J'ai vomi dans le métro

Publié le par Dorian Gay

J'ai vomi dans le métro

J’ai rencontré tous mes ex de façon incongrue, presque invraisemblable: Romain, interne en médecine qui m’avait reçu en consultation au CHU de Poitiers quand j’étais en 3 ème année de Droit car j’avais chopé une MST, la chaudepisse et qui m’avait suivi pendant les 3 semaines du traitement et 2 belles années encore, mais à titre plus personnel.

Alexis, dans un parc, assis sur le même banc, où nous nous sommes surpris à lire le même livre : "La Nuit des Temps" de René Barjavel et avec qui nous avons passé 6 beaux petits mois avant qu’il aille vivre à Stockholm et enfin, David, journaliste russe en détachement un an à Paris pour perfectionner son français et rencontré sur une plateforme d’échange linguistique, moi voulant également perfectionner mon anglais.

J’aurais donc fait plus de belles rencontres avec une MST, un Livre et un Cours d’anglais qu'avec toutes les applications et sites de rencontres sur lesquels il m'arrive de déambuler. Bref.

Il y a un peu plus d’un an j’ai vomi dans le métro. Comme un délinquant trop stone pour savoir ce qui se passe. Comme un gars trop saoul de la veille qui aurait dû rester couché.

La foule de plus en plus proche de moi, le monde qui se serre et se bat pour dix centimètres du précieux poteau, tenir le poteau comme s’ils tenaient le flambeau olympique. Serrer le poteau comme si c’était de l’or, le bras de son fils, serrer le poteau comme si c’était le Graal, la main de Dieu, la cheville de son mec qui s’en va pour un autre, plus beau et meilleur au pieu.

Ceux qui perdent, les losers, ils se tiennent après n’importe quoi d’autre. Le mur, le plafond, mon bras. Et de station en station, plus il en rentre, moins on a besoin de se tenir après quoi que ce soit. On se tient tout seul, élevé par le nombre, tous pour un, un pour tous, un gros poteau humain. On a tous gagné.

Station Louvre-Rivoli. Quatre personnes de plus se joignent à nous dont un jeune brun visiblement gay et qui vient se planter devant moi, comme pour me défier.

Station Hôtel-de-ville, il fait chaud et je respire difficilement, je commence à être un peu étourdi. J’essaie de penser à autre chose, genre le printemps qui arrive dans trois mois, les mocassins de chez Jean-Baptiste Rautureau, le cul, mon ex, le cul avec mon ex, et soudainement j’ai encore plus mal au cœur. L’estomac un peu à l’envers, sans raison, il faudrait que je le remette du bon bord mais j’ai pas de place pour me tenir sur les mains, pas de place et surtout pas de temps. Besoin oppressant de respirer. Un vieux entre et se place près de mon beau brun, qui me regarde d’un air de dépit. Les portes se referment, et nous sommes unis comme une équipe de hockey, comme un gros poteau humain, le cœur à l’unisson, sauf le mien qui se débat de plus en plus vite et qui me remonte la gorge au même rythme. Le wagon balance, je n’arrive même plus à voir quoi que ce soit, ça devient noir devant mes yeux, mou au-dessus de mes genoux. Je m’accroupis, un petit bonhomme ridicule, et je m’imagine que les gens me voient et se demandent ce qui se passe.

BERRI-UQAM. Je vomis sur les pieds du jeune brun. Juste avant qu’il ne sorte avec tout le monde. Je lève les yeux vers lui et il me trouve répugnant, et tout le monde s’en va en feignant de n’avoir rien remarqué. Je me lève et en retrait un peu, sur le quai, lui et moi, tout seuls, lui maudit d’avoir les souliers pleins de sucs gastriques, moi maudis d’avoir la tête pleine de gêne.

  • S’cuse.

Tout ce que j’ai trouvé à dire. Un demi-verbe, pas de sujet, pas de complément, pas même un sourire pour accompagner. Juste un mini-s’cuse, juste ce qu’il fallait pour étoffer mon nouveau look de psychotique sans intérêt.

Je m’attendais à recevoir un coup de pied vomi. Il a esquissé un sourire. Le genre de sourire sincère, à deux cheveux d’un rire, à deux doigts de s’en amuser. Le genre de sourire qui fait sourire, en vous imprimant des points d’interrogation sur le coin de la lèvre. Il m’a tendu un miroir, tout petit mais assez grand pour que puisse voir la tête que j’avais. Et j’ai compris pourquoi il souriait. En regardant mon visage gris, grisé par mon malaise.

  • Tu fais ça souvent, vomir sur les gens m’a-t-il demandé, à moitié reproche et à moitié reproche aussi.
  • Oui. Ça change l’haleine du matin.

Ça, c’est ce que j’aurais aimé répondre. Mais c’est toujours la même histoire, vous savez, les répliques cool, on les trouve toujours le lendemain. Dans les faits, j’ai répondu : « Euh… ». Un bon euh bien appuyé, tout de verve et de lyrisme. Un bon euh de troubadour.

N’empêche, même si je me sentais ridicule, niaiseux et tout, j’ai eu le bon réflexe de p’tit gars bien élevé. J’ai sorti des mouchoirs pour essuyer ses souliers, et je me suis penché. Et il m’a interrompu.

  • Laisse faire, ils sont finis de toute façon. C’est du suède, ça a déjà tout bu.

Moi je l’ai cru, même si c’était louche. Je n’étais pas vraiment en position de rouspéter. Pas vraiment en position de le contredire. Pas vraiment en position de dire quoi que ce soit d’ailleurs.

Sauf que bon, il ne pouvait quand même pas passer la journée avec des souliers vomis, et je lui ai fait remarquer.

  • Je sais bien, mais est–ce que j’ai le choix ?
  • Beh… oui. T’as juste à prendre mes mocassins à moi s’ils sont à ta taille.

Et pour ne pas lui laisser de chance, je les ai enlevés et je les lui ai donnés.

Comme ça, comme rien, sans vraie logique, sans que je comprenne trop ce qui s’était passé, je me suis retrouvé pieds nus dans la rue, seul à chercher le Minelli/San Marina ou Eram le plus proche, avec le numéro de téléphone d’un garçon dans mes poches.

Quand je suis rentré chez Minelli, ils m’ont regardé bizarrement.

  • Est-ce que vous cherchez quelque de chose de particulier ?
  • Ben, des chaussures.
  • Un style en particulier ?
  • En fait, j’ai besoin de deux paires : une pour remplacer mes mocassins invisibles là…
  • OK (dit-il avec dans les yeux la crainte du gars qui pense avoir affaire à Ted Kaczynksi)
  • Une autre paire en Suède, un peu plus grande en pointure
  • OK (dit-il avec la certitude que j’étais pire que Ted Kaczynksi)

Avant qu’il appelle le 18, je lui ai tout expliqué, il a ri de soulagement, et on s’est mis au boulot. Pour moi, n’importe quoi, les moins chers, c’est pas grave, je récupérais mes vraies chaussures bientôt.

Pour le garçon du matin, dont j’ignorais le nom, c’était une autre histoire. Ils se sont mis à quatre sur mon cas et m’ont bombardé de questions. On a tous trouvé ensemble une paire qui a fait l’unanimité. Je les ai payés une fortune, il va de soi mais je n’ai pas acheté de pouche pouche pour les imperméabiliser. Quand même. Faut pas déconner.

***

  • Allo ?
  • Euh.
  • Oui ?
  • Euh, je ne sais pas si je parle à la bonne personne, je voudrais parler à un jeune homme qui m’a donné son numéro de téléphone ce matin dans le métro.
  • C’est moi.
  • Ok, cool, euh, ben, je t’ai acheté des souliers, je voudrais te les donner.
  • Ce n’était pas nécessaire t’sais.
  • Mais là, t’as mes mocassins préférés en otages, là que…
  • Tu veux donc absolument payer une rançon ?
  • Ouais, c’est ça.
  • Ben, je pourrais passer chez toi ce soir, t’habites dans quel coin ?
  • Moi : Place des Ternes.
  • Lui : Je passe par là de toute façon. Donne-moi ton adresse, je passerai plus tard.

Quand j’ai ouvert la porte, sa taille m’a impressionné, d’où le contraste avec ses petits pieds. Il était plus beau que ce matin, et dans sa main, mes mocassins.

  • Tiens, tes chaussures, ça va mieux ? m’a-t-il demandé avant même que je puisse dire bonsoir.
  • Oui, oui ça va.
  • Je peux donc entrer sans trop de risque que tu te répandes encore sur moi ?
  • Je suis vraiment désolé t’sais. J’sais pas quoi dire.
  • C’est pas la fin du monde.
  • Entre, entre. C’est pas très grand ici.
  • Mais c’est chaleureux…. Comme ça tu m’as acheté des souliers ?
  • Oui. Mais je ne sais pas si tu vas les aimer…

C’était comme donner un cadeau de Noël un inconnu. D’un côté, c’est jouissif de donner et de l’autre, c’est effrayant de pas connaître la personne. Comme une peur amusée, un stress incontrôlé et des points d’interrogation pour ce qui se trouve dans une boîte bien ordinaire.

  • Ils sont bien beaux
  • Tu trouves ?
  • Je suis impressionné. Tu as dû les payer une fortune ?!
  • Beh, regarde, avec ce que j’ai fait, je ne pouvais pas faire autrement.
  • Je les aime. Je les aime vraiment.

Il les a essayés. Il avait un sourire, un sourire sincère, qui se lit dans les yeux qui regardent les pieds.

  • Il faudra juste que je m’achète du stuff pour les imperméabiliser. En tout cas tu as bon goût. T’es vraiment fou d’avoir acheté ça.

Je me suis senti prunir. Je me sentais bizarre, avec ce garçon trop content chez moi. J’ai eu peur du silence, peur de ne pas savoir quoi dire, peur d’être malade encore peut être. Il fallait que je dise quelque chose, n’importe quoi.

  • Tu veux t’asseoir ?
  • Non, merci, il faut que j’y aille.

Dommage, j’aurais aimé qu’il reste, qu’il continue à essayer encore et encore ses chaussures. Il a remis ses souliers dans la boîte, la boîte dans un sac, et il s’est retourné vers la porte. Rendu là, il a tourné la tête, juste la tête, vers moi, a souri, a parlé.

  • Mais si ça te tente, on pourrait aller prendre un café à un autre moment ?
  • Euh. Oui. Je pourrais vomir sur ton manteau et t’en acheter un autre.
  • Si tu m’achètes un manteau aussi beau que tes souliers alors ça ne me dérangerait même pas.

En partant, il m’a fait deux bises, comme s’il n’était pas tant un inconnu, comme si ce Noël improvisé nous avait rapprochés réellement. Juste avant de refermer la porte, il m’a dit.

  • Je t’appelle bientôt.

Il s’appelle Florian. Il n’est pas devenu un ex, ni une aventure éphémère encore moins un histoire d’un soir. Il est devenu mon meilleur ami.

Pourquoi je vous raconte ça ? Pour que vous sachiez que si un garçon (ou une fille) vous plaît, vous avez juste à vomir sur ses souliers. Ça marche.

Commenter cet article

Garance 05/06/2013 07:57

Merci pour cet humour cela m'a mise en joie pour aller au boulot. Je vais cependant éviter de vomir sur ma chef, j'aurais trop peur que ça marche!

Laurent 04/06/2013 23:20

Beau billet racontant une bien belle rencontre, racontée avec talent et saveur.

Seb_Stbg 04/06/2013 01:21

Je suis plié de rire, un mythe s'écroule :D mais magnifique histoire d'une originalité telle qu'elle l'a rend unique à vie je pense :)

Seb_Stbg 04/06/2013 23:11

Cela se rajoute à ton short framboise délavée :D

Dorian Gay 04/06/2013 09:39

Merci :-)
Wiwi un mythe s'écroule - ma classitude s'est évaporée

Kigou 03/06/2013 16:05

Belle aventure !

Dorian Gay 05/06/2013 18:22

Pourtant si quelconque dans la jungle Parisienne...

sylvainj 02/06/2013 10:20

C'est le pire conseil qu'il m'ait été donné de lire, mais j'ai un peu envie de l'illustrer si ça te tente :D

Dorian Gay 03/06/2013 01:18

Oui illustres le sur d'autres chaussures que les miennes et dis moi après, j'écrirais un autre billet pour réaffirmer que ça marche :)