Requiem Pour Ceux Qui Meurent Jeunes

Publié le par Dorian Gay

Requiem Pour Ceux Qui Meurent Jeunes

Il y’a des jours, des semaines parfois, où j’ai mal au cœur sans vraie raison. Des jours, des semaines parfois, qui ressemblent à des années, des siècles parfois. Mal de cœur, mal au cœur, coeurite. Infection du cœur.

Aujourd’hui, c’est un jour comme ça, et je crois bien que je suis parti pour une semaine et un siècle. Ce matin, en me levant, je me suis gratté le sourcil pendant deux minutes, il y’avait des gars qui montaient un échafaudage dans la villa du voisin, les bruits de métal ont résonné dans mes os. Il y’avait des enfants qui jouaient à se torturer, dans la rue. Et des arbres qui verdissaient, en quelques secondes, mais longtemps.

En versant le lait dans mon bol de céréales, le jet a ricoché sur un Corn Flake, et une goutte est tombée sur le napperon. Une petite goutte, le genre que l’on essuie avec son doigt, une petite goutte comme une larme qui s’est arrêtée sur le coin trop anguleux d’une joue trop anguleuse. En l’essuyant avec mon index, une goutte encore plus petite est tombée par terre. Vraiment petite, une goutte comme une larme qui n’existe pas, comme un remords qu’on garde, comme une conscience éprouvée.

En regardant la goutte tomber par terre, en la perdant dans un rayon de soleil, j’ai vu des années de poussière entre les planches du parquet. Des années de poussière, des années de vie qui s’égrènent et qui flottent quelques instants avant de tomber dans la mémoire des planches, dans l’oubli de bois, poussée par les pantoufles et les sandales de chez Minelli. C’est ma vie et celle des autres qu’il y’a entre les planches de mon parquet, et quand j’éternue, c’est notre vie que je souffle. Entre mes planches, là où le balai ne se rend pas et où l’aspirateur n’est d’aucune efficacité.

Ce matin, je n’ai pas apprécié mon verre de jus d’orange autant que j’aurais pu. Il est sans pulpe, et j’aime la pulpe.

Puis je me suis habillé, j’ai sorti de mes placards un bermuda rouille et un polo marron. Craignant qu’il fasse beau mais un peu froid, j’ai aussi décidé d’auréoler le tout d’un petit pull à fermeture éclair blanc perle et d’un foulard. Après cela j’ai sorti le chat dans le jardin, mis l’alarme plusieurs fois afin de m’assurer de l’avoir bien activé. J’ai compté les 6 « tuts-tuts » qu’elle émet, puis j’ai fermé la porte de la maison vide.

Puis j’ai marché vers la petite place où se tient le marché le dimanche. Je suis entré dans une petite échoppe tout près de la Gare et accolée au Tabac. J’ai regardé les étals, rien ne m’intéressait, je suis sorti, je suis allé prendre le train pour remonter dans les entrailles de Paris. J’ai cueilli une petite fleur orange sur le chemin. Ses pétales étaient toutes douces. Je me suis dit que je la prendrais en photo puis je l’ai perdu et je me suis dit que ce n’était pas bien grave. Rien n’était vraiment grave : il faisait beau, j’étais en bermuda, j’avais toute la journée pour lire, chiner et regarder la vie qui tourbillonne.

L’histoire de ma journée. Vous me direz qu’elle n’a rien de spécial. C’est à peu vrai. Ce que j’ai retenu avant midi, ce sont les gars qui montaient un échafaudage, la goutte de lait, la poussière, le chat, la fleur et la petite échoppe. Et ce que j’ai retenu cet après-midi, c’est que Florian, le garçon aux souliers vomis du billet précédent, mon meilleur ami, est mort, ce matin à 3h. A 25 ans. D’une pneumonie violente.

La vie est pleine d’ironie, parfois la mort l’envie et se veut elle aussi ironique.

Florian avait décidé d’effectuer son stage de fin de Cursus (Géologue) au Mexique. Nous suivions ses péripéties en terre des Sombreros par le biais des photos qu’il postait sur divers réseaux sociaux ; et quand nous pouvions, nous nous épanchions par webcams interposées, sur l’évolution de nos vies, en finissant toutes lesdites conversations avec un « quand reviens tu ? ». Il toussait un peu sur les dernières conversations.

Il y’a 1 mois ½, il m’a enfin répondu « dans deux semaines ». Il devait cependant faire une escale en Italie avant son retour définitif à Paris, afin d’y retrouver ses parents en vacances au même moment.

J’essaie de l’appeler pendant son séjour. Il ne répond pas. Je laisse des messages drôles où je m’amuse à faire pléthore de jeux de mots en Italien. Il ne rappelle pas. Je ne m’inquiète. Rien ne m’inquiète. Parce que rien n’est vraiment grave je vous ai dit. Pis de toute façon, on devait boire du Champagne ensemble dans 4 jours, il serait rentré à Paris, bronzé, barbu et toujours souriant comme à son habitude.

Il me rappelle au bout d’une semaine :

  • Je suis à l’Hôpital de Milan depuis une semaine
  • Mais qu’est ce qui se passe ?
  • Pneumonie chopée à Mexico mais en cours de traitement. Ça va beaucoup mieux, je sors demain. Il a intérêt à être bon ton Champagne hein.
  • Eh ben écoutes, soignes toi. On en reparle quand tu reviens mais heureux de voir en tout cas que ça va mieux. Mais tu ne me l’as pas dit ! Je..
  • Rho ! Mais puisque je t’appelle là !
  • D’accord, d’accord… Bon je file à bientôt alors

Il n’a pas rappelé. Je ne m’inquiète pas. Rien n’est jamais grave quand il fait beau. On se verra ce Weekend. En plus je lui ferais la surprise de lui faire lire le billet que j’ai écrit samedi sur notre rencontre « J’ai vomi dans le métro ». On rira. On finira soûls. Je lui parlerais de Nabilla, de NKM, de la Manif Pour Tous, de Cahuzac, bref tout ce qu’il aura raté pendant ses 3 mois d’expatriation. Puis nous nous ferons un énorme câlin dans le taxi quand il en descendra en premier. Rien n’est jamais grave, surtout pour Florian qui avait les pieds si légers, la tête si lourde et pleine de rêves, de projets et d’aspirations. Ce genre de personne qui vous fait tout relativiser même la mort elle-même, ce genre de personne devant qui vous n’avez pas le droit au pessimisme, au défaitisme et à l’anxiété. On rêvait de poser une année sabbatique, de faire le tour du monde. Il y croyait. Je riais qu’il y croit.

Hier midi, il m’envoie cependant un message sur Facebook. Je n’ai pas le temps de répondre. Il est habitué. Tous mes proches sont habitués. Tout le monde sait que j’ai une fâcheuse tendance à répondre bien tard aux messages. Je me dis juste que je lui répondrais plus tard quand j’aurais fini de travailler. Rien n’est grave.

Ce sera donc ce coup de fil à midi qui ébranlera ma journée :

  • Florian est décédé ce matin à 3 heures du matin. (silence). Il a fait une rechute violente. (silence).

Je ne connais pas le deuil, je ne connais pas la perte, je ne connais pas cette douleur. Comme beaucoup, je vais aux enterrements, j’achète des fleurs, j’envoie des lettres de condoléances mais au fond je n’ai jamais été affecté de manière profonde et lancinante car ceux qui tombent ne sont jamais les miens. Des choses les plus intimes, la douleur est reine. On ne la partage qu’à moitié, on ne descend pas à plusieurs dans ses abimes, on ne la divise pas, on ne se subroge pas. On traîne chacun nos croix comme on peut sur la longue pente de la rémission et de l’apaisement.

Ce n’est plus le cas. Je rentre dans la danse et je valse comme tout le monde devant cette dissolution du « nous ». Oui, j’ai mal, mal au cœur de ne parler de lui à l’imparfait. J’ai mal de savoir le « nous » éteint : plus de nous irons, nous marcherons, nous verrons, nous mangerons, nous regarderons… Le « nous » est mort cette nuit du 04 juin. J’ai mal à la lecture des circonstances : je n’ai pas eu la chance de lui reparler une dernière fois, je n’ai pas accroché la perche tendue par lui la veille, resté silencieux devant son message, il n’a pas lu ce que je pensais de lui. C’est ça le visage nu de la mort : le plus jamais.

J’ai mal car c’est l’essence même de la mort. Nous, Hommes modernes, vivons en oublier que vivre est déjà exceptionnel. Nous avons repoussé jusque dans les limites de l’absurde la notion de vieillesse et la mort est enfermée dans les combles du « plus tard ». Nous sommes immortels, nous nous n’y pensons que peu, enfermés dans la certitude du lendemain et des projets futurs… enfermés dans la certitude qu’il y’a toujours un futur, alors nous économisons, nous prévoyons, nous planifions, nous repoussons.

Alors que dire de la mort jeune ? Qu’a-t-on donc vécu à 25 ans pour que le sort, au comble de l’injustice, décide d’une fin si prématurée ; à l’âge où les rêves éclosent à l’orée de la vie professionnelle ; à l’âge où se fixe, on se greffe et on construit celui que l’on sera pour quelques décennies. A l’âge où on peut encore se permettre d’être fou et de rêver avant de rentrer dans les rangs usants de la formalisation. Qu’a-t-on donc fait à 25 ans qui saurait justifier la mort ? Avant de mourir, il faudrait bien avoir le droit de vivre.

Je suis sonné et plus que jamais frappé dans ma propre mortalité et dans ma nouvelle solitude. Longtemps, égaré dans ce labyrinthe d’ambitions et d’angoisse, je me suis demandé, la tête aux champs, que faire avant de mourir. Je n’ai que 21 ans, la réponse est toujours aussi incertaine mais je ne vois plus ces 21 années du même œil, ni celles à venir avec la même sérénité.

Il m’est arrivé, dans mon trouble et au zénith de mes névroses de souhaiter mourir assez vite, pas par curiosité comme Beigbeider, mais par ennui d’une vie sans « difficultés », et cette envie de vivre aujourd’hui déborde de mon âme et ruisselle dans les caniveaux de l’injustice des départs trop tôt.

Et comble de l’ironie, je me souviens d’avoir fait écouter à Florian, avec qui je partageais la même bibliothèque musicale cette chanson, If I Die Young (Band Perry) et qu’il s’amusait à siffloter avec la plus inébranlable gaieté, cigarette aux doigts :

"A penny for my thoughts, oh no I’ll sell them for a dollar

They're worth so much more after I’m a gonner

And maybe then you’ll hear the words I been singin’

Funny when you're dead how people start listenin"

A Florian D. 17 Juillet 1988 - 4 juin 2013

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Kigou 07/06/2013 17:58

... Que dire ? Continuons à vivre.

Ek91 07/06/2013 06:05

Ta phrase résume tout : "Nous, (...), vivons à en oublier que vivre est déjà exceptionnel." Courage, la vie vaut quand même la peine.

Lazuli 06/06/2013 23:42

Toutes mes condoléances. Et bon courage...

ManuArc 05/06/2013 12:09

Difficile de dire quoi que ce soit qui ne paraisse plat. Mais oui, il continuera de vivre en toi, dans tes souvenirs, dans ton coeur. Même si le deuil prendra du temps et de l'énergie.

Bon courage en tout cas

PS: un peu de musique céleste pour accompagner le texte: http://www.deezer.com/fr/search/Requiem%20Faur%C3%A9%20Equilbey

Seb_Stbg 04/06/2013 23:57

Oh :((( toutes mes condoléances

Je ne peux rien rajouté de plus que se qui a déjà été dit sauf peut être que je te comprends très bien, trop bien même, mon meilleur ami est mort quand nous avions 15 ans.

Des bises.