incha allah » ; « c’est le destin ».

Qu’on ne s’y méprenne pas – je crois à la chance, je ne crois pas au destin ni au déterminisme.

J’aime croire que, quelque part dans le ciel, sous les nuages, derrière le soleil, la lune, dans l’espace, le vide scintille une étoile pour moi.

Londres s’éveille sous une brume assez éparse. Quelques rayons d’un soleil assez timide en ce matin d’hiver, percent les voilages bleus de ma fenêtre et réchauffent le parquet sombre de ma petite chambre carrée. Mes bagages sont prêts de la veille. Ils sont les uns sur les autres dans un angle de la pièce, près d’une petite commode brun fauve. Il y’a là toute ma vie : ma grande valise mauve où s’empilent vêtements et chaussures, ma petite valise bleu pigeon qui avait protégé les livres que j’emportais avec moi, les photos qui ne me quittent jamais, mon appareil photo. Il y’avait mon cabas en beau cuir patiné que j’aime beaucoup. Dans les marbrures du cuir se lisent mes histoires, la mémoire de mes aventures dont il a été fidèle compagnon.

Je comprenais, lorsqu’un agréable halo de lumière jaune commencer à embaumer ma chambre que j’étais en retard et que très certainement, mon téléphone, faisant office de réveille-matin n’avait pas sonné. Le train qui devait me ramener à Paris après ces quelques mois à Londres ne m’attendrait guère. Après une douche sommaire, un coup de fil expéditif à une compagnie de taxis et des au revoir bâclés avec mes colocataires, je me retrouvais, moi et ma petite vie entre deux valises en toile, en direction de St Pancras.

- « Bonjour, merci, je peux laisser un des sacs sur la banquette à l’arrière de la voiture s’il vous plaît ? Oh merci. Pou… pourriez vous faire au plus vite s’il vous plaît ? Mon train part dans une heure. Je déménage aujourd’hui ».

Le chauffeur regarde d’un air dubitatif la petite horloge qui clignote à la droite de son volant et s’exclame : « Ah oui quand même… ».

- « Je fais faire de mon mieux Monsieur ».

Débâcle.

Avec mes deux valises et mon sac traînés sans ménagement du bout d’un bras je m’approche des guichets de la compagnie ferroviaire, mon billet froissé entre les mains.

Une petite dame peu souriante m’interpelle en se mettant sur les quelques mètres qui me séparent que de l’agent de guichet.

- « Can I see you ticket please » dans un anglais transpirant un accent français à peine dissimulé.

Je le lui tends. Elle y tamponne un « 9h40 » et m’invite du bout des lèvres à me diriger vers son collègue qui me tendait déjà un regard tout aussi saumâtre. Mon train venait de quitter la gare depuis une dizaine de minutes déjà.

- « Bonjour Monsieur, euh, je devais prendre le train de la demie pour Paris mais je viens de la rater. Voici mon billet, euh, désolé il est un peu froissé. Je voulais savoir si… ».

- « Ah, faites voir votre billet s’il vous plaît » coupa t’il.

Je lui tendis. « Ah, mais vous êtes arrivés à la gare dix minutes après le départ de votre train, 9h40 c’est cela ? … Nos conditions de modification sont très claires. Vous pouvez encore échanger vos billets avant le départ du train contre paiement de frais ».

- « …Mais, j’imagine bien, mais il n’y aurait absolument aucun moyen de… »

- « Non Monsieur, je suis vraiment désolé, mais je crains que vous deviez vous acquitter de la différence de prix entre votre billet et un autre billet pour le prochain départ pour Paris. Donnez-moi une minute, je regarde ».

Il tapote sur son clavier noir pendant quelques minutes. Je regarde ses mains. Il a des doigts longilignes, fins et qui arborent quelques bagues. Je remarque une sorte d’imposante chevalière en argent sur son index gauche. J’ai à peine de temps de lever des yeux encore boursouflés par un réveil quelque peu abrupt qu’il m’assène un : « 145 livres de plus pour un départ dans une heure. Je n’ai absolument rien de moins cher sur la journée ».

S’en suivent quelques secondes de silence alors que je digère la nouvelle et le dépit. Je lui tends ma carte bleue qu'il prend à deux doigts avant de m’inviter quelques instants plus tard à tapoter 4 chiffres sur le minuscule écran vert du terminal de paiement.

« Paiement refusé ».

Je fronce les sourcils et balbutie un : « euh, je vais réessayer, j’ai dû me tromper dans les chiffres ».

« Paiement refusé ».

Mes doigts commencent à se faire tremblotants, je sens déjà la lourdeur d’une certaine animosité qui se dégage dans mon dos et qui s’expriment par des souliers qui tapotent sur le sol et des raclements de gorge.

- « Vous êtes sûrs qu’il n’y a pas de problème avec votre carte ? Vous avez un autre moyen de paiement ? ».

« Si, je vous assure. Je l’ai utilisé encore hier. Je ne comprends pas. On peut encore réessayer une dernière fois ? ».

« Paiement refusé ».

L’incompréhension m’envahit et les hypothèses fulminent dans ma tête : une bévue technique ? un quipropro avec mon banquier ? une fraude ?

Je lève un regard absent vers mon interlocuteur et nous nous regardons ainsi pendant quelques secondes qui paraissent être de longues heures suspendues dans l’air du temps.

« Restez là, ne bougez pas, je reviens ». Il se lève de son fauteuil noir et dévoile une belle veste couleur gentiane, avec de beaux boutons dorés, qui était dissimulée derrière son écran, m’adresse un sourire et s’enferme derrière une porte noire à quelques mètres de son siège.

Je ne comprends pas. J’attends. Je pianote frénétiquement sur l’écran de mon téléphone et tente de faire réagir quelques amis encore sûrement endormis en ce dimanche matin sous le ciel de Londres. Après cinq minutes, il revient, je tente de l’interpeller mais il anticipe un « attendez encore un peu, je reviens » qui laisse mes lèvres entrouvertes. Il cherche de ses doigts frêles une feuille sur son bureau, la saisit, m’adresse un nouveau sourire et disparaît à nouveau derrière la porte noire ; cette porte qui à mes yeux et au goût de mon imagination pétulante, pendant ces quelques minutes, renfermait autant de secrets que la caverne d’Ali.

Il y reste pendant une dizaine de minutes, peut être deux, peut être quinze – je ne sais plus vraiment.

Alors que mes mains agrippent la sangle de mon sac et que mes doigts moites glissent sur elle, la poignée de la porte noire s’agite à nouveau et se renferme délicatement alors qu’il s’avance une troisième fois vers moi, le regard franc, un sourire au bout des lèvres, dans le noir de mes yeux et me tend une petite enveloppe. Je suis confus, je balbutie. Il reste là en face de moi, alors que mes doigts caressent le grain du papier, ne sachant que faire. Ne pouvant résister à la curiosité qui me consumait alors, je fais craquer le papier, l’enveloppe s’ouvre.

Je saisis la feuille de papier qui s’y trouve, la déplie sous son regard attentif.

Il exclame un timide alors : « joyeux noël ». Ebahi, je lève à nouveau les yeux vers lui, une main sur mes lèvres. A cet instant précis de ma vie, durant ces quelques instants si particuliers, j’ai eu envie de le prendre dans mes bras, de poser ma tête dans le creux de son épaule, sentir son parfum, sentir ses mains parcourir mon dos et une tape légère dans le bas de la nuque. Juste ça, rien que cela, simplement. J’aurais voulu être, l’instant de quelques précieuses minutes, un peu moins qu’un inconnu pour lui et j’aurais voulu lui dire « merci ». J’aurais voulu lui donner de la tendresse anonyme tout comme il venait de m’en donner.

Non, je ne l’embrasserais pas. Non, je ne le prendrais pas mes bras. Non je ne sentirais pas les effluves de son parfum. Je lui dirais juste, avec le ton d’une voix faible emplie d’émotion : « je ne sais pas quoi dire… merci… merci ».

Son sourire s'illumine. Il ne répond pas. Il retourne à son guichet et j’entends bientôt l’écho d’un « client suivant ! » résonner sur les murs de la gare.

Je me retourne une dernière fois vers lui. Je ne résiste pas encore à l’envie de lire à nouveau le contenu de l’enveloppe.

En bas de la page, derrière des chiffres, après des lettres qui ne veulent pas dire grand chose, je lis et murmure à nouveau ses mots :

« Tant qu’à avoir deux voyages offerts par la compagnie chaque année, autant que ça serve à quelqu’un aussi anonyme soit-il. Joyeux noël, faites-en bon usage et soyez heureux. La vie est belle vous ne trouvez pas ? ».

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Frédéric 07/03/2016 16:54

Love it. La vue est belle.
Merci du partage.

Dorian Gay 08/03/2016 16:03

Mon plaisir. Merci

sylvainj 18/02/2016 08:05

Très jolie histoire, et très joli petit mot :)