Un Objet Noir Aux Reflets Acier

Publié le par Dorian Gay

Avant propos: ces quelques lignes annoncent le premier chapitre d'un roman autobiographique de 200 pages, à paraître d'ici la fin d'année, que vous pourrez trouver en librairie. Le titre n'est pas encore choisi.

 

Ceci va être le billet le plus vrai, le plus entier, le plus sincère que j’ai écrit au long de ces années. Vous êtes presque un demi million depuis le lancement de ce blog à venir, par curiosité ou par intérêt, lire mes quelques élucubrations. Mais je ne vous ai jamais vraiment rien dit, je n’ai jamais parlé de moi, celui qui se cache derrière ses lignes, tapi dans l’ombre des séquoias, celui dont on ne sait pas grand chose.

 

Je vais tout vous dire. Changeons de style, de forme. Asseyez vous. Vous voudrez du thé ? J’en ai ramené de l’excellent, à l’érable, du Canada l’été dernier.

 

Vous le voulez fort ou plutôt léger ? Je vais mettre de l’eau à bouillir. Ma bouilloire est particulièrement bruyante, je m’en excuse d’avance.

 

Vous le trouvez comment ? J’aime bien cette rondeur en bouche, cette note boisée assez prononcée, il est parfait pour les longs soirs d’hiver vous ne pensez pas ?

 

Prenez garde, la tasse est peut-être un peu chaude.

 

Quel est le premier souvenir d’enfance que vous avez gardé ? le tout premier ?  Vous en souvenez ? Il émerge ? J’ai lu que les enfants commençaient à conserver leurs souvenirs vers trois ou quatre ans. Prenez votre temps, réfléchissez bien, identifiez-le, isolez-le.

 

Pour ma part, je me souviens très peu de mon enfance, que quelques bribes volatiles. Je me souviens que j’avais une grande voiture rouge à pédales avec des roues avec des roues bleues, je me souviens que j’étais très maigre, je me souviens que je jouais souvent à poupée ou à la pétanque. Un ami de mon père m’avait offert ce set de boules de pétantes haut en couleur. J’aimais alors porter les talons blancs de ma mère et dessiner. Je dessinais absolument tout le temps, même dans les coins des pages blanches de la bible que m’avais offert ma mère. Elle était bleue, un format poche.

 

Mais mon premier souvenir je me souviens, en détail, avec une acuité défiant les limites de la réalité virtuelle. Je devais avoir deux ou trois ans à peine, je ne sais pas si je parlais encore. Je devais balbutier quelques mots certainement. Benjamin d’une fratrie de trois enfants, mes parents avaient divorcé quelques mois après ma naissance.

 

Ce soir là, ma mère était venue discuter chez mon père, lui ayant la garde de mes aînés, et ma mère la mienne. Vous savez en Afrique, les questions matrimoniales reposent souvent sur un arrangement plus ou moins négocié, plus ou moins imposé. Par ailleurs, on considère traditionnellement que la place d’un bambin est dans les jupes de sa mère et celle d’un adolescent ou d’un jeune adulte aux pieds de son père. C’était comme ça. Le juge, bien souvent, ne faisait que sceller un semblant d’entente dans une famille qui se déchirait.

 

La maison était tout bien rangée. C’était une très grande villa des quartiers riches de la ville. Le grand portail était bleu et blanc et donnait sur un immense jardin parsemé d’arbres fruitiers. Plus loin, surplombait une terrasse couverte, entourée de plusieurs colonnes de style romain d’un bleu topaze. La terrasse était recouverte de petits carreaux ivoire et ébène. Elle donnait sur l’entrée de la demeure. On pénétrait dans un salon cossu. Mon père était allongé sur le canapé, en short en en débardeur blanc. Le canapé était vert menthe. Ma mère assise plus loin, me tenait fermement dans ses bras. Je ne me souviens pas de son visage. Je me souviens de ses mains qui m’agrippaient fort, de ses battements de cœur, prêt à rompre à tout instant.

 

Je pouvais apercevoir des dizaines de bouteilles de bière entamées près de mon père. Puis soudainement, dans le silence, il s’est levé lentement et allé dans ses appartements.

 

Il est réapparu quelques minutes plus tard. Il a pointé quelque chose sur ma mère, puis sur moi. C’était un objet en métal, pas très grand, noir avec des reflets acier. Cela semblait affoler ma mère. Son cœur semblait vouloir s’extirper de sa poitrine. Cet étrange objet avait des pouvoirs magiques, celui de faire peur aux gens.

 

C’était un 9mm.

 

 

Il l’a tenu assez longtemps pointé sur moi, quelques secondes, quelques minutes, des jours peut être ? Ma mémoire flanche.  J’avais deux ou trois ans et j’ai compris ce jour là ce que c’était que la mort, sans pouvoir mettre un nom dessus.

 

Ma mère a pleuré, l’a supplié. Il a retourné l’arme et l’a frappé avec le manche, lui brisant l’arcade. Puis ma mère nous a saisis ma sœur et moi et a couru comme une folle pour nous sauver, courant vers son appartement, haletante. Elle m’a enfermé chez elle avec ma tante et est allée faire une déposition au commissariat. Aucune suite n’a été donnée.

 

Je me souviens de cette longue nuit, ma tante tentant de m’endormir, moi résistant jusqu’à l’aube, jusqu’au retour providentiel de ma mère. J’avais peur. Je craignais qu’elle ne revienne pas, qu’elle ne revienne plus, qu’elle ne franchisse plus la porte de notre modeste appartement dans les quartiers pauvres de la capitale. Et lui, j’avais peur qu’il vienne, qu’il nous retrouve, qu’il franchisse le portail.

 

Peur ? Peur. Mon premier souvenir, le premier sentiment éprouvé dont j’ai mémoire.

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