Apprendre à ma mère à me mettre au monde

Publié le par Dorian Gay

Fouler toutes les terres et les sables.

Ecorcher mes pieds sur toutes les roches et les branches.

Serrer chaque main et embrasser chaque joue.

Plonger ma main dans toutes les eaux vives.

Rire en anglais, en japonais, en turc, en portugais et en swahili.

Accompagner le soleil dans sa course, de son aube à son crépuscule, de l’orient à l’occident.

Vivre les extrêmes, les inattendus, dévorer le monde jusqu’à en découvrir le noyau dans ma bouche.

Me réveiller au solstice d’hiver artiste et m’endormir au solstice d’été, astronaute, scénariste ou chirurgien.

Rendre les gens heureux. 

Consumer la vie et ne laisser que des cendres grises, ternes et volatiles.

Ecrire. Effacer. Recommencer. Perpétuellement.

Là, à ce moment seulement, j’aurais vécu.

 

J’ai 25 ans, 5 mois et 25 jours et je veux vivre dix mille vies jusqu’à la prochaine.

 

Quand j’étais plus jeune, le temps, l’âge, la réalité n’étaient que des mythes, relégués au même rang que toutes nos croyances populaires. Et plus le temps s’évapore, et plus la conscience que j’en ai est grande. Les rêves et les aspirations les plus folles se couvrent de raison et de lucidité. Le temps vous étreint jusqu’au souffle court. Le champ du réel s’élargit, poussant dans les recoins d’une pièce de plus en plus étroite, le champ des possibles et des impossibles.

 

A 5 ans, ayant appris les bases de la physique, j’ai compris que je ne pourrais pas construire ma maison un jour sur un nuage sur lequel je survolerais le monde. 10 ans et une myopie plus tard, en début de fac de droit, j’ai compris que je ne serais pas astronaute, ni cinéaste, ni architecte, ni secrétaire général des Nations-Unies. Quelques années plus tard, j’ai pris la main de ma jeune carrière et ai serré contre moi une dernière fois toutes les autres aspirations, folles ou raisonnables, dont j’avais secrètement rêvé.

 

A 25 ans, je m’imaginais autrement. A 25 ans, je me vis autrement.  Vous savez, ce sentiment lorsque l’on va faire ses courses et que le produit que l’on recherchait est en rupture de stock et qu’on se cherche une solution de substitution, plus ou moins équivalente.

 

A 25 ans, j’ai compris que l’on ne pouvait faire tout ce que l’on voulait. Qu’on ne pouvait pas être ici et là bas. Qu’on ne pouvait pas vivre la nuit et le jour. Qu’on ne pouvait pas être présent et infini.

 

Telle une peau de lézard que le temps écaille, chaque jour me révèle un peu plus nu que le précédent et je perds de plus en plus le contrôle sur une vie aussi imprévisible qu’une jument folle.

 

Mon corps est mon ennemi. Chaque nouvelle ride, l’éclat de plus en plus terne de mes pupilles, chaque souffle de jeunesse qui s’étiole inexorablement me rappelle que je suis dans une bataille contre lui, contre les affres du temps. Une course contre la montre dont on ne perçoit que le tic-tac, sans savoir exactement où se trouve la ligne d’arrivée.

 

Or je ne veux pas et je ne peux pas me résoudre à un carpe diem amputé. Je veux l’absolu : n’être ni prisonnier du temps, ni de la raison. Je veux l’infini.

 

Mon dieu, toi qui me lis, ne te rappelles tu de ton premier jour à l’école ? ce que tu avais dans ton cartable ? Le but était de passer d’une classe à l’autre, toujours plus savant. La première classe, puis la seconde, puis la troisième, puis la quatrième… comme un fil que l’on tricote.

 

Puis tu as rejoins le Lycée et quelle belle transition. Là commence ta vie de jeune adulte, d’individu à part entière. Puis la pression sur tes épaules s’alourdit implacablement pour continuer sur la lancée qui est la tienne. Te rappelles tu que tu devais avoir de bonnes et être assez doué afin d’avoir une chance d’accéder aux meilleures formations? 

 

A l’université, tu titubes puis tu apprends à marcher avec assurance, pas après pas, pas après pas, année après année, poussé par une force invisible jusqu’au moment où tu es prêt pour le grand saut : le saut vertigineux dans le monde.


Une fois dans le monde, suite à ta seconde naissance, tu te libères des entrailles et des viscères qui t’ont porté. Puis très vite viennent les luttes assassines pour le succès, la gloire, la réussite. Et là encore, alors que tu penses que la course ralentit, il semble qu’il reste encore des marches à franchir. Tu presses le pas mais ces marches semblent interminables, comme hors de portée.

 

Puis soudainement, à 40 ou 45 ans, à l’épicentre de la vie, tu te réveilles et tu te dis « hein ? est-ce le bout du chemin ? suis-je arrivé ? est ce que je me sens enfin mieux ? c’est très étrange mais je me sens comme je me suis toujours senti : pas mieux. En fait je me sens trompé. M’a t’on menti ? »

 

Parce que, vois-tu, tu as été trompé.

Tu as toujours vécu pour quelque part, un endroit, où tu n’as jamais été.

S’il est vrai qu’il est indispensable de savoir promener ses doigts sur le futur et le sentir, se projeter et anticiper, il est tout aussi vrai qu’il n’existe aucun intérêt de vivre dans une prévision et une préparation perpétuelle du futur.
 

Un futur qui, lorsqu’il deviendra un présent, sera un présent dans lequel tu ne vivras pas.

Tu seras encore une fois tourné vers un autre futur qui ne sera pas encore arrivé, et ainsi de suite. Il y a des jours, des mois, des années interminables où il ne se passe presque rien. Il y a des minutes et des secondes qui contiennent tout un monde. Et ces secondes d’un présent si réel, tu les noies dans un futur qui t’échappe entre les doigts comme un sable bien trop volatile.

 

Ainsi, nul n’est réellement capable, sans beaucoup de sagesse et de folie, de s’affranchir de cette anomalie. Tu ne vivras pas, tant que tu ne vivras pas, pleinement, maintenant.

 

Mon corps et mes aspirations, aussi folles soient elles, ne sont pas une offrande au temps, à la raison, aux autres.

 

Je serais heureux alors, à 40 ou 45 ans quand je me dirais, entre deux soupirs : « qu’est ce que j’ai bien vécu, chacune de mes dix milles vies et qu’est que la vue était belle. Quelles sont toutes les autres vies qui m’attendent ? »

 

J'ai une boulimie, une soif que l'on ne peut étancher, une fascination pour le vertige des impossibles. Tant d'impossibles qu'une seule vie ne pourrait contenir. Donc j'en vivrais plusieurs, sans mourir.

 

D’ici là, à toi qui partage mon corps et mon esprit, je te promets que j’entends bien :

 

Fouler toutes les terres et les sables.

Serrer chaque main et embrasser chaque joue.

Plonger ma main dans toutes les eaux vives.

Rire en anglais, en japonais, en turc, en portugais et en swahili.

Accompagner le soleil dans sa course, de son aube à son crépuscule, de l’orient à l’occident.

Vivre les extrêmes, les inattendus, dévorer le monde jusqu’à en découvrir le noyau dans ma bouche.

Me réveiller au solstice d’hiver artiste et m’endormir au solstice d’été, astronaute, scénariste ou chirurgien.

Consumer la vie et ne laisser que des cendres grises, ternes et volatiles.

Ecrire. Effacer. Recommencer. Perpétuellement.

Là, à ce moment seulement, j’aurais vécu.

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