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JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

Publié le par Dorian Gay

JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

La bisexualité a toujours été un concept obscur et vaporeux dont j'ai eu du mal à saisir le sens. J'ai toujours cultivé une certaine once de scepticisme à l'égard de la bisexualité; scepticisme nourri pour les certitudes artificielles que la bisexualité n'avait pour définition que celle que lui donnent les personnes qui sont confuses à propos de leurs attirances. J'ai longtemps cru que la bisexualité n'existait pas, persuadé que ceux qui se clamaient bisexuels étaient des "invertis in progress", encore dans la brume de l'incertitude, et que le clivage homme-femme était si important et si fort que l'on ne pouvait pas être raisonnablement attiré indifféremment par un fils d'Adam et une fille d’Ève. J'étais de ceux-là qui pensent que la bisexualité n'était qu'une étape de transition soit les deux antipodes de l'homosexualité et de l'hétérosexualité, une sorte de zone de transit où les goûts et les choix se définissaient au gré des expériences et des réflexions.

Ces considérations dichotomiques ont été nourries également par un certain nombre d'expériences et de constats. Qui n'a jamais rencontré une personne se prétendant bisexuelle, mais qui, concrètement, n'avait des relations qu'avec des individus du même sexe et dont l'orientation bisexuelle ne restait qu'une réfutable proclamation théorique? Qui n'a jamais rencontré ou entendu parler de ces hétéros "dits curieux", qui restent sempiternellement "curieux" malgré la multiplication de rencontres homosexuelles et qui s'entêtent à ne pas franchir la ligne fine entre hétérosexualité et bisexualité, entre bisexualité et homosexualité? Qui n'a pas connu cet autre spécimen d'hétérosexuel qui s'adonne de façon diligente à quelques infidélités homosexuelles, sans pour autant se considérer bi, encore moins inverti. A Emilie, cette amie qui vous veut tout de suite du bien de surenchérir : "oui il m'arrive de temps en temps de coucher avec des filles, ça reste un plaisir exquis à chaque fois. Je pense que l'amour entre femmes reste quelque chose de sacré, de beau, de profondément intime et généreux car qui de mieux qu'une femme sait ce que veut une autre femme? Mais pour autant je me considère comme totalement hétéro car l'attirance ne reste que physique et totalement spontanée".

Mais quelle était alors la vraie limite entre réelle hétérosexualité et bisexualité? la perméabilité aux sentiments? La ligne est-elle franchie uniquement lorsque l'on s'égare à s'éprendre amoureusement d'un être du même sexe? Bref, tout ceci fut brumeux et cette brume n'est qu'en partie dégagée encore aujourd'hui. Justement, la définition du bisexuel n’est pas simple - elle constitue toute une palette d'attirances. Tenez, le fait d’avoir eu quelques « expériences » homosexuelles fait-il de vous un bisexuel ? Encore faudrait-il s’entendre sur l’idée d’expérience. Ou encore d’être attiré, ou troublé, par une personne du même sexe, sans oser passer à l’acte, cela relève-t-il d’un désir trouble - bisexuel ou homosexuel ? Et que penser du macho affirmé qui craque pour un travesti efféminé, s'entiche de sa double nature et sa sexualité composite ?

Voilà pourquoi la bisexualité gène. Elle redistribue les cartes du jeu amoureux et sexuel, elle interpelle la rigueur des identités, elle entretient le flou, elle cultive la fantaisie. Elle nous révèle que l’homosexualité comme l’hétérosexualité ne sont pas nées, programmées, définitives.

Puis j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Pour ma part, j'ai été très tôt conscient de mes attirances. Je crois que cela remonte à la maternelle déjà. Beaucoup rétorquent, à l'évocation de mes souvenirs précoces, que j'aurais eu de la chance de voir mon orientation apparaître très tôt comme une évidence, contrairement à ceux-là qui s'en rendent compte après une vie déjà bien remplie et qui en voient les fondations ébranlées.

De la chance, je ne pense pas et ce n'est d'ailleurs pas le sujet. Je me rappelle juste que malgré la précocité de la découverte de mon homosexualité, j'ai été de façon sporadique attiré par quelques spécimens femelles lors de ma puberté. Je me souviens de mon premier coup de cœur. Je devais être au collège et avoir une dizaine d'années, c'était le jour de la rentrée scolaire. Il y'avait cette jeune fille devant moi, Nairi elle s'appelait. Le rouge à lèvres de Nairi sentait la framboise acidulée et elle était gentille Nairi. Pendant des semaines, je me suis contorsionné de désir et de passion pour cette fille d’Ève, moi qui pendant toute ma jeunesse m'émoustillait plutôt devant la pilosité naissante et les muscles qui se dessinaient sur le torse glabre de mes camarades masculins. Puis c'est passé. Puis il y'a eu Alice. Je devais avoir 14 ans je crois et elle était bien plus âgée. Qu'elle était belle Alice. Qu'elle était douce et gentille Alice. Quand je lui ouvris la porte de la bibliothèque du lycée, je découvrais au travers de la vitre claire, deux belles lèvres rouges qui disaient merci sans le moindre bruit. Je refermais la porte le plus lentement possible pour ne pas faire disparaître le miracle. Puis c'est aussi passé et depuis lors mon attirance pour mes pairs masculins n'est allée que crescendo.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Et le hasard et les circonstances m'ont joué des tours : l'intégralité de mes ex compagnons était bisexuelle. Comme je l'avais décrit, et sans vouloir faire de conclusions hâtives ni faire l'apologie du hasard, mais il est à croire que mon physique semi-androgyne s'inscrirait dans les normes d'attirance bisexuelles masculines. Allez donc savoir. Qu'y a-t-il de plus instructif sur la bisexualité que de l'expérimenter au quotidien et de pouvoir confronter les peurs et les préjugés à la réalité ?

- La Bisexualité existe (enfin, pour ceux qui s'engouffrent pas dans sa brèche par opportunisme). C'est une orientation à part entière. Ce n'est pas un état de transit, ni une orientation à cheval sur deux antipodes, elle est beaucoup plus complexe. A la question que j'ai souvent posé à mes ex compagnons : "mais qu'est-ce que tu définis clairement par bisexualité? est-ce juste le fait de ressentir une attirance physique pour les deux sexes?", ils m'ont unanimement répondu que cela s'analysait plutôt en une sensibilité générale à la beauté féminine et masculine. Cela peut se réduire à une certaine exaltation physique, mais la plus grande majorité des bisexuels seraient capables de développer des réels sentiments indifféremment pour l'un ou l'autre sexe, ce qui anéantissait mon préjugé selon lequel cela n'allait pas généralement plus loin que quelques escapades ponctuelles avec des pairs du même sexe. Puis j'ai reçu des témoignages assez éloquent d'hommes qui me racontaient avec un naturel édifiant comme s'était construit leur vie sentimentale, et comme ils arrivaient à construire des relations longues, tour à tour avec des hommes et des femmes, sans que l'attirance et la relation au quotidien ne se vive sur le fond différemment. "C'est comme ça, on se sait jamais à l'avance, ça ne se contrôle pas, c'est chimique, c'est circonstanciel, là je suis avec un garçon depuis 3 ans. J'étais avec une femme pendant deux ans. Dans l'hypothèse où cette relation devait se clore, je ne sais pas si je serais à nouveau avec un garçon ou une femme". C'est quand même bien complexe tout cela.

- Bisexualité ne rime pas avec infidélité : voilà un préjugé aussi suranné que l'infidélité elle-même. Du fait de l'orientation bisexuelle, ouvrant chemin à un choix de partenaires beaucoup plus important, presque exponentiel, une présomption d'infidélité chronique pèse sur les bisexuels et je dois avouer que je m'y suis moi-même, pendant longtemps rallié, ce qui a d'ailleurs rendu les prémices de certaines de mes relations compliquées. De qui se méfier quand on sait que son compagnon est tout aussi attiré par les hommes que les femmes? Doit-on aussi frémir d'effroi lorsqu'il vous parle un peu trop longuement de Camille, la belle nouvelle stagiaire à la belle chevelure blonde comme on s’inquiéterait de le savoir déjeuner ce midi avec Jérôme, son collègue gay? Au-delà de ces considérations quelque peu ridicules, la réflexion se mûrit et s'affine. Et ce sera un ex compagnon qui aura raison : "en même temps, hétéro homo ou bi, quand on est avec quelqu'un ce qu'on espère c'est la fidélité, quand fidélité il y a la question de l'orientation n'a plus de sens. Elle peut en avoir avant ou après mais pas pendant. Pour paraphraser, tant que vous êtes bien dans l'eau chaude, peu importe qu'en dehors il fasse froid, faut juste pas sortir. Tu veux manger quoi ce soir?". Ce fut limpide et finalement si simple. Nous avons mangé Japonais.

- Le Bisexuel n'est un pas être éternellement insatisfait et réversible : la vie avançant, nos existences se révèlent beaucoup plus fluides, mouvantes, multiples, capricieuses, emportées que les définitions courantes : hétéro, homo, bi. Dès lors, une idée commune veut que le bisexuel soit un sempiternel insatisfait et il est vrai que j'ai moi-même expérimenté ces craintes au cours de toutes mes relations avec des bisexuels. L'idée ainsi que mes compagnons ne seraient pas comblés par à long terme par une relation homosexuelle était omniprésente, l'ennui et le harassement étant suspendus en épée de Damoclès.

Il faut aussi dire que j'ai longtemps pensé que le Bisexuel avait le luxe du choix dans le cadre de son projet de vie. Cela n'est pas totalement erroné. Là où le désir d'enfant, de paternité ou de maternité pour un bisexuel vont s'avérer être légèrement moins difficultueux lorsqu'il partage sa vie avec un individu fertile du sexe opposé, cela devient plus ambitieux lorsqu'il s'agit au contraire d'une personne du même sexe. Dès lors, j'envisageais déjà ces angoisses et le désarmement dans lequel je serais, si dans un futur plus ou moins lointain, un de mes compagnons bisexuel nourrissait un désir de paternité qui m'aurait mis face aux lois de la nature. Ces situations s'abordent différemment dans un couple formé par deux homosexuels, la paternité ou la maternité ne se conçoivent que par le biais d'un certain nombre de schémas définis qui peuvent être longs ou tortueux: adoption, coparentalité, GPA/PMA. Etant en couple avec un bisexuel, la question du choix de la facilité est sous-jacente et en tant que compagnons de bisexuels, beaucoup m'ont avoué avoir mené la même réflexion.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré, j'ai appris et j'ai compris que ces considérations dichotomiques, noir-blanc, petit-grand, facile-difficile n'avaient rien à voir dans quelque chose de beaucoup plus subjectif que la qualité de la relation. Que ce soit avec un homme ou une femme. N’est-il pas terriblement réducteur de toujours catégoriser la rencontre passionnelle et sa croissance en termes de sexualité - l’émotion est tellement plus vaste.

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CET AUTRE SOI

Publié le par Dorian Gay

CET AUTRE SOI

Il m'a fallu du temps pour m'y habituer, pour l'accepter, après l'avoir maltraité, torturé et épuisé : ce corps. Ce corps a fait les affres de mes névroses, de mes envies parfois contradictoires, de mes indécisions. Ce corps, il m'a fallu de temps pour apprendre à l'aimer, il m'a fallu de temps pour atténuer puis éluder ces pulsions qui me poussaient sans cesse à le modifier et à atteindre un certain idéal, une certaine utopie.

Il a fallu du temps pour que la nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, de douleur, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint, confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout, en gardant à l'esprit, en même temps, qu'il reste un objet que je pouvais observer, évaluer et sur lequel je pouvais agir.

Oublié quand il nous permet de vivre facilement notre quotidien, sujet d’inquiétude lorsque ses fonctions vitales sont enrayées, complice joyeux dans le plaisir, adversaire quand son apparence va à l’encontre de l’image que nous aimerions renvoyer, mon corps a toujours jouit d’un statut qui a varié au gré des circonstances.

Pendant longtemps, je n'ai pas aimé ce que j'ai été. Mon corps s'est d'abord fait chétif, j'ai été maigre pendant toute mon enfance et les rares photos de moi à ces âges me renvoient à un passé que j'ai l'impression de ne pas avoir vécu. En sus, j'ai toujours été petit par rapport aux autres enfants de mon âge, le boom de croissance m'ayant pendant longtemps boudé. Ce corps faible a souffert, je tombais souvent malade et les convalescences étaient souvent longues, de sorte que j'ai développé très tôt avec ma mère, médecin, une relation particulièrement fusionnelle.

Je l'ai attendu cette puberté et ai guetté avec impatience l'apparition des premiers signes qui allaient faire enfin de moi un homme. Premiers poils pubiens, mue de ma voix flûtée, croissance de la masse musculaire, reformations du squelette, remodelage du visage qui se durcit, s'affirme, se singularise.

Ça n'a pas été assez. Moi qui me nourrissait de rêve de grandeur, il a fallu me résigner et accepter ce mètre 75 que j'ai tant voulu allonger de quelques centimètres par la pratique de sports divers tels que la natation. Puis cette peau métissée, que tant ont qualifiée "d'originale par sa teinte", à mi-chemin entre le cuivre, le caramel et l'alezan et ses reflets améthyste, a été jusqu'il y'a encore trois ans source d'obsessions. Il est vrai que j'ai reconnu à cette teinte une certaine originalité. Il n'a pas fallu longtemps après les premiers signes de puberté pour que je tente, tel un dangereux peintre fou, d'obtenir une nuance de teinte plus classique : uniformisation mécanique par bronzage pour obtenir cette teinte chocolatée si répandue puis éclaircissements chimiques plus tard afin de me rapprocher plutôt de ces teintes plutôt beiges. Ces pratiques ne traduisaient que le besoin injustifié d'effacer mes singularités et de me fondre dans une certaine idée de la masse, comme ces roux qui ont en horreur leurs belles taches de rousseur, ces asiatiques qui se font débrider les yeux ou ces gens qui se font resserrer leurs dents du bonheur.

Puis il y'a eu ma pilosité, ou plutôt mon absence criante de pilosité, moi qui ai dû attendre mes 21 avant de voir quelques poils percer la peau de mon menton, et qui n'ai encore aujourd'hui besoin de me raser qu'une fois toutes les semaines. Cruelle peau glabre ai-je longtemps songé.

Autre ennemie, ma silhouette longtemps haie. Détestée non pas en raison d'un éventuel surpoids mais de sa sveltesse. Il faut aussi dire qu'adolescent, j'ai longtemps couvé l'idée d'un certain idéal de corps masculin qui se devait sculpté, dessiné, ferme et puissant. Indéfectiblement, malgré chaque anti-régime (alimentation à base de protéines dans le but de prendre de la masse musculaire) et mes vains efforts sportifs, il a fallu me résoudre à ce que mon reflet dans la glace soit toujours, sans surprise, le même, celui du corps d'un minet qui aurait souhaité ne plus l'être. Il faut tout aussi dire que les standards de beauté normés, particulièrement ceux propres au milieu gay, réputé pour le culte de l'esthétisme, ont fortement nourri cette volonté de métamorphose. Après l'apologie de la crevette et les égarements stylistiques et musicaux dont elle est synonyme, le "bel homme" homo et parisien se veut viril, poilu, sportif, sculpté, grand, une barbe fournie et taillée étant appréciée. Ceux-là pullulent telle une armée de clones, se ressemblent tous ou y aspirent, et cela parait parfois bien triste de voir toutes ces singularités gommées et refoulées. Autant dire qu'en termes d'antagonisme avec mon physique de minet légèrement androgyne on ne pouvait faire mieux…

Il y'a aussi ces yeux. On me dit qu'ils sont beaux, soulignés par une forme amande et ornés de longs cils. Me résoudre alors à l'orée de mes 13 ans à porter des lunettes en raison d'une forte myopie fut un atroce renoncement, avant qu'à 19, je découvre les lentilles rigides et leurs joyeusetés parfois si désespérantes, et déshabille et allège mon regard.

Je passerais sur ces traits fins de visage que j'ai parfois souhaité tant anguleux et masculins, vivant chaque remarque soulignant une certaine androgynie comme une profonde blessure; ces cheveux bouclés, indomptables et sauvages, ces fossettes qui animent mes joues lorsque je souris, mes nombreuses allergies, la sensibilité de mes yeux.

Plus jeune, j'ai eu du mal à accepter les compliments , j'ai eu du mal à croire et à donner crédit aux éloges portés à un putatif charme que j'aurais eu. Cela a servi de charbon de bois au feu du manque de soi en moi, à ces névroses poussant à la métamorphose et au long processus d'acceptation de mon corps qui en a résulté.

En pleine période de tourments, est apparu dans ma vie Cédric, jeune photographe Bordelais qui souhaitait que je lui serve de modèle. Sans motivation particulière, je me suis voué à l'exercice et ai découvert un résultat saisissant. Il est parfois confondant de s'observer par le regard de quelqu'un d'autre, cet œil qui voit et sublime tout ce qu'on se complaît à haïr, qui voit la beauté où elle est et non plus où nous voudrions qu'elle soit. J'ai exploré chaque pli de ce corps figé et transpirant de sensualité, chaque crevasse, chaque détail comme si ce corps saisi par l'obturateur d'un appareil photo n'était à ce moment pas le mien. S'en est suivi l'exposition des œuvres de Cédric à Barcelone, où anonyme jadis pudique et en immersion dans le public, je me suis cru livré en pâture à tout curieux quelconque avant d'en tirer une certaine vision thérapeutique. Puis je réessaie, encore et encore, avec bien d'autres amis photographes, comme enivré par la première séance avec Cédric. Il y'a aussi eu ces compagnons de vie qui ont su, avec oeuvre de patience et d'affection, panser chaque blessure causée par le regard de l’autre et par d’incessantes autocritiques.

J'ai appris à l'aimer. J'ai appris à aimer cette teinte si particulière dont je suis aujourd'hui si fier. J'ai appris à m'attacher à cette silhouette svelte qui ne complaît pas aux normes, à supposer que parler de normes de ce contexte soit pertinent. J'ai appris à apprécier ces traits fins légèrement androgynes, j'ai appris à voir le bénéfice de ne pas avoir à me raser chaque matin, ou à devoir entretenir un corps obsessionnellement sculpté. J'ai appris à voir la beauté dans ces fossettes qui marquent mes joues, le reflet améthyste de ma peau, son glabre et son grain. J'ai accepté celui que je suis avec toutes ses imperfections, au détriment de celui que j'aurais aimé être. Nous nous sommes réconciliés. Nous nous retrouvons. Je me suis fait à cette idée que nous nous répétons de façon dogmatique sans en saisir tout le sens : nous nous pouvons pas plaire à tout le monde… et ma foi.. c'est bien comme ça.

Accepter son corps, c’est reconnaître en lui un certain héritage familial, une histoire et un parcours uniques, voir en lui une certaine cartographie de vie. Une cicatrice à peine visible à la jambe me rappelle avec nostalgie cette après-midi où je devais avoir 7 ou 8 ans. Ma famille s'était réunie au bord d'un petit lac qui bordait la maison de mes parents et un barbecue trônait au milieu du jardin. Aujourd'hui le souvenir de la brûlure de la braise sur ma jambe de garçonnet a laissé place à celui d'un rare moment familial et la joie diffuse dans l'air chaud et chargé des parfums des cyprès de cet après-midi d'été. Cette autre cicatrice sur le genou me renvoie quant à elle à cette période révolue où j'étais proche de mon père et que celui-ci m'apprenait à faire du vélo. C'était un mercredi soir, mon vélo était rouge, c'était un vélo de fille rouge à paillettes où il était inscrit "Fairy Monkey" sur le guidon. Je l'avais choisi.

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/!\ Toutes les photos jointes à ce billet sont protégées par droit d'auteur -

Photos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservésPhotos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservés
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COMME UNE PIQÛRE DE RAPPEL...

Publié le par Dorian Gay

COMME UNE PIQÛRE DE RAPPEL...

Vous savez, il y'a ces jours où vous êtes tout simplement heureux, où vous offrez aimablement votre sourire sincère à tous ceux que vous croisez, ces jours où votre pas est léger, où vous vous dites que rien n'est vraiment grave.

Ces jours où vous faites choix d'espérance et profession d'hédonisme. Ces jours où vous vous dites que la vie et bien belle, vous frôlez l'angélisme et la résilience. Ces jours où vos vous faites fit de vos tracas et inquiétudes et les noyez dans un verre de chocolat chaud sur la terrasse d'un café.

Puis il y'a ces jours où vous ne comprenez pas. Ces jours où le fiel, la rosserie et le venin vous éclaboussent avec violence et sans raison. Ces jours où les chatons se font torturer sans état d'âme, cerné de rires froids et criards, où de jeunes handicapés se font rouer de coups sans ménages, ces jours où vous vous dites que le monde est malade. Ces jours où, sans que vous n'ayez rien demandé, rien sollicité, un inconnu au visage pourtant rond de douceur et affichant un sourire qui se veut aimable, aussi gay que vous, aussi jeune que vous, vous offre une amère et douloureuse piqûre de rappel.

Vous avouant vaincu et désarmé devant les expressions de plus en plus outrancières de la bêtise humaine, plus crasseuse que jamais, vous finirez par en rire, d'un rire navré et affligé. Oui rire, car oui bien entendu : les Noirs vivent dans les branches des arbres, les Arabes sont tous des terroristes et des voleurs, les homosexuels sont quant à eux des pédophiles dégénérés, et les juifs des escrocs fortunés. Oui donc, les Noirs dans les champs, les Arabes à la mer, les homosexuels bon à noyer dans la seine, les juifs au four pensera t'il. C'est drôle... venant d'un roux*... homosexuel. L'histoire est bien évanescente...

Je me ferais bien un smoothie de bananes ce soir tiens !

* Petite histoire de la rousseur :

L’iconographique chrétienne affuble progressivement Judas d’une chevelure rousse pour mieux souligner sa traîtrise. Ainsi, le traître le plus célèbre du monde occidental porte désormais cette couleur terreuse ; le roux devient alors la couleur la plus honnie de toute la Chrétienté : « la plus laide de toutes couleurs » proclame un traité de blason du XVe siècle, qui voit associés en elle tous les aspects négatifs du rouge et du jaune. Dès lors, le roux évoque la couleur du feu impur, celui des flammes des enfers, « qui brulent sans éclairer ».  Peu à peu, le caractère « roux » s’étend à toutes les catégories d’exclus et de réprouvés : juifs, musulmans, bohémiens, suicidés, etc. On trouve alors de nombreux petits proverbes qui invitent à se défier des hommes roux. Les superstitions sont à leur apogée à la fin du Moyen Âge puisque croiser sur un chemin un homme roux devient un funeste présage.

Les femmes rousses, quant à elles, connaissent un sort peu enviable, car en plus de souffrir des maux attachés à leur chevelure, elles sont perçues comme des pécheresses tentatrices et hérétiques. Leur pilosité sulfureuse les apparente à la sorcière ou à la prostituée Marie Madeleine.  De telle sorte qu’à la suite de ces superstitions, en 1254, une ordonnance du roi Saint-Louis fait obligation aux prostituées de se teindre les cheveux en roux, pour bien les distinguer des femmes respectables.

Mais c’est avec la fondation de la tristement célèbre Inquisition par le pape Innocent III en 1199 que leur existence se met à sentir le roussi. Cette juridiction ecclésiastique se mute rapidement en lutte contre les hérétiques, c’est-à-dire contre tous ceux qui de près ou de loin s’éloignent du dogme, de la morale ou de l’ordre public. Ainsi, les rousses furent victime de leur assimilation à la sorcellerie et autres diableries, et près de 20 000 d’entre elles périrent sur le bûcher.
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COSMOPOLITAN

Publié le par Dorian Gay

COSMOPOLITAN

/!\ Ce billet est volontairement décousu. Concentration nécessaire

Entre deux impondérables. Je crois que cette locution résume avec une certaine subtilité ces petites curiosités confondantes dont est parsemée la vie. Elle résume, en tout cas, de façon prosaïque et lapidaire ces souvenirs beaucoup plus complexes qui se mêlent les uns aux autres dans ma mémoire, formant une orgie sibylline, un enchevêtrement de situations inextricables. La vie est bien curieuse dit-on.

Un de ces soirs comme tous ces autres soirs. Sans originalité, sans particularité, sans singularité, un de ces soirs dont on ne garde généralement pas impérissable souvenir. La télé est restée un peu plus longtemps allumée que d'habitude. Je n'aime pas la télé. Le petit écran a, dès les prémices de mon adolescence, été à mes yeux que le reflet opaque d'une société bien curieuse où il est de bon ton de cultiver la bêtise, la superficialité, la consommation à l'excès. Par ailleurs, doté d'un tempérament vif, l'idée de me retrouver lové dans un fauteuil, pendant des heures, devant ce qui n'est qu'une grosse boite noire animée et bruyante m'est tout simplement insoutenable. Je ne tiens pas en place. Je n'aime pas la télé. Mais ce soir-là, surement acculé par une journée plus éprouvante qu'à l'usuel, je me retrouve devant elle, soumis, allongé, les ronronnements électriques du chat parcourant mon torse. Ces soirs sans originalité vous ai-je dit. Sans originalité jusqu'à ce que mon ordinateur resté sur la table basse du salon émette ce son si particulier, et jadis si familier : le cybermonde m'interpellait par un message d'un inconnu qui s'était surement égaré sur l'un des nombreux profils que je possédais sur un nombre incalculable de sites de rencontres.

Je regarde ma montre puis lève les yeux vers le plan de ligne que je peine à apercevoir derrière les têtes qui dépassent de la foule compacte. J'ai chaud, le métro est bondé. Ma main qui retient l'anse de mon sac de weekend est moite. J'ai toujours le chic pour rater mes trains. Je m'empresse donc de sortir de la rame de métro et de m'engouffrer dans le passage qui remonte dans le hall de la Gare du Nord. Je vérifie mes billets de train une énième fois : il est prévu que j'arrive à Bruxelles à 21h15 ce soir de février 2011.

Le voyage est court, je repense à ces semaines de dialogue interrompu que j'avais entretenu avec Baptiste. Je me rends compte du temps passé depuis ce soir où la télé est resté trop longtemps allumé et où le chat se complaisait à ronronner sur mon torse et je suis en même temps vivifié par une angoisse terrible. Je retombe en adolescence et me découvre anxieux à l'idée que la première rencontre allait survenir ce soir : "et si le fantasme couvé pendant toutes ces semaines s'évanouissait? et si je ne lui plaisais plus? et si la réalité des choses avait raison de la fantasmagorie des belles choses que nous avions, virtuellement certes, échangées? me prendra-t-il dans ses bras ou me fera t'il la bise? quel sera son parfum?".

Ce fut beau, à fleur de peau et à fleur de poésie. Ces moments dont on se souvient avec une nostalgie douce et sucrée comme si on oubliait tout le reste. Baptiste était un de ces garçons qui vous donnent tout, qui se donnent à vous, entier et sans concession, sans emballage et sans fioriture. Un de ceux-là, rares, qui vous émeuvent et arrivent avec la simple pureté d'un sourire à briser vos barrières d'introversion. On s'aime donc. On s'est aimés à en vouloir crever. Ce type de relation forte qui vous mue et vous fait perdre tout sens commun, toute mesure. On s'est aimés entre 342 kilomètres très exactement, et je prends plaisir à y compter les 2 kilomètres au cours desquels on se perdait systématiquement à la sortie de l'autoroute et tournions en rond avant de se décider à mettre le GPS en marche. On s'est aussi aimés particulièrement les weekends, deux jours sur sept, toutes les semaines pendant un an, avant de se rendre compte que la distance devenait pernicieuse. Je ne pouvais me résoudre à cette époque de ma vie à quitter un socle de vie relativement stable et des projets à foison pour une expatriation du côté du pays plat et où les gens vous répondent un "s'il vous plait" quand vous leur opposez un "merci". Baptiste ne pouvait guère non plus; un travail stable depuis quelques années déjà, des opportunités rares à Paris, une aversion profonde pour les grandes villes. Fin de relation amère sur une équation impossible.

Puis il y'a eu Gabriel à Berlin. Ensuite est apparu dans ma vie, Alexandre, qui après quelques semaines lumineuses s'expatriait pour San Francisco. Je me remémore aussi de Théo qui lui a préféré la chaleur de la méditerranée et ne s'était jamais vraiment adapté à la vie à Paris après une enfance passée à courir derrière les sauterelles dans les oliveraies embaumées par les champs adjacents de lavande et de tournesol. Je me rappelle aussi de Finn, Suédois vivant dans la capitale scandinave et avec lequel j'ai partagé des jours entiers devant des écrans rétroéclairés interposés avant qu'il me rejoigne à Paris, que je lui rende la pareille à mon tour en allant le voir à Stockholm et qui a souffert d'une distance absurde et lancinante avant que nous décidions à y mettre fin et à devenir amis. Je n'oublie pas non plus Laurent à Marseille, Eric à Genève, Roberto au Cap, Benoit à Tokyo, tous autant d'autres histoires éphémères et hétéroclites, plus ou moins longues, et placées sous le signe de la distance.

Avec le recul, je me complais parfois à penser, au détour d'une agence Thomas Cook ou d'une rediffusion de Thalassa que ces expériences m'ont permis tôt, motivé par des affinités partagées avec ces garçons aux quatre coins du monde, de découvrir des gens attachants et des cultures merveilleuses, de contempler des paysages splendides tirés des plus belles photos de cartes postales, comme si ces jours-là, en ces lieux-là, la nature, coquette, avait décidé de se parer de ses plus beaux atours. Je me suis enrichi et j'en garde des souvenirs qui, encore aujourd'hui, me font frissonner la peau et me perdent dans des rêves encore intacts et frais.

Vous savez, à mon âge, ces histoires qui débutent pas un solennel et anachronique "il était une fois deux gens qui se sont rencontrés dans un bar, au bureau ou par le biais d'amis proches…" sentent le renfermé et virent sépia.

De nombreuses histoires contemporaines débutent par un "poke" ou par le bip d'un email ou d'un message électronique ou sur un site ou une application de rencontres quelconque. Si ces technologies ont eu pour effet indéniable de détruire les frontières géographiques déjà bien mises à mal, elles ont aussi considérablement élargi le terrain des rencontres possibles à l'infini de telle sorte que le concept de relation à distance est aujourd'hui totalement banal.

De façon liminaire, une relation longue distance peut paraitre comme une expérience intense et excitante, être synonyme d'un certain exotisme même : cela n'est pas totalement faux. Il faut néanmoins nuancer le propos en n'omettant pas tous les inconvénients et les frustrations que ce schéma peut engendrer.

Pour certains, cela apparait comme une évidence. Certains de nos pairs ont besoin de préserver une certaine liberté, de garder clos un certain espace réservé au sein duquel une autre personne, aussi proche soit-elle, aurait du mal à trouver sa place. La relation à distance peut également séduire deux autres catégories de personnes : celles qui privilégieront leur épanouissement professionnel à leur vie de couple, la distance permettant alors qu'aucune compétition ne s'installe entre leur relation et leur travail et ceux qui n'arrivent pas à s'épanouir dans une configuration classique pour des raisons plus ou moins légitimes.

Lorsque l’argent et le temps vont de pairs, la relation peut être mieux nourrie malgré les kilomètres, en permettant une régularité dans les rencontres. Bien que les retrouvailles soient généralement extatiques, il reste, sur le pavé dur d'un quai de gare ou dans la froideur d'une salle d'attente d'aéroport, l'amertume de la brièveté et le sentiment fugace que les choses stagnent comme si chaque rencontre devenait une parodie de la précédente : des habitudes et des redondances s'installent progressivement. A ces choses s'est ajoutée, pour ma part, l'opacité de l'avenir proche, les incertitudes qui devaient être appréhendées tôt ou tard notamment celle de savoir si un tel lien subsisterait longtemps à des pressions quotidiennes, les choix qui devraient être faits. J'ai toujours estimé que dans ce type de relation, le fantasme et les projections sont rois. On peut facilement se faire un film dans son coin en se nourrissant d'un lien symbolique rarement mis à l'épreuve de la réalité. Même si les outils modernes facilitent la communication immédiate, l'absence de contacts rapprochés dévitalise la relation et peut amener un repli narcissique où l'autre n'existe pas vraiment, ou seulement à travers un lien imaginaire.

Ce seront les quelques leçons que j'ai tiré de ces nombreuses expériences. Nombre qui me laisse d'ailleurs parfois pantois, au point où il m'arrive, avec une pointe d'ironie, de penser à l'acharnement du sort. Jeter cela au sort permet surement de ne pas se poser les bonnes interrogations qui permettraient d'expliquer une telle propension à s'amouracher de garçons vivant à des centaines, voire milliers de kilomètres ou encore ceux-là qui, animés par une envie plus ou moins latente, décident de quitter Paris pour d'autres latitudes. Désir refoulé de quitter Paris? Peur de l'engagement sempiternel? La réflexion reste intacte mais les fissures sont encore béantes.

A la distance je dis dorénavant non. Je ne suis pas de ceux-là qui dogmatisent et affirment de façon péremptoire la stérilité des relations à distance, mais plutôt de ceux-là, endurcis dans le moule de l'expérience et des déboires, que l'on ne surprend plus à jouer à ce jeu. Cela reste subjectif et je continue à envier ceux, tant nombreux, qui arrivent à s'épanouir à deux malgré les kilomètres et l'organisation stricte que suppose la relation à distance.

Mais je suis fondamentalement de ceux-là qui se complaisent à rêver, souvent la tête levée. La tête levée vers l'écran affichant les arrivées prévues. L'espace est bruyant, il s'y entremêlent un raffut se nourrissant des dizaines de langues différentes parlées tout autour de moi, le crissement des valises que l'on traîne, et les annonces froides et ciselées de l'hôtesse, répétant que le vol AF 955 venait d'atterrir. Au-dessus de la petite foule qui descend les escalators, une tête pas comme toutes les autres têtes se dégage. Deux larges sourires sont échangés.

- Bon… alors… voyons voir… c'est si loin que ça Tokyo?

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