Si J'étais Dieu

Publié le par Dorian Gay

Dans un de ses discours les plus notoires, mon maître à penser, un philosophe Américain dont je me délecte des mots chaque jour, Alan Watts, posait une question ouverte à ses disciples : « what do you desire ? ». Il explique ensuite que : « well when we answer that question in a naive way, we figure out that we want, what we want, what we desire is to control everything. To create girls that don't grow old, apples that don't rot, clothes that never wear out ». Et après une fine phase de développement il conclut : « but again when it finally comes down to it, nobody wants to be God » : personne ne voudrait être Dieu.

 

Assumons pour une seconde, pour cet exercice, le contraire. Imaginons que nous puissions, le temps d’une journée, être Dieu. Juste quelques heures, omnipotents, infinis, miséricordieux, alpha et oméga. Que feriez vous ? Que ferais je ?

 

Après avoir écouté en boucle les paroles d’Alan Watts, je me suis posé la question plusieurs fois : « what do I desire » ? Et si j’étais Dieu, que ferais je de ce pouvoir qui défient les piètres unités de mesure humaines ? Que changerais-je autour de moi ? Dans la société ? Dans la vie de mes proches ?

 

Puis dans l’avion Paris-New York, je me suis amusé à mettre en pratique cet exercice et à dresser une liste des 52 changements que j’apporterais dans ma vie et celle des autres, si j’étais Dieu, le Grand Architecte, le Créateur, l’Energie suprême pour les athées qui me lisent, juste pour un jour. Qu’est ce que je changerai dans la vie de Dorian avant de redonner les rênes suprêmes au Dieu légitime le jour d’après ?

 

  1. Je veux vivre longtemps, en bonne santé

 

  1. Je veux écrire, un, deux, des milliers de bouquins, sur moi, sur ma vie, sur la théologie sur l’anthropologie, sur l’histoire, sur le cul, sur dieu, sur la philosophie. Je veux écrire tous les jours, quelques pages. Et je veux partager cela avec le monde

 

  1. Je veux être entouré de gens biens. Je veux être entouré de personnes inspirantes, profondes, créatives, éveillées, lucides et rêveuses, artistes et muses à la fois

 

  1. Je ne voudrais pas que la notion et la construction sociale du travail n’existent pas. Je trouve absurde que notre vie se résume à passer des dizaines d’années à se « former » dans l’attente d’une vie professionnelle, « active » et ses codes : une installation, une famille, un crédit immobilier, des collègues qu’on n’aime pas, certains si, un travail parfois mécanique auquel on se rend sans réelle aspiration, sans réelle vocation, des impôts, des enfants qu’on regrette ne pas voir assez, des parents qu’on voit lorsqu’un patron nous accorde 4/5 semaines par an pour être avec ceux que l’on aime. Puis si vous survivez jusque là, éreinté, ridé, « accompli », là on vous dit entre deux bilans sanguins pour vérifier votre cholestérol, que vous pouvez enfin « profiter » de la vie, que vous l’avez mérité. En fin de soixantaine ? C’est là que vous êtes sensés vivre hors des codes que l’on vous soufflé dans l’oreille, à peine libéré des entrailles de vos mères. Votre vie était déjà dessinée : se former/s’éduquer puis travailler pour vivre, pour être « actif », puis se reposer, profiter d’une retraite bien courte. Et inlassablement nous nous passons tous la même recette depuis des millénaires, de génération en génération, telle une cuillère en argent qu’on enveloppe dans du lin blanc. De l’Orient à l’Occident, par delà les cultures et les religions.  Chaque homme sur cette ronde terre doit « gagner sa vie » - gagner sa vie pour payer le droit de se nourrir, se vêtir, se soigner, se cultiver, se loger. Une altérité indissociable. J’ai toujours trouvé cette philosophie de vie aberrante. Avoir une vie, une seule, et y consacrer trois quarts à la société, à un employé, à une entreprise pour avoir le droit, naturel, inné, humain, de se nourrir. Je voudrais d’une société sans travail. Une société où on serait payés à juste vivre, se cultiver, apprendre continuellement, voyager, apprendre des langues tous les ans. On serait tous en mesure de « vivre » en rétribution de nos réelles passions ou vocations. On serait artistes, chanteurs d’opéra, randonneurs, photographes, cinéphiles, écrivains, philosophies, écrivains, liseurs, athlètes, ou tout simplement rien. Ne rien faire, avoir une « vie professionnelle passive » (même les mots prennent tous leur sens), serait si grave ? Il n’y aurait pas de classes sociales per se, mais chaque passion serait justement rétribuée par une somme juste. Je voudrais être « compensé » pour aller surfer en Australie, prendre des photos sous marines, écrire mes pages quotidiennes, voyager, aller en vacances, méditer, randonner, ou tout simplement pour ne rien faire si j’en ai envie.

 

  1. Je voudrais trouver mon compagnon de vie. Idéal à mes yeux, avec qui on regarderait de vieux films des jours entiers. Je passerais ma main dans ses cheveux tout le temps, ça l’agacerait. Il serait passionné par quelque chose. Il sera quelqu’un de bien, qui s’arrête pour aider une vieille dame à porter ses courses. Il serait tactile, humble, curieux. Et on aurait un chalet au milieu de nulle part en Norvège pour les jours d’été

 

  1. Je veux avoir des enfants, à qui je transmettrais mes valeurs et à qui je jouerais de la guitare

 

  1. Je saurais comment jouer de la guitare

 

  1. Je voudrais parler des dizaines de langues, en commençant par : le japonais, le chinois, l’allemand, l’espagnol et le russe. J’aurais envie de parler italien avec les mains qui volent dans l’air sans jamais se croiser

 

  1. Je ferais le tour du monde jusqu’à la fin de ma vie. Je pourrais me permettre de faire danser mes doigts sur une mappemonde, de m’arrêter sur une destination inconnue et de héler à mon mari qui referait du thé dans la cuisine « Bon, on va en Bolivie demain ! »

 

  1. Il n’y aurait pas de communautés, de républiques, d’aristocratie, de bourgeoise, de classes populaires, de classe ouvrière. Le monde serait un, une unité équilibrée, fourmillante et autorégulée

 

  1. Je changerai la météo au gré de mes humeurs, afin de porter des shorts un jour et des mitaines le lendemain, si je le souhaite

 

  1. Je veux que mes proches vivent dans une utopie parfaite : ma mère serait une femme accomplie et dûment aimée, elle n’aurait pas un prêt immobilier sur le dos à deux ans de la retraite, elle n’aurait pas passé 40 ans de sa vie de mère à s’inquiéter pour ses enfants. Elle rirait tout le temps et on verrait ses deux jolies pommettes sur les joues, qu’elle m’a transmises en héritage. Ma sœur aurait trouvé sa voie dans la vie, elle irait à sa « passion rémunérée » chaque matin, gaie. Mon frère et mon père auraient trouvé la paix intérieure qu’ils recherchent depuis des années et seraient sereins, apaisés. Les flammes qui les consument ne laisseront pour souvenir que des cendres froides

 

  1. Je veux que E. n’ai jamais eu besoin d’intenter un procès à son ex employeur pour être dans ses droits, je veux que E. soit un mari et père aimant et comblé à l’approche de ses 35 ans. Je veux qu’il vive de sa passion et qu’il prenne du temps pour lui.  Je veux qu’il aille à Bergen et à Oslo. Je veux que X. n’ait plus de soucis d’argent et puisse vivre de ce qui le fait vibrer : le journalisme et la photographie, sans concessions. Je veux que P. puisse vivre le rêve dont je l’ai si souvent vu parler : vivre sous les tropiques, en all inclusive, en emportant avec lui ses valises pleines de bouquins. Il arrêterait ce boulot qui l’épuise. Il n’aurait rien à penser à part planifier son calendrier de plongées sous marines et le cocktail qu’il va se resservir. Je veux que A. arrête de faire des heures sup à la chaîne après 10 ans d’études pour un SMIG, j’aimerai qu’elle soit apaisée, dûment aimée par C. et qu’on garde notre tradition du petit verre sur les terrasses ensoleillées de Paris à se raconter des bribes de vie. Je veux que F. échappe à la dépression, sorte la tête des nuages épais, lourds et noirs. Je veux que D. ait enfin la vie qu’il mérite, aux Pays bas, après ces dix années d’exil et de silence

 

  1. Je voudrais que A. soit vivant. Qu’on puisse continuer à apprendre nos chorégraphies endiablées dans son salon, comme lorsqu’on était des gamins

 

  1. Je ne serais pas malade du kératocône et je n’aurai pas les pieds plats. Je serai un peu plus grand, juste quelques centimètres. Je ne changerai rien d’autre sur mon apparence. Je m’aime bien comme ça

 

  1. J’aurais une très belle peau. Couleur pain d’épice, dorée, douce, peu velue

 

  1. Je prendrais le temps de méditer tous les jours, du temps pour moi

 

  1. Je serais en meilleure forme physique : je me nourrirai sainement, je serai surement végétarien et je ferais diverses activités physiques

 

  1. On arrêterait tout et on ferait un repas de famille ou un apéro entre amis, comme ça, sur un coup de tête

 

  1. Je voudrai lire sans cesse, continuer à apprendre incessamment, atteint d’une boulimie de savoir et de connaissances

 

  1. J’aimerais mettre en scène des pièces de théâtre, réaliser des documentaires et des films, composer des chansons, écrire des scénarios

 

  1. J’irais à plein de concerts, quand je voudrais, même ceux d’artistes disparus

 

  1. J’aimerais imaginer des objets, des vêtements, décorer des lieux, donner libre court à mon imagination, m’amuser des couleurs et des textures, créer « des environnements », annexes de mon propre esprit, afin que les gens qui visiteraient ces lieux, soient le temps de leur passage, un peu dans ma tête

 

  1. Il n’y aurait pas de religion, en tout cas pas au sens où je la conçois

 

  1. Je rencontrerai les gens qui m’ont toujours inspiré : Alan Watts, Whitney Houston, Obama, Rosa Parks, Malcom X, Lincoln, Audrey Hepburn, Nelson Mandela, mon prof de français au collège qui me prédisait à s que je serais un jour écrivain. Je prendrai des cours avec Picasso ou Monet. Je gratterai quelques notes de guitare avec Prince. Je ferais une sortie photo avec Joel Meyerowitz, Michael Wolfe ou Irving Penn. J’assisterai aux effusions créatives de Christian Dior ou de Tom Ford. Et j’en passe

 

  1. Le rapport de l’Homme avec la nature serait apaisé, équilibré.

 

  1. Je ferais de la photographie entre autres passions, j’exposerai à nouveau. Je discuterais avec tout le monde lors des vernissages

 

  1. Je n’aurai pas fait certains choix et pris certaines décisions.

 

  1. Ma mère me cuisinerait quand on se verrait sa fameuse tête de veau à l’ancienne (oui je sais c’’est incompatible avec le fait (de devenir végétarien. Mais je suis dieu bon sang, je ne m’ennuie pas de contradictions)

 

  1. Je m’enivrerai de plaisirs de la bouche, sans penser à la balance ou à ce petit bidon qui se prononce. J’aurais une cave inépuisable

 

  1. Je voudrais continuer à être le « soleil » de ceux qui m’entourent, sans rien en retour, si ce n’est que le sentiment et l’humilité d’être utile

 

  1. Je me fixerai le défi de faire sourire une personne chaque jour, et des milliers joueraient le jeu

 

  1. J’apporterai les réponses aux grands mystères de l’humanité : la disparition des dinosaures, la bible, la torah, le coran, buddha, les galaxies, l’eau, la vie, les civilisations, la chute des empires, l’évolution, la mort de TuPac et John F. Kennedy

 

  1. Je ne blesserai personne, que ce soit par omission ou par action

 

  1. J’écraserai de mes doigts les égos

 

  1. J’apporterai miséricorde aux âmes écorchées

 

  1. L’argent n’existerait pas, le commerce non plus

 

  1. Il n’y aurait pas d’autre but dans la vie des hommes, que de vivre, dans la plénitude et l’apprentissage perpétuel, et la transmission. C’est tout

 

  1. Je serai en paix avec moi même, en synergie complète

 

  1. J’aurais une femme de ménage (quelqu’un dont c’est LA PASSION et non pas LE TRAVAIL)

 

  1. J’aurais un lave vaisselle, un robot de cuisine, et un tas de gadgets de cuisine

 

  1. J’accorderai à l’humanité entière plus de sagesse et d’humilité

 

  1. J’aurais un jardin, avec un potager, des arbustes fleuris, des arbres fruitiers, des oliviers. En été, on entendrait les cigales chanter et on chasserait les abeilles d’un geste de main

.

  1. Je voudrais mourir, vieux, quand j’aurais suffisamment vécu. Je ne veux pas de promesses de vie éternelle, la vie n’a de saveur que parce qu’il existe un terme. D’ailleurs je ne veux pas d’au delà. Il n y aurait juste rien, le néant. Ce même néant dans lequel nous étions tous avant notre naissance. Se réveiller alors qu’on ne s’était jamais endormis (naissance), s’endormir et ne jamais se réveiller (mort). Tout aussi simplement. On serait : nulle part.

 

  1. Je ferais du yoga

 

  1. L’intolérance n’existerait plus, la violence, la jalousie, l’envie, la haine et les maladies non plus

 

  1. J’aurais un corps de ferme où je me rendrais de temps en temps pour caresser les chèvres et les chevaux qui vivraient en liberté sur une vaste prairie.

 

  1. Je serais meilleur en cuisine, en tout cas j’essayerai

 

  1. Je me promènerai parmi les hommes, leur enseignerait ma sagesse et les mystères de l’univers, leur histoire et la mienne, et le but de toute cette comédie millénaire

 

  1. J’en profiterai pour me regarder dans la glace et savoir d’où je viens, qu’est ce que je viens, qui m’a fait ? où se situe l’alpha, le commencement de tout, la genèse. Qui suis je ? Qu’est ce que je suis ? Pourquoi je suis ?

 

  1. Je remonterai l’ascendance de Dorian qui écrit ses lignes, je rencontrais les grands parents qu’il n’a jamais connus, je tiendrai leurs mains fatiguées par le travail des champs, j’apprendrai leur histoire, je remonterai jusqu’à ses ancêtres, je les rassurerai sur l’avenir de leur descendance, sur la transmission de leur héritage. Je consignerai leurs histoires de vie afin qu’elles soient transmises

 

  1. Je ne croirai pas en moi

 

Et vous, si vous étiez Dieu juste une fois, que feriez vous ?

 

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Commenter cet article

Pipo 02/10/2017 17:14

Infini selon les religions monothéistes majoritaires, Dieu peut-il borner ses désirs - s'il en a ?
Aussi n'envisage-t-on pas, à aucun moment, que Dorian Gray soit trop long.
On pense au contraire que sa tâche n'est pas achevée. Et comme il dispose d'une vive imagination, sertie en un style étincelant et fluide, il nous offrira chaque jour, chaque nuit, au moins cent lignes sur le thème périlleux qu'il a choisi.
A la fin de ce billet, il questionne : "Et vous, si vous étiez Dieu juste une fois, que feriez vous ?".
Je répondrais, sur la pointe des pieds, que je me garderai de goûter aux fruits des deux arbres fameux, celui de la vie et celui de la connaissance du bien et du mal. Devenu égoïste, attaché aux petits bonheurs que certains heures apportent, routinier enfin, je me limiterai à un vœu quotidien : que mon prochain sommeil ne soit pas visité par le mauvais ange de l'insomnie.

Pipo, comme maman disait.

ALEXANDRE33 01/10/2017 13:02

Votre réponse a le mérite d'être clair même si je doute de celle-ci... Bon dimanche.

ALEXANDRE33 30/09/2017 20:04

J'adore vous lire mais c'est looooong ! Raccourcissez sinon vous allez me perdre...

Dorian Gay 01/10/2017 11:06

Ceci est un journal intime en ligne. Pas des piges à la commande

Dorian Gay 01/10/2017 11:05

Ainsi donc, je ne vous "perdrais" pas puisque je n'ai jamais eu conscience de vous avoir "eu"

Dorian Gay 01/10/2017 11:01

Je suis désolé mais j'écris avant tout pour moi. Pas pour ceux qui me lisent.