Les Non - Choix de Dorian

Publié le par Dorian Gay

Les Non - Choix de Dorian

Nature ou aux fruits ? Bio ou ordinaires ? Pack de deux, de quatre, de huit ? Lait de vache, de brebis, de soja ? Pots en verre, en terre cuite, en plastique ou en carton ?  Nous passons notre vie entière à devoir décider. Sans arrêt. Depuis les yaourts jusqu’aux éléments majeurs de notre existence, comme la personne avec laquelle nous vivons, l’emploi que nous acceptons ou refusons, la conception d’un enfant, l’achat d’un logement remboursable sur quinze ou vingt-cinq ans, un engagement politique ou religieux… Et d’une foule d’autres choses plus ou moins importantes, mais souvent un peu inquiétantes : se faire vacciner ou pas, un chino bleu ou un chino vert pâle, partir dans ce pays où la terre risque de trembler ou plutôt le ClubMed d'à côté, accepter un devis, trouver un nouveau médecin, bousculer les convenances…

 

Sans que nous comprenions toujours pourquoi, le choix devient parfois inextricable. Comme si la profusion et la liberté nous engloutissaient et nous faisaient perdre nos repères.

 

Pendant longtemps, les individus se sont conformés à un destin défini par leur naissance : classe sociale, métier transmis de père en fils, rôle prédéterminé en fonction de leur sexe, de leur place dans la famille, de leur religion… Chacun suivait les injonctions de la société, pour en assurer la cohésion et l’équilibre, sans qu’il ne soit jamais question d’un quelconque épanouissement individuel librement décidé.

 

Mais les révolutions et la démocratie sont passées par là. En décrétant la liberté et l’égalité, elles ont individualisé la société, et donné à chacun la responsabilité de son développement personnel et de son propre bonheur. Et la possibilité de choisir tout ce qui, jusqu’alors, lui était imposé. À nous, désormais, de trouver le moyen de devenir des êtres libres, épanouis, harmonieux, développés.

 

Nous voilà donc, parfois, totalement dépassés par l’infinité des possibilités de choix qui s’offrent à nous, et l’écrasante responsabilité qu’elle fait peser sur nos épaules. Au point de ne plus pouvoir rien décider du tout. Et même de la voir parfois se transformer en aboulie : une maladie qui enferme ses victimes dans l’incapacité chronique de contacter leurs désirs et d’exprimer une volonté. Maladie dont je suis sans conteste atteint, au stade terminal même je dirais. Faire des choix fut toujours quelque chose d'éminemment difficile pour moi; au point où, à HEC, dans le cadre de mes études, un professeur m'avait vivement exhorté à m'inscrire dans un module proposé par l'école et qui s'intitulait "Prise de décision" dont le contenu m'a permis de prendre plus de hauteur et de théoriser mon mal mais qui s'est révélé dans la vie de tous les jours inefficace.

 

A quel point suis-je atteint vous demandez vous? Au point où les choix usuels les plus anodins deviennent de véritables anicroches; c'est ainsi que le choix d'un film ou entre deux paires de chaussures dans un magasin, ou pire, d'une boisson sur une carte de bar deviennent d'étonnants et d'indisposants moments folkloriques. Je me souviens avec ironie du jour où, jeune bachelier, je me retrouvais à la date butoir des inscriptions en Université, toujours tiraillé par un choix antinomique entre la Faculté de Droit et celle de Sciences Economiques, choix qui ne fut tranché que dans le véhicule de ma mère qui me conduisait au bureau des inscriptions.

 

Je compare souvent la vie à des voies ferroviaires, marquée de nombreuses intersections où, chaque dérivation, chaque virage, chaque choix de direction pris trop tôt ou trop tard, peut mener à d'infinis scénarios, d'innombrables destinations. Et devant une telle succession tentaculaire de choix, on ne peut qu'avoir peur – peur de louper le coche, de ne pas prendre le bon virage, de louper de meilleures opportunités. Et quand on pas réellement eu le choix, comme cela a pu être le cas en ce qui me concerne pendant une période assez longue de ma vie, cela peut s'avérer particulièrement enivrant… ou tétanisant, lorsque l'on se retrouve devant ce vide insondable, partagé entre l'envie de s'y jeter et de se laisser porter par le vent (ou de s'écraser pathétiquement) et l'effroi du vertige.

 

Les spécialistes en relations humaines imaginent des « carrefours de carrière » et autres bilans de compétences, pour nous aider à savoir où nous en sommes et, surtout, vers où nous pouvons ou devons aller. En perdant de vue, souvent, la question centrale du choix identitaire : avant de trouver quoi choisir, peut-être faut-il savoir qui je suis et ce que je veux. Et c'est peut-être cela le fond du problème, je ne sais très certainement pas ce que je veux et je préfère souvent me laisser guider par cette chose que nous appelons  le destin et qui n'est, en ce qui me concerne, que la superposition de "non choix". Je suis donc  passivement le cours de la vie et des évènements qui la ponctuent, me faisant souvent opposer les choix d'autrui. Comme beaucoup de personnes, j'essaie de rationaliser les choix et de raisonner avec pragmatisme, notamment à l'aide de ces fameuses balances "pour – contre / avantages – désavantages" que nous avons déjà tous, à degrés variables, déjà expérimenté. Mais il faut parfois se rendre à l'évidence et reconnaitre les limites de cette méthode bien trop cartésienne: la vie n'est pas un cours de bourse ou une équation mathématique; on ne peut pas indéfiniment "optimiser" ses choix en y appliquant des règles rigides.

 

 

Outre le fait de ne pas réellement savoir ce que nous voulons, je suis convaincu que la deuxième motivation des non – décideurs pathologiques s'enracine souvent dans la volonté de ne pas se fermer aux différentes possibilités. En effet choisir c'est souvent exclure, écarter, et de ce fait ne pas choisir, offre ce confort psychologique douillet de se réserver toutes les possibilités, de rester ouvert à toutes les éventualités et les opportunités.

 

 

Enfin, troisième raison, je pense qu'il est nécessaire de garder à l'esprit que se tromper n’est pas gâcher sa vie. On a beau s’efforcer de faire le “meilleur” choix, la manière dont les liens amoureux, conjugaux, professionnels, sociaux se façonnent fi nit toujours par nous échapper. Même si c’est difficile à admettre, il semble que la manière la plus sage de rendre nos choix moins douloureux soit d’accepter que, finalement, une grande partie de leurs conséquences nous échappe !

 

Je me soigne donc chers lecteurs… je me soigne ….

 

Et quoi de mieux, pour rompre cette pernicieuse passivité qu'une belle folie : ce boulot m'ennuie, Paris me lasse à nouveau, l'ailleurs m'interpelle de plus en plus… et ce projet de tour de monde en semi road trip en décembre, commence à occuper mes pensées.

 

"Vous êtes effrontément jeune" m'avait lancé l'Associée qui m'avait fait passer l'entretien pour mon poste d'Avocat collaborateur. "Si j'étais vous, mon dieu… les folies que je ferais avant de vouloir entrer dans les carcans usants du métro-boulot-dodo !".

 

Elle avait raison… et Paulo Coelho aussi : « Un peu de folie est nécessaire pour faire un pas de plus. »

 

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Eskimo 18/10/2013 16:35

J'ai cette interminable paralysie décisionnelle. Je ne sais pas ce que je veux ! Jusqu'à là, à mes 21 années, je me suis laissé emporté par le destin des choses. Ma vie jusqu'à maintenant n'est pas aussi catastrophique non plus. Ton article m'a beaucoup interpellé !

Et j'ai une crainte. La crainte du futur ! Les choix du présents définissent le futur..

Sinon, merci pour ce texte! Un plaisir de te lire.

sylvainj 15/08/2013 12:48

choisir c'est renoncer ;)