Loser Like Us: Mes Pires Rencards

Publié le par Dorian Gay

Les rencontres, les dates, les rencontres, les rencards, tête-à-tête, peut importe comment vous les nommez, ils s’initient généralement de la même façon, il y’a un point d’ancrage initial : un doigt qui glisse de la gauche vers la droite sur Tinder, une conversation atypique ou engageante sur Grindr, Hornet ou toute autre application ou site de rencontre du même acabit, une rencontre fortuite ou encore l’œuvre d’un entremetteur aux faux airs d’un cupidon du 22ème siècle.

Des tête-à-tête j’en ai eu un nombre incommensurable. Des visages, des voix, des particularités, des histoires à chaque fois différentes et tout autant de verres vidés, de regards tantôt appuyés, tantôt fuyants, d’éclats de rires et de silences lourds et âpres, tantôt de destins croisés le temps d’une soirée.

Je me souviens d’une période relativement récente de ma vie, pendant laquelle, ivre de ma propre jeunesse ou tout simplement acculé par une solitude déniée, j’avais un rencard presque chaque soir avec un homme différent, qui m’attendait inexorablement dans le même bar, un verre de vin frôlé du bout des doigts dans lequel flottait son histoire personnelle, ses aspirations, ses envies et ses démons.

On s’asseyait, on devisait, on racontait, on écoutait, on séduisait. J’écoutais beaucoup. J’écoutais plus que je ne racontais. On aurait presque dit que ces entrevues étaient pour moi un divertissement au même titre qu’un bon film après le travail ou la pièce de théâtre que l’on va voir en fin de journée. Sauf qu’à la différence de compositions et de représentations fictives, j’étais aux premiers rangs de pièces de vies complexes, animées d’êtres faits de chair et de sang et aux tourments et aux joies bien réelles.

Souvent, ces rencards se terminaient dans le claquement d’une bise et le chuchotement d’un « à bientôt » ou, « je te rappelle ». Plus rarement, ils se concluaient par des ébats plus ou moins réussis puisqu’il faut bien vivre et que le sexe c’est bien vivre. Encore plus rarement, les rencards donnaient lieu à d’autres rencards avec le même garçon et ces entrevues sporadiques tissaient un lien plus ou moins durable.

 

Maintes fois, il s’agit de purs fiascos qui seront l’objet de billet dont je dois l’inspiration à J. & Les Hologrammes.

Tout d’abord, il y’a l’anxieux maladif

Nous avions discuté plusieurs jours avant de se consentir à se rencontrer autour d’un cocktail dans le 11ème arrondissement de Paris. Le dialogue virtuel que nous avions entretenu était alors pétillant, enjoué, léger et rien ne présageait du désastre qui allait suivre.

Rendez vous était fixé au China, Rue de Charenton à 21 heures. C’est un lieu que je propose assez régulièrement. J’avais enfilé à la hâte un t-shirt rouge pourpre qui laissait deviner avec subtilité le torse que je m’étais évertué à sculpter à la salle de sport que je fréquentais alors assidûment. Ce même jean noir près du corps que j’use bien trop vite à le mettre trop souvent. En retard, je me suis engouffré dans la porte d’un Uber pour les 5 minutes de trajet qui séparaient le lieu de la rencontre de mon appartement.

21h, il m’informe qu’il part de chez lui et qu’il a du retard. Je commande un cocktail, un mai tai, toujours le même, qu’ils servent avec des morceaux d’ananas et une myrtille, toujours une, qui croque sous les dents en millions d’étincelles acidulées.

Je ne m’impatiente pas. J’observe. Les gens, enveloppés dans une lumière rouge, chaude, tamisée, chimique. Le brouhaha, les rires qui s’élèvent. Le jeune couple assis à ma droite, visiblement à leur première rencard paraît gêné, maladroit. Leurs regards ne font que se frôler, glisser l’un sur l’autre. Les mains se grattent, les gorges se raclent, les ongles crissent nerveusement. Je souris.

21h30, il finit par arriver. Je le reconnais spontanément. Il a un physique assez atypique, (très) grand, longiligne, une tignasse rousse, une peau parfaite. Il est nerveux.

Il s’installe à ma table après des salutations assez sommaires. Il ne décroche plus un mot, littéralement. Je fais la conversation, enchaîne les questions auxquelles je finis par répondre moi-même. Il finit par siffler près d’une vingtaine de minutes plus tard:

 

-Je suis vraiment désolé, je n’arrive pas à me calmer… j’étais très en retard. Je déteste être en retard… surtout pas pour le premier rencard…

-Ah non mais ne t’inquiète vraiment pas ! je n’ai absolument aucun problème avec ça !

-Oui mais bon… et en plus j’ai tâché mon manteau dans la hâte…

A moi d’être concerté par les effluves d’angoisse futile qui émanaient de mon rencard. Une demie heure de retard et quelques tâches peu rebelles n’avaient jamais tué personne et ne valaient surtout pas que l’on s’y attarde toute une soirée. Mon rencard ne semblait pas envisager les choses avec autant de légèreté. Les minutes passaient, tout aussi silencieuses et lourdes.

 

-Je suis désolé, je n’arrive pas à ne pas m’en vouloir… et je vois bien que cela te met mal à l’aise et cela me rend davantage désolé et mal à l’aise et ça devient un cercle vicieux

-Ah… ha…

Du coin de l’œil je vérifiais le fond de mon verre et anticipais une fine stratégie pour mettre fin au fiasco. De mon éducation, j’ai retenu quelques principes comme celui de ne pas rompre avec brutalité les rencontres. Préserver les apparences et la cordialité, toujours. Sauf que, ce soir là, agacé par ce que comportement que je trouvais indigne d’un trentenaire bien dans ses pompes, j’étais décidé à lui annoncer sur un ton sec que cela était absurde et ne mènerait visiblement à rien et disparaitre dans la nuit en claquant mes souliers vernis.

 

J’ai croqué les glaçons au fond de mon verre.

 

On commande l’addition ? ai-je dit, en sortant ma carte bleue

Pendant les 5 minutes de trajet qui séparaient le bar de la station de métro la plus proche, Monsieur est devenu soudainement plus volubile comme pour combler dans les derniers instants tout le silence qui a précédé. Je marchais d’un pas rapide, hochant la tête à ses propos et prononçant quelques onomatopées pour exprimer un intérêt factice. Arrivés à la station de métro, lui de demander dans un sourire naïf et incompréhensible : on se revoit quand ?

Le mégalo 

Je ne sais pas si c’est mon aura particulière qui attire les garçons narcissiques et très autocentrés ou s’il s’agit du fruit d’un malheureux hasard, mais le constat reste que beaucoup de mes rencards ratés furent partagés avec ce type d’individus.

Il y’a eu notamment Michele, 30 ans. Beau, il le sait, nous le savons, tout le monde le sait. Il a cette eleganza italienne, cette classe quand il passe ses doigts fins dans ses cheveux bruns parsemés de poivre. Ce sublime accent du sud de l’Italie quand il s’exprime en anglais, agitant ses mains en arabesques envoutantes, ponctuant ses propos, comme tous les italiens.

Nous étions dans un charmant petit café dans le centre de Londres. Il me parle, il me parle, il me parle. Il évoque sa passion pour l’opéra, il me dit qu’il chante aussi. Il me décrit sa carrière à son apogée en tant que PDG d’un grand groupe de loisirs. Il me conte ses vacances, ses sorties, ses amis, son appartement, son chien, sa salle de sport, sa vie.

 

Poli, j’écoute et j’attends qui daigne compléter sa logorrhée par un « et toi ? ».

 

Excédé par un échange unilatéral interminable mais toujours élégant, j’ose un « could we have the bill please ? we’ll split, thanks »  avec un sourire et un doigt tendu vers la serveuse qui m’adressait un sourire en retour qui semblait dire : « I feel you love, I feel you »* (je te comprends… je te comprends…).

Le matin alors que je dévore deux croissants et un verre de jus d’orange frais, mon téléphone vibre sur la table en métal : « I loved our drink. When are we meeting up again »* (J’ai adoré notre rencontre, quand est que nous revoyons ?)

Doigt de la droite vers la gauche sur le téléphone. *Corbeille*. *Voulez vous vraiment supprimer cette conversation ?*

*Oui*

Il ne me reste plus beaucoup d’oranges fraîches pour un autre verre de jus pressé.

Le snob-schizophrène qui a un avis sur tout

-J-0, 1 heure plus tard « c’était super à renouveler ! » ce à quoi j’assénais un franc « ah bon ? je dois t’avouer que je suis surpris… »

-J-0, 22 heures : « bon… bah… bonne soirée hein » volontairement non suivi d’un « à bientôt »

-J-0, 21-22 heures – ce jeune homme plutôt beau, plutôt intelligent et plutôt vif m’agace minute après minute. J’aurais du deviner que les choses n’étaient pas de bonne augure lorsque, dès qu’il s’est agit de chercher un bar pour notre premier tête-à-tête, Nicolas m’a dit « oui mais pas là car c’est pas bio, pas là car c’est « mal » fréquenté et pas là non plus car je ne cautionne pas la philosophie du lieu ». On finira par trouver un consensus.

 

A peine installés, il est mal à l’aise. Il n’accepte pas de laisser le casque blanc de son scooter par terre et insiste auprès d’un serveur pour avoir une chaise supplémentaire sur laquelle déposer son bien précieux. Maniaque.

Je ne le prierais pas longtemps avant qu’il me décrive son curriculum vitae : Sciences Po, Ecole des Mines, Chercheur. « Et toi ? »

Je répondrais « ah moi, avocat en début de carrière ».

« ouais c’est pas mal… j’ai quelques amis dans le milieu ».

 

Il me décrit ses engagements associatifs. Tuteur bénévole dans une banlieue du nord francilien, « parce que aider ces gens c’est nécessaire ».

Puis entre deux gorgées de thé, il s’offusque de tout : de l’UBERisation, du service de livraisons de plats à domicile, du climat fiscal, de la mauvaise qualité des meubles en conglomérat, de l’inutilité des métiers juridiques et j’en passe…

La conversation devenait contentieuse, électrique. J’ai du tempérament et j’aime affirmer et défendre mes idées, notamment contre l’absolutisme, le généralisme et un savoir factice qui cache des approximations et des facilités.

Les gens qui, à 25 ans, sont pleins de certitudes, de vérités, d’entièretés, m’exaspèrent, me fatiguent ou me peinent.

Assis à notre droite, un groupe de jeunes dont l’un d’eux a une voix grave, un coffre puissant, qui résonne à chaque éclat de rire jusqu’au profond de nos os. Un baryton qui s’ignore.

Au début le volume de ses rires impressionne, gêne, les tables voisines jettent des regards inquiets ou agacés. Je m’en amuse. Mon rendez-vous lui fulmine et n’arrête pas de jeter au malheureux des regards sévères pleins de dédain qui semblaient murmurer :  « mais tenez vous bon sang ! ».

Nous finirons par payer l’addition au prorata des sommes engagées par chacun.

J’en sors, persuadé que nos joues se frôlent pour la dernière fois alors que nous nous disons au revoir. Sur le chemin qui me ramène chez moi, je m’efforce d’oublier ce moment comme si je pouvais prétendre que tout cela n’était point arrivé et que j’avais passé ma soirée à errer dans les rues enchanteresses de Paris et non en si mauvaise compagnie.

-J-0, 1 heure plus tard « c’était super à renouveler ! » ce à quoi j’assénais un franc « ah bon ? je dois t’avouer que je suis surpris… ».

Le mythomane

Il est mielleux, il dégage une certaine assurance. Il sourit et affiche des dents d’un blanc immaculé. Couleur javel. Ses mains sont moites mais disciplinées. Son regard se plonge dans le votre, direct, franc, incisif.

Il affirme : « oui, je travaille dans l’import et l’export de produits, j’ai beaucoup de responsabilités, etc ». C’est pourtant gauche, plastique.

Il continue tout au long de notre rencontre de décrire une vie qui n’est visiblement pas la sienne. Il essaie de se faire maître d’une vie fantasmée, illusoire. Je hoche la tête comme pour donner un peu de poids à ses fausses vérités. Ça le rassure.

A l’écouter, il passe sa vie entre deux avions, un smartphone à chaque main, à négocier en cinq langues des deals entre Singapour et Saint-Barth. A le croire, il est amateur de belles choses, de culture et de luxure. A l’entendre, il connait tout Paris et tous les lieux qui valent la peine d’être connus.

Je soupire. Au fond de moi je suis triste de devoir à l’avenir éviter d’acheter mon vin au Nicolas du Boulevard Saint Germain où je savais qu’il travaillait jadis. Mais lui ignorait que j’avais les clés de sa «  vraie » vie et que j’en connaissais la couleur. Je hoche à nouveau la tête.

Le désorganisé

 Je suis ponctuel. Souvent. Presque tout le temps. Nous avions convenu d’un rendez vous à 17 heures à l’Institut Suédois à Paris. Il est Suisse, il est diplomate. Deux circonstances aggravantes. Je ne pouvais encore moins comprendre comment il pouvait avoir plus d’une heure de retard.

Je l’avais attendu au chaud d’abord, un thé fumant entre les mains. J’essaie de l’appeler afin de savoir où il se trouve. Il m’annonce un léger retard et que son téléphone n’a presque plus de batterie. 20 minutes plus tard je tente à nouveau de le joindre. Une gentille femme à la voix métallique m’annonce que le téléphone de mon interlocuteur est éteint.

 

Le mauvais plan.

 

Agacé, je décide de m’en aller et de marcher vers le quai Saint-Michel. Il finit par me rappeler alors que j’approche la fontaine Saint-Michel. Je consens à répondre. Il m’annonce, après quelques mots en guise d’excuses qu’il est en vélo, pas très loin de la fontaine et m’invite à l’y attendre.

Echaudé, j’accepte néanmoins. Je n’aurais pas du. J’ai le désagréable défaut de ne pas me défaire de mes frustrations rapidement. Je rumine, je ronge, je fume avant que le temps fasse son œuvre. Je ne sais pas faire semblant, je ne sais pas composer. Quand je suis énervé, je ne le cache guère.

On commande chacun un café sur une terrasse à Châtelet. Je ne suis visiblement pas très bavard, continuant à ronger mon frein, refroidi par son manque d’égards.

La chaleur du café me détend progressivement les mâchoires et nous échangeons sommairement sur quelques sujets. Il insiste pour m’ajouter sur Facebook. Je cède.

Mais je sais qu’il n’y aura pas de suite.

Le rapide

« Allo ? Le code de l’interphone c’est bien 2588 ? Ah bah super je suis en bas, je monte ».

Je frappe à la porte de son appartement du 14ème arrondissement. L’appartement n’est pas très grand mais décoré avec un goût certain. La nuit se lève. Il me sert un verre de vin rouge. Nous buvons. Il est professeur de Droit, nous échangeons beaucoup et semblons avoir beaucoup de choses à nous dire.

 

Le moment est agréable, la conversation fluide. Puis il commence à me parler de projets… personnels puis… communs.

Il nous imagine déjà en vacances ensemble dans trois semaines. Il me demande si j’aime le 14ème arrondissement. Il me prédit que sa mère adorerait certainement me rencontrer. Il déroule une liste infinie de possibilités bien trop précoces.

Je serre de mes doigts le verre de vin et je déglutis. Je vois notre possible vie à deux décrite avec une précision chirurgicale. J’attends bientôt qu’il me demande si je veux un double des clés de son appartement dès ce soir.

Me sentir étranglé par de possibles responsabilités ou par le dictat du couple est le meilleure stratagème pour me faire prendre mes jambes à coup.

Je suis un lent moi. J’ai besoin de temps, j’ai besoin de mûrir, vieillir avant de pouvoir me considérer comme lié par le couple à quelqu’un. Cet affinage du temps et des sentiments est absolument nécessaire. Sauter les étapes est fatal.

Presque apeuré, j’ai fini par prendre congé de mon hôte et me suis réfugié dans le premier métro, entouré d’inconnus, ivre de liberté.

Le lendemain il m’invitait à un déjeuner chez lui avec sa meilleure amie et son frère….

 

 

 

 

 

Commenter cet article

Djamel 27/01/2017 06:31

Eh bien ! Subitement, mes mésaventures amoureuses me paraissent plus légères. Quoi qu'il est amusant de constater que je suis tombé sur le même type de profils, et cela, avec une constante inébranlable. Il manquerait peut-être juste le psycopathe.

En tout cas, ce fut un plaisir de vous lire. Je vais me hâter de dévorer la suite de votre blog.

Djamel 27/01/2017 06:26

Eh bien ! Subitement, mes mésaventures amoureuses me paraissent plus légères. Quoi qu'il est amusant de constater que je suis tombé sur le même type de profil, avec une constante inébranlable. Il manquerait juste le psycopathe peut-être.

En tout cas, ce fut un plaisir de vous lire. Je vais me hâter

Aleandre 19/12/2016 12:22

Merci de cette écriture fluide sans être glaciale, de votre égocentrisme généreux, de ces mille visages qui s'offrent à nous... du regard seulement! Je vous suis, donc j'y reste. Alexandre.

PR 05/12/2016 13:43

Une vie gâchée. Itinéraire vers nulle part. RIP

Dorian Gay 05/12/2016 14:32

Oh nul besoin d'éloges funèbres. L'ensemble des protagonistes de ces petits récits a (très) bien survécu

claude modou 30/11/2016 15:21

belle galerie de portraits dans lequel te situes-tu ? ou alors es-tu tous ces personnages à tour de rôle, ou alors tous à la fois. Question : donnes-tu dans le caramel mou ? ...je taquine !
biz Claudemodou

Dorian Gay 05/12/2016 14:32

Haha. J'ai très certainement été un peu de tout ça aux yeux d'autres personnes :)