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Torticolis

Publié le par Dorian Gay

Torticolis

Dans le métro ce matin, sur le tableau de petites lumières qui me parlent de ce qui se passe dans notre petit monde, c'était écrit que le gouvernement canadien prévoyait d'investir des centaines de millions de dollars pour lutter contre le réchauffement de la planète. Et puis tout de suite après, c'était écrit : « Température extérieure : 12° C. » Ce qu'on peut faire avec l'argent quand même.


Dans le métro ce matin, j'ai passé douze stations à faire semblant de ne pas avoir vu une collègue de bureau. Regarder à droite sans arrêt, comme un torticolisé sévère, en route pour l'hôpital. J'ai lu la même annonce plate 34 fois, j'ai trouvé deux fautes, j'ai aussi remarqué un motif de lignes fines dans sur le fond du papier publicitaire. En lisant l'annonce de droite à gauche, je n'ai pas trouvé de message satanique même si j'ai beaucoup cherché.


C'est une collègue de bureau que je ne connais pas, je lui dis « Bonjour, comment ça va? » quand je la croise, mais c'est à peu près tout. Souvent, elle me dit exactement la même chose en même temps que moi, alors on a l'air débiles. Et ce matin, je n'avais pas envie d'avoir une conversation en bonne et due forme avec elle. Si jamais on avait dit la même chose en même temps pendant une demie heure, ça aurait été assez gênant. Alors je me suis fait un torticolis.


De ce que j'ai vu du coin de l'œil, elle a fait pas mal la même chose de son côté. Elle a sorti un livre, s'est orientée vers sa droite, et a fait semblant de lire. Je dis semblant, c'est mon impresion, parce que son livre c'était un roman de Marc Lévy. Il parait que ce sont des excellents livres pour faire semblant, à ce qu'on en dit.


Elle a dû me voir quand je suis entré dans le métro, elle a dû se dire qu'elle aimait mieux ne pas me voir. Je la comprends. Le matin on est plats, pas réveillés, loin d'être sociables. On a donc passé les douze stations à s'ignorer, un peu comme on ignore tout le reste du monde. Une fois rendus à Georges V, on est descendus sans se regarder. J'ai marché derrière elle, peut-être 4 mètres derrière, peut-être moins, dans la foulée de la foule. Je regardais son dos, elle regardait le plancher. Arrivés dans l'ascenseur, on s'est retrouvés seuls.


- Salut, comment ça va? m'a-t-elle demandé comme si de rien n'était.
- Salut, comment ça va? lui ai-je demandé exactement en même temps.
- Pas trop mal, et toi?
- Pas trop mal, et toi?
- Ca va.
- Ca va.

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Invisibel_17

Publié le par Dorian Gay

Invisibel_17

Invisibel_17 est de très bon commerce électronique. Il a un très beau sourire virtuel. Et moi j’ai une cyberperruque.


Je l’ai rencontré sur mon écran. Il est apparu en faisant ping, en me demandant comment j’allais et mon asv. Age, sexe, ville du type « 22, M, Paris ». Moi j’ai répondu comme on répond dans ce cas-là : « Bien, 22, M, Paris, et toi ? ».

Une relation comme les autres, qui commence par des questions niaiseuses, une relation comme on en voit des tas, avec des fautes de frappe, des questions et des réponses qui s’entrelacent.


- T’étudie en quoi ?
- Je n’étudie pas je travaille.
- Où ?
- Dans une boîte spécialisée, je suis ingénieur.
- Ingénieur en quoi ?
- En génie civil. Tu fais quoi ?
- Je travaille dans le droit. Tu aimes ce que tu fais ?
- Oui plutôt et toi ?
- Oui
- Ok
- Cool


Ça, c’est le début. Au début, c’est toujours un peu niaiseux. On veut montrer que l’on est sérieux, mais on ne veut pas trop en dire. Des petites questions superficielles, tâter le terrain, effleurer les personnalités qui se dessinent, caresser le clavier, déshabiller l’écran des yeux.


Puis, au fil des heures (tout ça se compte en heures, nocturnes souvent), la confiance s’installe, tranquillement, les ;-) et les ;-)) se font plus nombreux. Les « lolololololll » aussi. Lol, laughing out loud, passé dans le langage sous lolololololll, pour laughing out loud out loud out loud out loud loud loud, enfin j’imagine.


A un moment, on cligne des yeux, puis c’est le matin. On sait tout l’un de l’autre, mais rien du tout. Une drôle d’excitation, les yeux fatigués, les phrases ont flashé toute la nuit, vite, trop vite. Les phrases qu’on oublie, qu’est-ce que j’ai dit, qu’est-ce qu’il a dit. Les yeux fatigués, le cerveau aussi, les rêves qui prennent le dessus. A l’autre bout de l’écran, il est beau, Invisibel_17.




- Ma boss est folle
- Elle aussi ? ;-)
- Lol
- Qu’est ce qui s’est passé ?
- Une réunion qui a mal tourné. C’est quoi ton parfum ?
- Bois d’argent en ce moment, mais c’est assez aléatoire
- Ah…


Je crois que c’était la deuxième nuit, il m’a demandé si j’avais une photo de moi à lui envoyer. Pour savoir si j’étais aussi mignon que je le prétendais. Moi et ma grande gueule. Vous, vous le savez que je suis aussi mignon que je le prétends, mais dans ma tête à moi, c’est pas aussi clair. J’ai paniqué un peu, puis j’ai dépaniqué. J’avais une photo de moi de loin, sur le pont d’un petit bateau dans le sud de la France, souriant et loin, de loin, ça ira. Je la lui ai envoyée, il m’a répondu « beau jeune homme ». Ouf.


- A ton tour. T’as une poto de toi ?
- Une poto ?
- Photo
- Voilà
- Mignon :)
- Merci. Il faut que j’y aille, on se reparle ce soir ?
- Oui :) xxx
- A ce soir xxxxx



Il m’a battu sur le nombre de « x ». Deux de plus. C’était bon signe. Il était 7h34 sur mon cadran qui avance de 20 minutes. L’heure de me coucher, de rêver un peu, de désimprimier l’écran de mes yeux. Quand je les ferme, je me vois les doigts qui tapent, je vois les lignes apparaître sur l’écran.


Il fait froid quand on ne dort pas beaucoup. J’ai un frisson qui me traverse les mollets, drôle de feeling. Avant de m’endormir, je me suis masturbé en pensant à lui. Invisibel_17qui se promène dans ma tête, sa langue sur l’aine dans ma tête. Dodo.


Je me suis réveillé à 16h40 sur mon cadran qui avance de 20 minutes. Je voulais sortir, prendre l’air, prendre une marche, un escalier, un parc ou une piste cyclable, n’importe quoi mais à l’extérieur. Je n’ai pas trouvé ma seconde botte, donc je suis resté dedans. Il faisait noir depuis surement longtemps quand je me suis à nouveau réveillé. Il devait être 21h et j’étais déjà devant mon clavier.


- J’aimerais te voir en vrai
- Quand ça ?
- Bientôt, demain ?
- Ca ne te fait pas peur ?
- Non, toi ?
- Un peu
- On n’est pas obligés
- Non, non ça me tente
- Cool ;)

Quand demain est arrivé, toujours ce frisson dans mes mollets, et la mâchoire crispée. Je savais que tout irait bien, que ça serait comme si ça avait toujours été comme si ça avait toujours été comme ça, une aventure belle et des sourires. Je savais qu’on rirait et qu’on échangerait des sourires. Mais aussi, je savais qui j’étais, grand stressé, grand tendu, la tremblote et la begayure, cinq minutes, le temps de m’asseoir et d’asseoir mes mots.
Quand il est arrivé, il souriait du coin des yeux, c’est encore plus joli que les sourires du coin des lèvres. C’est quand tu regardes dans les yeux et que tu vois le bonheur, le sourire des yeux. On s’est donné des x sur les joues, et on a parlé, sans faire de fautes, en prenant le temps de mettre les accents aux bonnes places, des cédilles sous les « c », en accordant nos verbes, et j’étais bien. On a parlé toute la nuit, avec nos voix et nos mots et nos mains, et quand je me suis couché le matin, j’étais heureux, en fermant mes yeux, de voir son visage plutôt que mon clavier.

Le téléphone vibre sur la table du salon :

- C'est quoi ton parfum déjà?

- Mais je te l'ai déjà dit

- Il en reste sur ma chemise :)


C’est une belle relation, avec les bons mots, les bons rêves, les bons désirs et les bons accords ?


C’est niais ? Et alors ? C’est tout ? Oui, c’est tout.

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