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journal (pas tres) intime

Dans le lit des autres

Publié le par Dorian Gay

Dans le lit des autres

Il m'arrive parfois de dormir chez les autres. Dans le lit des autres. Pour une nuit, juste une. Avec des inconnus ou des connus, m'importe. Parfois donc, sans que je sache trop pourquoi et comment, je me retrouve dans des bras étrangers le temps d'une nuit, le temps d'une étreinte, 8 heures en moyenne.

Je me souviens parfaitement du premier jour où j'ai commencé. Ce devait probablement être l'été 2011. Insouciant, à l'âge où l'amour et les sentiments sont kitsch – celui où les nuits sont ivresse et chair, je découvrais Grindr. C'était beau ces petites bulles bleues sur fond noir et orange – presque à en oublier déjà que c'était d'autres garçons derrière. D'autres garçons faits de chair, avec une vie, des amis, un travail, peut être même un poisson rouge ou des plantes et tout, et tout. Surprenant n'est ce pas ?

De blop, en blop, de cliquetis en cliquetis sur le clavier du téléphone on s'échange des prénoms comme des cartes Pokemon, on se demande où on vit, on s'échange des photos de chats, de fleurs et de bites et on se dit qu'on prendrait bien un café en terrasse ou qu'on se baiserait dans la cage d'escalier d'un vieil immeuble Haussmannien. Ca dépendait des fois. Ces liens virtuels se construisent et s'effritent aussi facilement qu'un vieux pull GAP passé trop longtemps à la machine à laver.

Et puis y'a des soirs comme celui-là, celui-là dont je vais vous parler. Je n'étais pas loin de Montmartre – j'aime bien Montmartre. Je trouve que c'est un quartier sympa et je n'ai pas attendu de voir Amélie Poulain pour aimer ces petites ruelles, ces petites échoppes de la rue des martyrs qui ne semblent pas avoir changé depuis des siècles, comme si le temps s'était arrêté dans ces rues de Paris. On s'attend à chaque tournant de rue à entendre un accordéon résonner sur les murs lézardés du quartier et une voix intemporelle envelopper ces notes volatiles. Je digresse, pardonnez moi. Je vous parlais donc de Grindr, des garçons, du sexe et de ce jour là.

Il m'écrit comme tous ces autres. Une belle bulle bleue apparaît sur mon écran de téléphone. Elle est assez petite, elle contient un "salut". Parfois c'est bien de commencer avec un "salut", ca évite de se demander si on doit plutôt utiliser un "bonjour" ou un "bonsoir" selon le moment de la journée. Ca reste sobre et engageant en plus un "salut". Je suis poli, je réponds donc un "salut" symétrique, un "salut" miroir. Les bulles s'enchainent sur mon écran et deviennent de plus en plus grandes et grosses comme si elles se nourrissaient des minutes qui passent et de l'énergie de nos doigts sur le clavier.

Il me demande ce que je cherche. Je ne sais pas – 3 ans après je ne sais toujours pas. C'est curieux tout ces gens qui cherchent quelque chose. Moi, à vrai dire, j'attends plutôt qu'on me trouve – pour quoi ? Je ne sais pas non plus. Je ne sais pas beaucoup de choses.

Il me dit que lui veut dormir avec quelqu'un. Juste dormir. Il a 26 ans, de beaux cheveux noirs bouclés qui sentaient la méditerranée et de beaux yeux aussi. Enfin, je crois. Je sonne en bas de son appartement Montmartrois. Il m'ouvre. La nuit est tombée depuis un certain moment mais Montmartre elle est toujours en éveil. Nous prenons un thé ou une tisane – je ne sais plus exactement. Nous nous racontons des brèves de nos jeunes vies comme pour briser l'anonymat derrière lequel nous nous protégeons. Je crois qu'il s'appelait Lucas et qu'il était jeune prof.

Les heures passent, les corps se délassent – nous nous couchons dans les bras l'un de l'autre et nous endormons lentement, au son mélancolique d'une ville qui s'endort et au gré des mains caressant inlassablement nos peaux respectives. Nous sommes des amants inconnus, des amants passagers, des amants éphémères cette nuit platonique.

Le lendemain je prends mes affaires disséminées dans cet appartement du 5ème étage et partage un dernier et solennel café entrecoupé de discussions candides avec ce jeune Lucas. Quelques heures plus tard, la porte de ce petit appartement parisien se referme et avec elle cette petite lucarne ouverte, le temps d'un songe, sur la vie d'un inconnu d'un soir. D'un inconnu qui replonge dans la mare pleine d'autres inconnus. Un inconnu dont on ne garde que quelques souvenirs épars, le parfum d'une peau et les boucles d'une chevelure brune.

Je trouve que la vie est fabuleuse. D'autres fois elle me fait peur. Nous passons quotidiennement nos journées dans une foule compacte, dans le métro, au travail, dans la rue, en oubliant que chaque personne qui compose cette masse, chaque particule de cette molécule sociale est un univers complexe à elle seule. Derrière chaque pas sur le trottoir, chaque regard évité dans le métro, chaque manteau frôlé, il y'a une vie, des projets, des angoisses et des rêves. Derrière chacun des ces visages il y'a peut être de la solitude.

Certains la noient donc dans les bras chauds d'autres inconnus – le temps d'un soir ou un peu plus, comme pour se rappeler ce que ça fait.

C'est curieux. Plus tard, je l'ai fait à nouveau un certain nombre de fois avec un certain nombre d'inconnus qui m'ont demandé de dormir dans leurs bras juste le temps d'une nuit. Je passe de lit en lit, de couverture en couverture, m'imprégnant de l'odeur volatile de chacun d'eux comme de leurs vies, ou du peu qu'ils me confient spontanément. Je ne baise quasiment jamais avec eux, ce serait vicier l'exercice et ces moments si particuliers. C'est curieux cette impression de partager la plus grande intimité, sans sexe, et la plus infinie tendresse avec ces gens qui semblent bien seuls dans des appartements bien trop froids.

Pourquoi j'accepte ? Je ne sais pas – une curiosité malsaine ? Le plaisir de partager de la tendresse ? Une empathie exacerbée ? Une solitude camouflée ? Peut être un peu de tout ça surement. Mais au fond, ce que j'aime c'est le côté furtif de ces rencontres. Je préfère effleurer la vie des inconnus d'un soir plutôt que de l'éteindre. J'aime les mystères qui perdurent le lendemain, j'aime ce dernier café avant de franchir une dernière fois le palier de ces appartements et de faire une bise qui cache maladroitement des adieux.

C'est dur parfois, la vie. C'est si froid dans le lit des autres, parfois dans le mien.

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Torticolis

Publié le par Dorian Gay

Torticolis

Dans le métro ce matin, sur le tableau de petites lumières qui me parlent de ce qui se passe dans notre petit monde, c'était écrit que le gouvernement canadien prévoyait d'investir des centaines de millions de dollars pour lutter contre le réchauffement de la planète. Et puis tout de suite après, c'était écrit : « Température extérieure : 12° C. » Ce qu'on peut faire avec l'argent quand même.


Dans le métro ce matin, j'ai passé douze stations à faire semblant de ne pas avoir vu une collègue de bureau. Regarder à droite sans arrêt, comme un torticolisé sévère, en route pour l'hôpital. J'ai lu la même annonce plate 34 fois, j'ai trouvé deux fautes, j'ai aussi remarqué un motif de lignes fines dans sur le fond du papier publicitaire. En lisant l'annonce de droite à gauche, je n'ai pas trouvé de message satanique même si j'ai beaucoup cherché.


C'est une collègue de bureau que je ne connais pas, je lui dis « Bonjour, comment ça va? » quand je la croise, mais c'est à peu près tout. Souvent, elle me dit exactement la même chose en même temps que moi, alors on a l'air débiles. Et ce matin, je n'avais pas envie d'avoir une conversation en bonne et due forme avec elle. Si jamais on avait dit la même chose en même temps pendant une demie heure, ça aurait été assez gênant. Alors je me suis fait un torticolis.


De ce que j'ai vu du coin de l'œil, elle a fait pas mal la même chose de son côté. Elle a sorti un livre, s'est orientée vers sa droite, et a fait semblant de lire. Je dis semblant, c'est mon impresion, parce que son livre c'était un roman de Marc Lévy. Il parait que ce sont des excellents livres pour faire semblant, à ce qu'on en dit.


Elle a dû me voir quand je suis entré dans le métro, elle a dû se dire qu'elle aimait mieux ne pas me voir. Je la comprends. Le matin on est plats, pas réveillés, loin d'être sociables. On a donc passé les douze stations à s'ignorer, un peu comme on ignore tout le reste du monde. Une fois rendus à Georges V, on est descendus sans se regarder. J'ai marché derrière elle, peut-être 4 mètres derrière, peut-être moins, dans la foulée de la foule. Je regardais son dos, elle regardait le plancher. Arrivés dans l'ascenseur, on s'est retrouvés seuls.


- Salut, comment ça va? m'a-t-elle demandé comme si de rien n'était.
- Salut, comment ça va? lui ai-je demandé exactement en même temps.
- Pas trop mal, et toi?
- Pas trop mal, et toi?
- Ca va.
- Ca va.

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Invisibel_17

Publié le par Dorian Gay

Invisibel_17

Invisibel_17 est de très bon commerce électronique. Il a un très beau sourire virtuel. Et moi j’ai une cyberperruque.


Je l’ai rencontré sur mon écran. Il est apparu en faisant ping, en me demandant comment j’allais et mon asv. Age, sexe, ville du type « 22, M, Paris ». Moi j’ai répondu comme on répond dans ce cas-là : « Bien, 22, M, Paris, et toi ? ».

Une relation comme les autres, qui commence par des questions niaiseuses, une relation comme on en voit des tas, avec des fautes de frappe, des questions et des réponses qui s’entrelacent.


- T’étudie en quoi ?
- Je n’étudie pas je travaille.
- Où ?
- Dans une boîte spécialisée, je suis ingénieur.
- Ingénieur en quoi ?
- En génie civil. Tu fais quoi ?
- Je travaille dans le droit. Tu aimes ce que tu fais ?
- Oui plutôt et toi ?
- Oui
- Ok
- Cool


Ça, c’est le début. Au début, c’est toujours un peu niaiseux. On veut montrer que l’on est sérieux, mais on ne veut pas trop en dire. Des petites questions superficielles, tâter le terrain, effleurer les personnalités qui se dessinent, caresser le clavier, déshabiller l’écran des yeux.


Puis, au fil des heures (tout ça se compte en heures, nocturnes souvent), la confiance s’installe, tranquillement, les ;-) et les ;-)) se font plus nombreux. Les « lolololololll » aussi. Lol, laughing out loud, passé dans le langage sous lolololololll, pour laughing out loud out loud out loud out loud loud loud, enfin j’imagine.


A un moment, on cligne des yeux, puis c’est le matin. On sait tout l’un de l’autre, mais rien du tout. Une drôle d’excitation, les yeux fatigués, les phrases ont flashé toute la nuit, vite, trop vite. Les phrases qu’on oublie, qu’est-ce que j’ai dit, qu’est-ce qu’il a dit. Les yeux fatigués, le cerveau aussi, les rêves qui prennent le dessus. A l’autre bout de l’écran, il est beau, Invisibel_17.




- Ma boss est folle
- Elle aussi ? ;-)
- Lol
- Qu’est ce qui s’est passé ?
- Une réunion qui a mal tourné. C’est quoi ton parfum ?
- Bois d’argent en ce moment, mais c’est assez aléatoire
- Ah…


Je crois que c’était la deuxième nuit, il m’a demandé si j’avais une photo de moi à lui envoyer. Pour savoir si j’étais aussi mignon que je le prétendais. Moi et ma grande gueule. Vous, vous le savez que je suis aussi mignon que je le prétends, mais dans ma tête à moi, c’est pas aussi clair. J’ai paniqué un peu, puis j’ai dépaniqué. J’avais une photo de moi de loin, sur le pont d’un petit bateau dans le sud de la France, souriant et loin, de loin, ça ira. Je la lui ai envoyée, il m’a répondu « beau jeune homme ». Ouf.


- A ton tour. T’as une poto de toi ?
- Une poto ?
- Photo
- Voilà
- Mignon :)
- Merci. Il faut que j’y aille, on se reparle ce soir ?
- Oui :) xxx
- A ce soir xxxxx



Il m’a battu sur le nombre de « x ». Deux de plus. C’était bon signe. Il était 7h34 sur mon cadran qui avance de 20 minutes. L’heure de me coucher, de rêver un peu, de désimprimier l’écran de mes yeux. Quand je les ferme, je me vois les doigts qui tapent, je vois les lignes apparaître sur l’écran.


Il fait froid quand on ne dort pas beaucoup. J’ai un frisson qui me traverse les mollets, drôle de feeling. Avant de m’endormir, je me suis masturbé en pensant à lui. Invisibel_17qui se promène dans ma tête, sa langue sur l’aine dans ma tête. Dodo.


Je me suis réveillé à 16h40 sur mon cadran qui avance de 20 minutes. Je voulais sortir, prendre l’air, prendre une marche, un escalier, un parc ou une piste cyclable, n’importe quoi mais à l’extérieur. Je n’ai pas trouvé ma seconde botte, donc je suis resté dedans. Il faisait noir depuis surement longtemps quand je me suis à nouveau réveillé. Il devait être 21h et j’étais déjà devant mon clavier.


- J’aimerais te voir en vrai
- Quand ça ?
- Bientôt, demain ?
- Ca ne te fait pas peur ?
- Non, toi ?
- Un peu
- On n’est pas obligés
- Non, non ça me tente
- Cool ;)

Quand demain est arrivé, toujours ce frisson dans mes mollets, et la mâchoire crispée. Je savais que tout irait bien, que ça serait comme si ça avait toujours été comme si ça avait toujours été comme ça, une aventure belle et des sourires. Je savais qu’on rirait et qu’on échangerait des sourires. Mais aussi, je savais qui j’étais, grand stressé, grand tendu, la tremblote et la begayure, cinq minutes, le temps de m’asseoir et d’asseoir mes mots.
Quand il est arrivé, il souriait du coin des yeux, c’est encore plus joli que les sourires du coin des lèvres. C’est quand tu regardes dans les yeux et que tu vois le bonheur, le sourire des yeux. On s’est donné des x sur les joues, et on a parlé, sans faire de fautes, en prenant le temps de mettre les accents aux bonnes places, des cédilles sous les « c », en accordant nos verbes, et j’étais bien. On a parlé toute la nuit, avec nos voix et nos mots et nos mains, et quand je me suis couché le matin, j’étais heureux, en fermant mes yeux, de voir son visage plutôt que mon clavier.

Le téléphone vibre sur la table du salon :

- C'est quoi ton parfum déjà?

- Mais je te l'ai déjà dit

- Il en reste sur ma chemise :)


C’est une belle relation, avec les bons mots, les bons rêves, les bons désirs et les bons accords ?


C’est niais ? Et alors ? C’est tout ? Oui, c’est tout.

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Big Boys Don't Run

Publié le par Dorian Gay

Big Boys Don't Run

Ici rien n'est vraiment grave, rien n'est vraiment urgent. Ici, on se laisse réveiller par les doux rayons du soleil de la méditerranée qui se glisse entre les brèches des volets blancs d'une petite maison qui donnent sur une cour intérieure bordée de jeunes plants de figuiers qui se balancent en rythme sous la légère brise matinale.

Ici on prend le temps de lever la tête vers le ciel, on prend le temps de dire bonjour et d'échanger quelques banalités avec sa voisine exubérante qui aime s'épancher sur la météo du jour et le prix des tomates qui aurait encore augmenté au marché ce matin.

Ici le pas se fait lent et traînant sur le pavé ou le sable. Ici quand on rate son métro, son bus ou son train, on peut l'attendre plus d'une demie heure et au fond ce n'est pas grave, ne pensez vous pas ? Ici on ferme les bureaux en début d'après midi pendant une heure car c'est l'heure de la sieste à laquelle personne ne déroge. Ici l'air est lourd et chaud, chargé de fragrances acidulées et, tel le parfum enivrant de l'opium, il vous enveloppe et vous plonge dans une douce torpeur. Ici nous sommes à Barcelone, à Majorque, à San Pol de Mar ou à Nairobi; ici nous sommes où vous êtes bien.

J'aime le voyage et l'évasion. J'aime sortir de cette danse macabre du toujours plus-vite, du toujours-mieux que nous impose la vie en mégalopole occidentale. Ce répit est plus que nécessaire, il est vital. Ma vie à Paris me donne souvent l'impression d'être à califourchon sur un cheval sans rênes, un vélo sans pédales, un canoë sans rames ; il m'arrive d'avoir le sentiment de faire trop de choses, et en même temps de passer à côté de tant d'autres. Et souvent, en fin de journée, je me retrouve dans l'écrin de mon appartement, essoufflé, exténué, en ayant le sentiment d'avoir terminé une course de fond et que le lendemain, à nouveau, je serais jeté à nouveau dans cette course effrénée, où chaque métro raté, chaque piéton beaucoup trop lent à notre goût qui aurait le malheur de précéder notre marche, sonne le glas de la journée. Ce type de course folle où nous optimisons continuellement le ratio temps/efficacité, mémorisant par cœur les horaires de passages des transports publics, nous plaçons stratégiquement devant une porte spécifique de la rame du métro afin d'en sortir le plus rapidement possible, n'avons plus le temps de faire nos courses et préférons nous les faire livrer et préserver une trentaine de précieuses minutes, où nous nous horripilons dès que nous ne sommes pas assez rapidement servis où que les choses vont globalement trop lentement à notre goût. Mais pourquoi donc? Pour accomplir efficacement un travail qui nous garantit un salaire qui lui même a pour dessein de nous permettre de nous acquitter de nos charges ou de mener quelques projets personnels? Ce serait donc ça la vie?

A bout de souffle, je regarde les journées défiler de plus en plus vite, les semaines, les mois et les années recommencer sans avoir le temps de les voir venir. Nous courrons avec toujours plus de virulence pour gagner un temps qui semble lui aussi avoir commencer son marathon et qui bat désormais les records de vitesse d’Usain Bolt. Le temps s’accélère sans cesse. Pourtant, je suis intimement convaincu que le temps est notre hologramme, il dépend de notre perception, nous le façonnons à notre image. Et si c’était nous qui ne savions plus nous arrêter ?

Pourtant, il existe un phénomène assez magique : plus on décide de prendre son temps, plus on en gagne. Le temps est un élastique que nous tendons et détendons à volonté. Et si nous pouvions faire tout ce que vous voulions en une journée et qu’il suffisait juste de prendre le temps de ralentir le temps ? Cela se joue pourtant à peu : privilégier le bus au lieu du métro pour les courtes distances, écouter son corps, mais écouter ses réelles envies, prendre le temps de se demander si être pressé pour accomplir telle tâche ou aller à tel rendez-vous est réellement nécessaire. J'insiste : réellement?

L’heure est mathématique et est la quintessence même du concept cartésien me direz vous ? Mais si 60 secondes font une minute, 60 minutes font une heure, 24 heures font une journée et 365 jours font une année, vivons-nous pour autant tous la même minute de la même façon ? Le temps est cyclique, le temps est rythmique, le tempo quant à lui est élastique.

Pour ralentir le temps, il faut prendre le temps de ne rien faire et prendre celui de s'imprégner de ce qui se passe autour, prendre de la hauteur et lâcher prise. Quelle meilleure façon de le faire que lorsque le cadre invite à la torpeur ?

Et pourtant, même si j'essaie tout au long de mes journées de prendre le temps, les réflexes sont vivaces. Je me surprends parfois, à l'autre bout du monde, à presser le pas soudainement et à ralentir quelques pas plus loin, parce que rien ne presse. Je m'étonne de temps en temps de la placidité de certains locaux, amusés, qui rétorquent dans un français approximatif à chacune de mes excuses maladroites pour justifier un retard de cinq minutes : "Mais ce n'est pas grave ! c'est une question de vie ou de mort? Tranquille ! Bois de l'eau".

Prendre le temps de s'arrêter et de prendre la photo d'un tournesol qui semble vous adresser un sourire, emprunter le long chemin tortueux qui mène à la plage et recevoir quelques "hola" d'enfants rieurs jouant dans les champs au lieu de votre raccourci habituel, prendre le temps de parler de la pluie, du beau temps et de la pêche du jour à ce marin qui s'intéresse à votre appareil photo, remettre à demain ce qui ne presse pas, Ce ne serait pas ça plutôt "vivre"?

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JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

Publié le par Dorian Gay

JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

La bisexualité a toujours été un concept obscur et vaporeux dont j'ai eu du mal à saisir le sens. J'ai toujours cultivé une certaine once de scepticisme à l'égard de la bisexualité; scepticisme nourri pour les certitudes artificielles que la bisexualité n'avait pour définition que celle que lui donnent les personnes qui sont confuses à propos de leurs attirances. J'ai longtemps cru que la bisexualité n'existait pas, persuadé que ceux qui se clamaient bisexuels étaient des "invertis in progress", encore dans la brume de l'incertitude, et que le clivage homme-femme était si important et si fort que l'on ne pouvait pas être raisonnablement attiré indifféremment par un fils d'Adam et une fille d’Ève. J'étais de ceux-là qui pensent que la bisexualité n'était qu'une étape de transition soit les deux antipodes de l'homosexualité et de l'hétérosexualité, une sorte de zone de transit où les goûts et les choix se définissaient au gré des expériences et des réflexions.

Ces considérations dichotomiques ont été nourries également par un certain nombre d'expériences et de constats. Qui n'a jamais rencontré une personne se prétendant bisexuelle, mais qui, concrètement, n'avait des relations qu'avec des individus du même sexe et dont l'orientation bisexuelle ne restait qu'une réfutable proclamation théorique? Qui n'a jamais rencontré ou entendu parler de ces hétéros "dits curieux", qui restent sempiternellement "curieux" malgré la multiplication de rencontres homosexuelles et qui s'entêtent à ne pas franchir la ligne fine entre hétérosexualité et bisexualité, entre bisexualité et homosexualité? Qui n'a pas connu cet autre spécimen d'hétérosexuel qui s'adonne de façon diligente à quelques infidélités homosexuelles, sans pour autant se considérer bi, encore moins inverti. A Emilie, cette amie qui vous veut tout de suite du bien de surenchérir : "oui il m'arrive de temps en temps de coucher avec des filles, ça reste un plaisir exquis à chaque fois. Je pense que l'amour entre femmes reste quelque chose de sacré, de beau, de profondément intime et généreux car qui de mieux qu'une femme sait ce que veut une autre femme? Mais pour autant je me considère comme totalement hétéro car l'attirance ne reste que physique et totalement spontanée".

Mais quelle était alors la vraie limite entre réelle hétérosexualité et bisexualité? la perméabilité aux sentiments? La ligne est-elle franchie uniquement lorsque l'on s'égare à s'éprendre amoureusement d'un être du même sexe? Bref, tout ceci fut brumeux et cette brume n'est qu'en partie dégagée encore aujourd'hui. Justement, la définition du bisexuel n’est pas simple - elle constitue toute une palette d'attirances. Tenez, le fait d’avoir eu quelques « expériences » homosexuelles fait-il de vous un bisexuel ? Encore faudrait-il s’entendre sur l’idée d’expérience. Ou encore d’être attiré, ou troublé, par une personne du même sexe, sans oser passer à l’acte, cela relève-t-il d’un désir trouble - bisexuel ou homosexuel ? Et que penser du macho affirmé qui craque pour un travesti efféminé, s'entiche de sa double nature et sa sexualité composite ?

Voilà pourquoi la bisexualité gène. Elle redistribue les cartes du jeu amoureux et sexuel, elle interpelle la rigueur des identités, elle entretient le flou, elle cultive la fantaisie. Elle nous révèle que l’homosexualité comme l’hétérosexualité ne sont pas nées, programmées, définitives.

Puis j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Pour ma part, j'ai été très tôt conscient de mes attirances. Je crois que cela remonte à la maternelle déjà. Beaucoup rétorquent, à l'évocation de mes souvenirs précoces, que j'aurais eu de la chance de voir mon orientation apparaître très tôt comme une évidence, contrairement à ceux-là qui s'en rendent compte après une vie déjà bien remplie et qui en voient les fondations ébranlées.

De la chance, je ne pense pas et ce n'est d'ailleurs pas le sujet. Je me rappelle juste que malgré la précocité de la découverte de mon homosexualité, j'ai été de façon sporadique attiré par quelques spécimens femelles lors de ma puberté. Je me souviens de mon premier coup de cœur. Je devais être au collège et avoir une dizaine d'années, c'était le jour de la rentrée scolaire. Il y'avait cette jeune fille devant moi, Nairi elle s'appelait. Le rouge à lèvres de Nairi sentait la framboise acidulée et elle était gentille Nairi. Pendant des semaines, je me suis contorsionné de désir et de passion pour cette fille d’Ève, moi qui pendant toute ma jeunesse m'émoustillait plutôt devant la pilosité naissante et les muscles qui se dessinaient sur le torse glabre de mes camarades masculins. Puis c'est passé. Puis il y'a eu Alice. Je devais avoir 14 ans je crois et elle était bien plus âgée. Qu'elle était belle Alice. Qu'elle était douce et gentille Alice. Quand je lui ouvris la porte de la bibliothèque du lycée, je découvrais au travers de la vitre claire, deux belles lèvres rouges qui disaient merci sans le moindre bruit. Je refermais la porte le plus lentement possible pour ne pas faire disparaître le miracle. Puis c'est aussi passé et depuis lors mon attirance pour mes pairs masculins n'est allée que crescendo.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Et le hasard et les circonstances m'ont joué des tours : l'intégralité de mes ex compagnons était bisexuelle. Comme je l'avais décrit, et sans vouloir faire de conclusions hâtives ni faire l'apologie du hasard, mais il est à croire que mon physique semi-androgyne s'inscrirait dans les normes d'attirance bisexuelles masculines. Allez donc savoir. Qu'y a-t-il de plus instructif sur la bisexualité que de l'expérimenter au quotidien et de pouvoir confronter les peurs et les préjugés à la réalité ?

- La Bisexualité existe (enfin, pour ceux qui s'engouffrent pas dans sa brèche par opportunisme). C'est une orientation à part entière. Ce n'est pas un état de transit, ni une orientation à cheval sur deux antipodes, elle est beaucoup plus complexe. A la question que j'ai souvent posé à mes ex compagnons : "mais qu'est-ce que tu définis clairement par bisexualité? est-ce juste le fait de ressentir une attirance physique pour les deux sexes?", ils m'ont unanimement répondu que cela s'analysait plutôt en une sensibilité générale à la beauté féminine et masculine. Cela peut se réduire à une certaine exaltation physique, mais la plus grande majorité des bisexuels seraient capables de développer des réels sentiments indifféremment pour l'un ou l'autre sexe, ce qui anéantissait mon préjugé selon lequel cela n'allait pas généralement plus loin que quelques escapades ponctuelles avec des pairs du même sexe. Puis j'ai reçu des témoignages assez éloquent d'hommes qui me racontaient avec un naturel édifiant comme s'était construit leur vie sentimentale, et comme ils arrivaient à construire des relations longues, tour à tour avec des hommes et des femmes, sans que l'attirance et la relation au quotidien ne se vive sur le fond différemment. "C'est comme ça, on se sait jamais à l'avance, ça ne se contrôle pas, c'est chimique, c'est circonstanciel, là je suis avec un garçon depuis 3 ans. J'étais avec une femme pendant deux ans. Dans l'hypothèse où cette relation devait se clore, je ne sais pas si je serais à nouveau avec un garçon ou une femme". C'est quand même bien complexe tout cela.

- Bisexualité ne rime pas avec infidélité : voilà un préjugé aussi suranné que l'infidélité elle-même. Du fait de l'orientation bisexuelle, ouvrant chemin à un choix de partenaires beaucoup plus important, presque exponentiel, une présomption d'infidélité chronique pèse sur les bisexuels et je dois avouer que je m'y suis moi-même, pendant longtemps rallié, ce qui a d'ailleurs rendu les prémices de certaines de mes relations compliquées. De qui se méfier quand on sait que son compagnon est tout aussi attiré par les hommes que les femmes? Doit-on aussi frémir d'effroi lorsqu'il vous parle un peu trop longuement de Camille, la belle nouvelle stagiaire à la belle chevelure blonde comme on s’inquiéterait de le savoir déjeuner ce midi avec Jérôme, son collègue gay? Au-delà de ces considérations quelque peu ridicules, la réflexion se mûrit et s'affine. Et ce sera un ex compagnon qui aura raison : "en même temps, hétéro homo ou bi, quand on est avec quelqu'un ce qu'on espère c'est la fidélité, quand fidélité il y a la question de l'orientation n'a plus de sens. Elle peut en avoir avant ou après mais pas pendant. Pour paraphraser, tant que vous êtes bien dans l'eau chaude, peu importe qu'en dehors il fasse froid, faut juste pas sortir. Tu veux manger quoi ce soir?". Ce fut limpide et finalement si simple. Nous avons mangé Japonais.

- Le Bisexuel n'est un pas être éternellement insatisfait et réversible : la vie avançant, nos existences se révèlent beaucoup plus fluides, mouvantes, multiples, capricieuses, emportées que les définitions courantes : hétéro, homo, bi. Dès lors, une idée commune veut que le bisexuel soit un sempiternel insatisfait et il est vrai que j'ai moi-même expérimenté ces craintes au cours de toutes mes relations avec des bisexuels. L'idée ainsi que mes compagnons ne seraient pas comblés par à long terme par une relation homosexuelle était omniprésente, l'ennui et le harassement étant suspendus en épée de Damoclès.

Il faut aussi dire que j'ai longtemps pensé que le Bisexuel avait le luxe du choix dans le cadre de son projet de vie. Cela n'est pas totalement erroné. Là où le désir d'enfant, de paternité ou de maternité pour un bisexuel vont s'avérer être légèrement moins difficultueux lorsqu'il partage sa vie avec un individu fertile du sexe opposé, cela devient plus ambitieux lorsqu'il s'agit au contraire d'une personne du même sexe. Dès lors, j'envisageais déjà ces angoisses et le désarmement dans lequel je serais, si dans un futur plus ou moins lointain, un de mes compagnons bisexuel nourrissait un désir de paternité qui m'aurait mis face aux lois de la nature. Ces situations s'abordent différemment dans un couple formé par deux homosexuels, la paternité ou la maternité ne se conçoivent que par le biais d'un certain nombre de schémas définis qui peuvent être longs ou tortueux: adoption, coparentalité, GPA/PMA. Etant en couple avec un bisexuel, la question du choix de la facilité est sous-jacente et en tant que compagnons de bisexuels, beaucoup m'ont avoué avoir mené la même réflexion.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré, j'ai appris et j'ai compris que ces considérations dichotomiques, noir-blanc, petit-grand, facile-difficile n'avaient rien à voir dans quelque chose de beaucoup plus subjectif que la qualité de la relation. Que ce soit avec un homme ou une femme. N’est-il pas terriblement réducteur de toujours catégoriser la rencontre passionnelle et sa croissance en termes de sexualité - l’émotion est tellement plus vaste.

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CET AUTRE SOI

Publié le par Dorian Gay

CET AUTRE SOI

Il m'a fallu du temps pour m'y habituer, pour l'accepter, après l'avoir maltraité, torturé et épuisé : ce corps. Ce corps a fait les affres de mes névroses, de mes envies parfois contradictoires, de mes indécisions. Ce corps, il m'a fallu de temps pour apprendre à l'aimer, il m'a fallu de temps pour atténuer puis éluder ces pulsions qui me poussaient sans cesse à le modifier et à atteindre un certain idéal, une certaine utopie.

Il a fallu du temps pour que la nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, de douleur, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint, confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout, en gardant à l'esprit, en même temps, qu'il reste un objet que je pouvais observer, évaluer et sur lequel je pouvais agir.

Oublié quand il nous permet de vivre facilement notre quotidien, sujet d’inquiétude lorsque ses fonctions vitales sont enrayées, complice joyeux dans le plaisir, adversaire quand son apparence va à l’encontre de l’image que nous aimerions renvoyer, mon corps a toujours jouit d’un statut qui a varié au gré des circonstances.

Pendant longtemps, je n'ai pas aimé ce que j'ai été. Mon corps s'est d'abord fait chétif, j'ai été maigre pendant toute mon enfance et les rares photos de moi à ces âges me renvoient à un passé que j'ai l'impression de ne pas avoir vécu. En sus, j'ai toujours été petit par rapport aux autres enfants de mon âge, le boom de croissance m'ayant pendant longtemps boudé. Ce corps faible a souffert, je tombais souvent malade et les convalescences étaient souvent longues, de sorte que j'ai développé très tôt avec ma mère, médecin, une relation particulièrement fusionnelle.

Je l'ai attendu cette puberté et ai guetté avec impatience l'apparition des premiers signes qui allaient faire enfin de moi un homme. Premiers poils pubiens, mue de ma voix flûtée, croissance de la masse musculaire, reformations du squelette, remodelage du visage qui se durcit, s'affirme, se singularise.

Ça n'a pas été assez. Moi qui me nourrissait de rêve de grandeur, il a fallu me résigner et accepter ce mètre 75 que j'ai tant voulu allonger de quelques centimètres par la pratique de sports divers tels que la natation. Puis cette peau métissée, que tant ont qualifiée "d'originale par sa teinte", à mi-chemin entre le cuivre, le caramel et l'alezan et ses reflets améthyste, a été jusqu'il y'a encore trois ans source d'obsessions. Il est vrai que j'ai reconnu à cette teinte une certaine originalité. Il n'a pas fallu longtemps après les premiers signes de puberté pour que je tente, tel un dangereux peintre fou, d'obtenir une nuance de teinte plus classique : uniformisation mécanique par bronzage pour obtenir cette teinte chocolatée si répandue puis éclaircissements chimiques plus tard afin de me rapprocher plutôt de ces teintes plutôt beiges. Ces pratiques ne traduisaient que le besoin injustifié d'effacer mes singularités et de me fondre dans une certaine idée de la masse, comme ces roux qui ont en horreur leurs belles taches de rousseur, ces asiatiques qui se font débrider les yeux ou ces gens qui se font resserrer leurs dents du bonheur.

Puis il y'a eu ma pilosité, ou plutôt mon absence criante de pilosité, moi qui ai dû attendre mes 21 avant de voir quelques poils percer la peau de mon menton, et qui n'ai encore aujourd'hui besoin de me raser qu'une fois toutes les semaines. Cruelle peau glabre ai-je longtemps songé.

Autre ennemie, ma silhouette longtemps haie. Détestée non pas en raison d'un éventuel surpoids mais de sa sveltesse. Il faut aussi dire qu'adolescent, j'ai longtemps couvé l'idée d'un certain idéal de corps masculin qui se devait sculpté, dessiné, ferme et puissant. Indéfectiblement, malgré chaque anti-régime (alimentation à base de protéines dans le but de prendre de la masse musculaire) et mes vains efforts sportifs, il a fallu me résoudre à ce que mon reflet dans la glace soit toujours, sans surprise, le même, celui du corps d'un minet qui aurait souhaité ne plus l'être. Il faut tout aussi dire que les standards de beauté normés, particulièrement ceux propres au milieu gay, réputé pour le culte de l'esthétisme, ont fortement nourri cette volonté de métamorphose. Après l'apologie de la crevette et les égarements stylistiques et musicaux dont elle est synonyme, le "bel homme" homo et parisien se veut viril, poilu, sportif, sculpté, grand, une barbe fournie et taillée étant appréciée. Ceux-là pullulent telle une armée de clones, se ressemblent tous ou y aspirent, et cela parait parfois bien triste de voir toutes ces singularités gommées et refoulées. Autant dire qu'en termes d'antagonisme avec mon physique de minet légèrement androgyne on ne pouvait faire mieux…

Il y'a aussi ces yeux. On me dit qu'ils sont beaux, soulignés par une forme amande et ornés de longs cils. Me résoudre alors à l'orée de mes 13 ans à porter des lunettes en raison d'une forte myopie fut un atroce renoncement, avant qu'à 19, je découvre les lentilles rigides et leurs joyeusetés parfois si désespérantes, et déshabille et allège mon regard.

Je passerais sur ces traits fins de visage que j'ai parfois souhaité tant anguleux et masculins, vivant chaque remarque soulignant une certaine androgynie comme une profonde blessure; ces cheveux bouclés, indomptables et sauvages, ces fossettes qui animent mes joues lorsque je souris, mes nombreuses allergies, la sensibilité de mes yeux.

Plus jeune, j'ai eu du mal à accepter les compliments , j'ai eu du mal à croire et à donner crédit aux éloges portés à un putatif charme que j'aurais eu. Cela a servi de charbon de bois au feu du manque de soi en moi, à ces névroses poussant à la métamorphose et au long processus d'acceptation de mon corps qui en a résulté.

En pleine période de tourments, est apparu dans ma vie Cédric, jeune photographe Bordelais qui souhaitait que je lui serve de modèle. Sans motivation particulière, je me suis voué à l'exercice et ai découvert un résultat saisissant. Il est parfois confondant de s'observer par le regard de quelqu'un d'autre, cet œil qui voit et sublime tout ce qu'on se complaît à haïr, qui voit la beauté où elle est et non plus où nous voudrions qu'elle soit. J'ai exploré chaque pli de ce corps figé et transpirant de sensualité, chaque crevasse, chaque détail comme si ce corps saisi par l'obturateur d'un appareil photo n'était à ce moment pas le mien. S'en est suivi l'exposition des œuvres de Cédric à Barcelone, où anonyme jadis pudique et en immersion dans le public, je me suis cru livré en pâture à tout curieux quelconque avant d'en tirer une certaine vision thérapeutique. Puis je réessaie, encore et encore, avec bien d'autres amis photographes, comme enivré par la première séance avec Cédric. Il y'a aussi eu ces compagnons de vie qui ont su, avec oeuvre de patience et d'affection, panser chaque blessure causée par le regard de l’autre et par d’incessantes autocritiques.

J'ai appris à l'aimer. J'ai appris à aimer cette teinte si particulière dont je suis aujourd'hui si fier. J'ai appris à m'attacher à cette silhouette svelte qui ne complaît pas aux normes, à supposer que parler de normes de ce contexte soit pertinent. J'ai appris à apprécier ces traits fins légèrement androgynes, j'ai appris à voir le bénéfice de ne pas avoir à me raser chaque matin, ou à devoir entretenir un corps obsessionnellement sculpté. J'ai appris à voir la beauté dans ces fossettes qui marquent mes joues, le reflet améthyste de ma peau, son glabre et son grain. J'ai accepté celui que je suis avec toutes ses imperfections, au détriment de celui que j'aurais aimé être. Nous nous sommes réconciliés. Nous nous retrouvons. Je me suis fait à cette idée que nous nous répétons de façon dogmatique sans en saisir tout le sens : nous nous pouvons pas plaire à tout le monde… et ma foi.. c'est bien comme ça.

Accepter son corps, c’est reconnaître en lui un certain héritage familial, une histoire et un parcours uniques, voir en lui une certaine cartographie de vie. Une cicatrice à peine visible à la jambe me rappelle avec nostalgie cette après-midi où je devais avoir 7 ou 8 ans. Ma famille s'était réunie au bord d'un petit lac qui bordait la maison de mes parents et un barbecue trônait au milieu du jardin. Aujourd'hui le souvenir de la brûlure de la braise sur ma jambe de garçonnet a laissé place à celui d'un rare moment familial et la joie diffuse dans l'air chaud et chargé des parfums des cyprès de cet après-midi d'été. Cette autre cicatrice sur le genou me renvoie quant à elle à cette période révolue où j'étais proche de mon père et que celui-ci m'apprenait à faire du vélo. C'était un mercredi soir, mon vélo était rouge, c'était un vélo de fille rouge à paillettes où il était inscrit "Fairy Monkey" sur le guidon. Je l'avais choisi.

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/!\ Toutes les photos jointes à ce billet sont protégées par droit d'auteur -

Photos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservésPhotos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservés
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COSMOPOLITAN

Publié le par Dorian Gay

COSMOPOLITAN

/!\ Ce billet est volontairement décousu. Concentration nécessaire

Entre deux impondérables. Je crois que cette locution résume avec une certaine subtilité ces petites curiosités confondantes dont est parsemée la vie. Elle résume, en tout cas, de façon prosaïque et lapidaire ces souvenirs beaucoup plus complexes qui se mêlent les uns aux autres dans ma mémoire, formant une orgie sibylline, un enchevêtrement de situations inextricables. La vie est bien curieuse dit-on.

Un de ces soirs comme tous ces autres soirs. Sans originalité, sans particularité, sans singularité, un de ces soirs dont on ne garde généralement pas impérissable souvenir. La télé est restée un peu plus longtemps allumée que d'habitude. Je n'aime pas la télé. Le petit écran a, dès les prémices de mon adolescence, été à mes yeux que le reflet opaque d'une société bien curieuse où il est de bon ton de cultiver la bêtise, la superficialité, la consommation à l'excès. Par ailleurs, doté d'un tempérament vif, l'idée de me retrouver lové dans un fauteuil, pendant des heures, devant ce qui n'est qu'une grosse boite noire animée et bruyante m'est tout simplement insoutenable. Je ne tiens pas en place. Je n'aime pas la télé. Mais ce soir-là, surement acculé par une journée plus éprouvante qu'à l'usuel, je me retrouve devant elle, soumis, allongé, les ronronnements électriques du chat parcourant mon torse. Ces soirs sans originalité vous ai-je dit. Sans originalité jusqu'à ce que mon ordinateur resté sur la table basse du salon émette ce son si particulier, et jadis si familier : le cybermonde m'interpellait par un message d'un inconnu qui s'était surement égaré sur l'un des nombreux profils que je possédais sur un nombre incalculable de sites de rencontres.

Je regarde ma montre puis lève les yeux vers le plan de ligne que je peine à apercevoir derrière les têtes qui dépassent de la foule compacte. J'ai chaud, le métro est bondé. Ma main qui retient l'anse de mon sac de weekend est moite. J'ai toujours le chic pour rater mes trains. Je m'empresse donc de sortir de la rame de métro et de m'engouffrer dans le passage qui remonte dans le hall de la Gare du Nord. Je vérifie mes billets de train une énième fois : il est prévu que j'arrive à Bruxelles à 21h15 ce soir de février 2011.

Le voyage est court, je repense à ces semaines de dialogue interrompu que j'avais entretenu avec Baptiste. Je me rends compte du temps passé depuis ce soir où la télé est resté trop longtemps allumé et où le chat se complaisait à ronronner sur mon torse et je suis en même temps vivifié par une angoisse terrible. Je retombe en adolescence et me découvre anxieux à l'idée que la première rencontre allait survenir ce soir : "et si le fantasme couvé pendant toutes ces semaines s'évanouissait? et si je ne lui plaisais plus? et si la réalité des choses avait raison de la fantasmagorie des belles choses que nous avions, virtuellement certes, échangées? me prendra-t-il dans ses bras ou me fera t'il la bise? quel sera son parfum?".

Ce fut beau, à fleur de peau et à fleur de poésie. Ces moments dont on se souvient avec une nostalgie douce et sucrée comme si on oubliait tout le reste. Baptiste était un de ces garçons qui vous donnent tout, qui se donnent à vous, entier et sans concession, sans emballage et sans fioriture. Un de ceux-là, rares, qui vous émeuvent et arrivent avec la simple pureté d'un sourire à briser vos barrières d'introversion. On s'aime donc. On s'est aimés à en vouloir crever. Ce type de relation forte qui vous mue et vous fait perdre tout sens commun, toute mesure. On s'est aimés entre 342 kilomètres très exactement, et je prends plaisir à y compter les 2 kilomètres au cours desquels on se perdait systématiquement à la sortie de l'autoroute et tournions en rond avant de se décider à mettre le GPS en marche. On s'est aussi aimés particulièrement les weekends, deux jours sur sept, toutes les semaines pendant un an, avant de se rendre compte que la distance devenait pernicieuse. Je ne pouvais me résoudre à cette époque de ma vie à quitter un socle de vie relativement stable et des projets à foison pour une expatriation du côté du pays plat et où les gens vous répondent un "s'il vous plait" quand vous leur opposez un "merci". Baptiste ne pouvait guère non plus; un travail stable depuis quelques années déjà, des opportunités rares à Paris, une aversion profonde pour les grandes villes. Fin de relation amère sur une équation impossible.

Puis il y'a eu Gabriel à Berlin. Ensuite est apparu dans ma vie, Alexandre, qui après quelques semaines lumineuses s'expatriait pour San Francisco. Je me remémore aussi de Théo qui lui a préféré la chaleur de la méditerranée et ne s'était jamais vraiment adapté à la vie à Paris après une enfance passée à courir derrière les sauterelles dans les oliveraies embaumées par les champs adjacents de lavande et de tournesol. Je me rappelle aussi de Finn, Suédois vivant dans la capitale scandinave et avec lequel j'ai partagé des jours entiers devant des écrans rétroéclairés interposés avant qu'il me rejoigne à Paris, que je lui rende la pareille à mon tour en allant le voir à Stockholm et qui a souffert d'une distance absurde et lancinante avant que nous décidions à y mettre fin et à devenir amis. Je n'oublie pas non plus Laurent à Marseille, Eric à Genève, Roberto au Cap, Benoit à Tokyo, tous autant d'autres histoires éphémères et hétéroclites, plus ou moins longues, et placées sous le signe de la distance.

Avec le recul, je me complais parfois à penser, au détour d'une agence Thomas Cook ou d'une rediffusion de Thalassa que ces expériences m'ont permis tôt, motivé par des affinités partagées avec ces garçons aux quatre coins du monde, de découvrir des gens attachants et des cultures merveilleuses, de contempler des paysages splendides tirés des plus belles photos de cartes postales, comme si ces jours-là, en ces lieux-là, la nature, coquette, avait décidé de se parer de ses plus beaux atours. Je me suis enrichi et j'en garde des souvenirs qui, encore aujourd'hui, me font frissonner la peau et me perdent dans des rêves encore intacts et frais.

Vous savez, à mon âge, ces histoires qui débutent pas un solennel et anachronique "il était une fois deux gens qui se sont rencontrés dans un bar, au bureau ou par le biais d'amis proches…" sentent le renfermé et virent sépia.

De nombreuses histoires contemporaines débutent par un "poke" ou par le bip d'un email ou d'un message électronique ou sur un site ou une application de rencontres quelconque. Si ces technologies ont eu pour effet indéniable de détruire les frontières géographiques déjà bien mises à mal, elles ont aussi considérablement élargi le terrain des rencontres possibles à l'infini de telle sorte que le concept de relation à distance est aujourd'hui totalement banal.

De façon liminaire, une relation longue distance peut paraitre comme une expérience intense et excitante, être synonyme d'un certain exotisme même : cela n'est pas totalement faux. Il faut néanmoins nuancer le propos en n'omettant pas tous les inconvénients et les frustrations que ce schéma peut engendrer.

Pour certains, cela apparait comme une évidence. Certains de nos pairs ont besoin de préserver une certaine liberté, de garder clos un certain espace réservé au sein duquel une autre personne, aussi proche soit-elle, aurait du mal à trouver sa place. La relation à distance peut également séduire deux autres catégories de personnes : celles qui privilégieront leur épanouissement professionnel à leur vie de couple, la distance permettant alors qu'aucune compétition ne s'installe entre leur relation et leur travail et ceux qui n'arrivent pas à s'épanouir dans une configuration classique pour des raisons plus ou moins légitimes.

Lorsque l’argent et le temps vont de pairs, la relation peut être mieux nourrie malgré les kilomètres, en permettant une régularité dans les rencontres. Bien que les retrouvailles soient généralement extatiques, il reste, sur le pavé dur d'un quai de gare ou dans la froideur d'une salle d'attente d'aéroport, l'amertume de la brièveté et le sentiment fugace que les choses stagnent comme si chaque rencontre devenait une parodie de la précédente : des habitudes et des redondances s'installent progressivement. A ces choses s'est ajoutée, pour ma part, l'opacité de l'avenir proche, les incertitudes qui devaient être appréhendées tôt ou tard notamment celle de savoir si un tel lien subsisterait longtemps à des pressions quotidiennes, les choix qui devraient être faits. J'ai toujours estimé que dans ce type de relation, le fantasme et les projections sont rois. On peut facilement se faire un film dans son coin en se nourrissant d'un lien symbolique rarement mis à l'épreuve de la réalité. Même si les outils modernes facilitent la communication immédiate, l'absence de contacts rapprochés dévitalise la relation et peut amener un repli narcissique où l'autre n'existe pas vraiment, ou seulement à travers un lien imaginaire.

Ce seront les quelques leçons que j'ai tiré de ces nombreuses expériences. Nombre qui me laisse d'ailleurs parfois pantois, au point où il m'arrive, avec une pointe d'ironie, de penser à l'acharnement du sort. Jeter cela au sort permet surement de ne pas se poser les bonnes interrogations qui permettraient d'expliquer une telle propension à s'amouracher de garçons vivant à des centaines, voire milliers de kilomètres ou encore ceux-là qui, animés par une envie plus ou moins latente, décident de quitter Paris pour d'autres latitudes. Désir refoulé de quitter Paris? Peur de l'engagement sempiternel? La réflexion reste intacte mais les fissures sont encore béantes.

A la distance je dis dorénavant non. Je ne suis pas de ceux-là qui dogmatisent et affirment de façon péremptoire la stérilité des relations à distance, mais plutôt de ceux-là, endurcis dans le moule de l'expérience et des déboires, que l'on ne surprend plus à jouer à ce jeu. Cela reste subjectif et je continue à envier ceux, tant nombreux, qui arrivent à s'épanouir à deux malgré les kilomètres et l'organisation stricte que suppose la relation à distance.

Mais je suis fondamentalement de ceux-là qui se complaisent à rêver, souvent la tête levée. La tête levée vers l'écran affichant les arrivées prévues. L'espace est bruyant, il s'y entremêlent un raffut se nourrissant des dizaines de langues différentes parlées tout autour de moi, le crissement des valises que l'on traîne, et les annonces froides et ciselées de l'hôtesse, répétant que le vol AF 955 venait d'atterrir. Au-dessus de la petite foule qui descend les escalators, une tête pas comme toutes les autres têtes se dégage. Deux larges sourires sont échangés.

- Bon… alors… voyons voir… c'est si loin que ça Tokyo?

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VOYEZ COMME JE DANSE

Publié le par Dorian Gay

VOYEZ COMME JE DANSE

Le pas est léger mais véloce sur le pavé lézardé de la Rue Mouffetard. Les craquelures du trottoir abîmé, telles des artères, laissent ruisseler une eau scintillant à la lumière de l'unique lampadaire du passage où nous nous engouffrons pour échapper à l'averse subite.

Abrités sous l'auvent précaire de ce qui semblait être une énième souricière pour touristes d'infortune, nous éclatons spontanément d'un rire sonore à deux voix, qui emplit la ruelle sombre.

Le ruelle ne reste pas longtemps déserte, elle se retrouve quasiment instantanément gorgée par un défilé de silhouettes agitées cherchant refuge. Mélange hétéroclite de gueules cassées râleuses, de mères agitées tentant, tant bien que mal, d'abriter leur marmaille excitée et amusée par les filets de pluie, de vieux et de vieilles inquiétés.

Je ne me lasserais jamais du spectacle de la pluie qui tombe sur Paris, tant elle mue la ville et les comportements. L'air froid et pollué laisse place à une légère brise fraiche et humide, les sons cosmopolites laissent placent quant à eux au clapotement ininterrompu des gouttes d'eau. Le pas trainant des passants se fait confus et pressé, les regards se croisent plus qu'à l'habitude, quelques minutes de vie et quelques sourires s'échangent entre inconnus sous des abris d'infortune le temps que l'intempérie leur accorde un peu de répit. Paris est un spectacle, la vie est en un elle-même, mélange réconfortant de certitudes, d'habitudes, de rythmes séculiers et de spontanéités, de lueurs, de petites fraicheurs et de petites surprises comme celles -là.

J'aime incontestablement être surpris, et préfère ne pas savoir, ne pas m'attendre, ne pas me préparer au prévisible, au certain, à l'attendu. Je frissonne à l'idée de m'abandonner, entier et candide à la fortune des choses, tel un marin qui abandonne aux flots sa pagaie et se laisse guider par le courant naturel des choses. Il est parfois si délectable de ne pas se laisser aller aux projections et aux prévisions et de vivre ce présent qu'il nous est parfois si difficile de saisir tant nous sommes acculés par le passé et rongés par les incertitudes qu'induit l'avenir. Entre un avenir qui n'existe pas encore et un passé qui n'existe déjà plus se glisse une pure abstraction, une sorte de rêve impossible. C'est cette absence haletante que nous appelons le présent. Personne n'a jamais vécu ailleurs que sur cette frontière vacillante entre le passé et l'avenir mais tout le monde se complait parfois à l'ignorer. Si j'écris aujourd'hui avec une certaine assurance, je n'oublie pas le jeune torturé qui m'habite, celui-là qui pendant longtemps s'est perdu dans les méandres du passé, ruminant et fulminant après ce qui a déjà été et qui ne sera pas et s'inquiétant, ulcérant de ne pas savoir de quoi demain serait fait et vivant dans une anticipation constante, prévoyant, calculant, épargnant.

Je préfère aujourd'hui, de loin, le mystère à l'absurde. J'ai même un faible pour le secret, pour l'énigme. Les malheurs , trop réels, les ambitions, les échecs, les grands desseins, et les passions elles-mêmes si douloureuses et si belles, changent un peu de couleurs. Avec souvent quelques larmes, je me mets à rire de presque tout. Les imbéciles et les méchants ont perdu leur venin et leur dard. Pour un peu, je les aimerais. Une espèce de joie m'envahit. Je remercie je ne sais qui de m'avoir jeté dans une histoire dont je ne comprends pas grand-chose mais que je lis comme un roman difficile à quitter, un roman à une voix et dont l'encre aura été mon narcissisme, mes interrogations et mes doutes et que j'aurai beaucoup aimé.

Dans une époque si lourde, où la dérision, le cynisme et la contestation sont devenus les nouveaux impératifs sociaux, j'aime faire profession d'admiration. Pratiquer l'enthousiasme et entretenir, ainsi, l'espérance, m'interdisant de pleurer le passé, et de me lamenter sur le futur. Entre nostalgie et impatience, il est une place qu'il faut apprendre à habiter: le présent. Etre là, au présent, entièrement dédié à l'instant avant que ce dernier ne disparaisse et ne nous entraîne dans sa chute. Se souvenir des belles choses, se surprendre à rêver.

Mais se surprendre également à changer et à oser. Bien prétentieux mot qu'est le changement; mot dont je ne déguste le nectar que ces derniers temps. Si il y'a une vérité aussi nue que celle qui veut que nous naissons pas tous avec la même histoire et les mêmes prédestinations, il y'en aussi une que de dire nous en sommes tous parfois si prisonniers.

Comme disait Jean d'Ormesson, prisonniers de nos familles, de notre milieu, de nos métiers, de notre temps, des codes qui nous sont imposés, opprimant tant bien que mal nos réelles volontés, tels des corsets ou des gaines sociales. Pourquoi? Question naïve que voilà : pourquoi?

Ce à quoi j'aurais jadis répondu : "parce que c'est comme ça". Je me suis ainsi rendu compte qu'un certain nombre de décisions, parfois éminemment importantes, que j'ai prises furent dictées par les mauvaises impulsions, les mauvaises raisons. La prise de conscience de l'existence et de l'ampleur insidieuse de ces codes sociaux omniprésents est douloureuse. Il m'était ainsi inconcevable de ne pas me destiner à de longues et brillantes études, couronnée par une carrière épanouie, m'ancrant dans une sorte de schéma idéal et utopique auquel j'aurais satisfait. Il m'était également tout aussi inconcevable que mes pairs ne fassent pas de même. Je ne donnais pas de crédit à ces légendes de reconversion professionnelle, à ces histoires de gens qui plaquent une vie professionnelle florissante pour se vouer à une passion longtemps couvée.

Enième exemple en ce jour du weekend dernier. Un "mais c'est toi ! c'est pas vrai" criard et féminin m'arrache de mes rêveries habituelles et du doux bercement de la ligne 4. Après quelques embrassades et quelques échanges sommaires, cette jeune fille connue au cours de mes études et que je n'avais pas revu depuis un long moment m'annonçait qu'après des études en école de commerce et en droit, faites sans accroc, changeait de vocation pour devenir … comédienne.

Comédienne disait-elle. Cela m'a fait sourire, sourire de spontanéité. Je me suis retrouvé le soir même, après quelques verres de chardonnay, devant le puzzle, les petits morceaux recollés qui composaient ma vie et je comprenais véritablement cette fois-là qu'il n'appartenait qu'à moi d'en faire ce que je souhaitais. Le comprendre était la clé.

Non, je n'ai pas pris mon sac à dos et le premier billet d'avion pour des destinations inconnues et des paysages inexplorés, je n'ai pas encore moins envoyé ma lettre de motivation derechef dans une enveloppe aux motifs fleuris, ni encore moins décidé de me vouer à l'humanitaire en Birmanie. Je me suis juste rendu, enfin, après ces 22 années linéaires, que je pouvais reprendre les rênes de ma vie, partager avec le sort la co-écriture de ce roman dans lequel je suis plongé depuis 22 ans en tant que protagoniste principal.

L'averse mue en bruine et nous sommes toujours sous le porche à l'abri et je sens que son regard perplexe est posé sur moi depuis un instant déjà. Je m'imagine qu'il se complait à deviner les contrées dans lesquelles flottent mes pensées. Le propre des longues amitiés est de permettre de supporter les silences, ces blancs parfois longs qui peuvent ponctuer une conversation et qui n'en paraissent pas plus gênants.

La rue est devenue silencieuse, vidée du tumulte brusque qu'il l'animait quelques minutes auparavant. Impatient l'ami qui finit par proposer : "allez on y va ! la pluie est bientôt terminée. Passons par le fleuriste, je dois m'acheter une nouvelle plante d'intérieur, j'en ai perdu une cette semaine".

Une demie heure plus tard, chargé d'un ficus et d'un bouquet de roses oranges, et refermant la porte d'un magasin embaumée de senteurs sucrées et sur un vieux fleuriste au regard doux, à moi d'adresser à mon compagnon d'infortune : "Merci pour les roses" accompagné d'un sourire sincère. Avant d'ajouter, dans un rire : "Et merci pour les épines". Oui, il faut imaginer Dorian heureux.

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Les Non - Choix de Dorian

Publié le par Dorian Gay

Les Non - Choix de Dorian

Nature ou aux fruits ? Bio ou ordinaires ? Pack de deux, de quatre, de huit ? Lait de vache, de brebis, de soja ? Pots en verre, en terre cuite, en plastique ou en carton ?  Nous passons notre vie entière à devoir décider. Sans arrêt. Depuis les yaourts jusqu’aux éléments majeurs de notre existence, comme la personne avec laquelle nous vivons, l’emploi que nous acceptons ou refusons, la conception d’un enfant, l’achat d’un logement remboursable sur quinze ou vingt-cinq ans, un engagement politique ou religieux… Et d’une foule d’autres choses plus ou moins importantes, mais souvent un peu inquiétantes : se faire vacciner ou pas, un chino bleu ou un chino vert pâle, partir dans ce pays où la terre risque de trembler ou plutôt le ClubMed d'à côté, accepter un devis, trouver un nouveau médecin, bousculer les convenances…

 

Sans que nous comprenions toujours pourquoi, le choix devient parfois inextricable. Comme si la profusion et la liberté nous engloutissaient et nous faisaient perdre nos repères.

 

Pendant longtemps, les individus se sont conformés à un destin défini par leur naissance : classe sociale, métier transmis de père en fils, rôle prédéterminé en fonction de leur sexe, de leur place dans la famille, de leur religion… Chacun suivait les injonctions de la société, pour en assurer la cohésion et l’équilibre, sans qu’il ne soit jamais question d’un quelconque épanouissement individuel librement décidé.

 

Mais les révolutions et la démocratie sont passées par là. En décrétant la liberté et l’égalité, elles ont individualisé la société, et donné à chacun la responsabilité de son développement personnel et de son propre bonheur. Et la possibilité de choisir tout ce qui, jusqu’alors, lui était imposé. À nous, désormais, de trouver le moyen de devenir des êtres libres, épanouis, harmonieux, développés.

 

Nous voilà donc, parfois, totalement dépassés par l’infinité des possibilités de choix qui s’offrent à nous, et l’écrasante responsabilité qu’elle fait peser sur nos épaules. Au point de ne plus pouvoir rien décider du tout. Et même de la voir parfois se transformer en aboulie : une maladie qui enferme ses victimes dans l’incapacité chronique de contacter leurs désirs et d’exprimer une volonté. Maladie dont je suis sans conteste atteint, au stade terminal même je dirais. Faire des choix fut toujours quelque chose d'éminemment difficile pour moi; au point où, à HEC, dans le cadre de mes études, un professeur m'avait vivement exhorté à m'inscrire dans un module proposé par l'école et qui s'intitulait "Prise de décision" dont le contenu m'a permis de prendre plus de hauteur et de théoriser mon mal mais qui s'est révélé dans la vie de tous les jours inefficace.

 

A quel point suis-je atteint vous demandez vous? Au point où les choix usuels les plus anodins deviennent de véritables anicroches; c'est ainsi que le choix d'un film ou entre deux paires de chaussures dans un magasin, ou pire, d'une boisson sur une carte de bar deviennent d'étonnants et d'indisposants moments folkloriques. Je me souviens avec ironie du jour où, jeune bachelier, je me retrouvais à la date butoir des inscriptions en Université, toujours tiraillé par un choix antinomique entre la Faculté de Droit et celle de Sciences Economiques, choix qui ne fut tranché que dans le véhicule de ma mère qui me conduisait au bureau des inscriptions.

 

Je compare souvent la vie à des voies ferroviaires, marquée de nombreuses intersections où, chaque dérivation, chaque virage, chaque choix de direction pris trop tôt ou trop tard, peut mener à d'infinis scénarios, d'innombrables destinations. Et devant une telle succession tentaculaire de choix, on ne peut qu'avoir peur – peur de louper le coche, de ne pas prendre le bon virage, de louper de meilleures opportunités. Et quand on pas réellement eu le choix, comme cela a pu être le cas en ce qui me concerne pendant une période assez longue de ma vie, cela peut s'avérer particulièrement enivrant… ou tétanisant, lorsque l'on se retrouve devant ce vide insondable, partagé entre l'envie de s'y jeter et de se laisser porter par le vent (ou de s'écraser pathétiquement) et l'effroi du vertige.

 

Les spécialistes en relations humaines imaginent des « carrefours de carrière » et autres bilans de compétences, pour nous aider à savoir où nous en sommes et, surtout, vers où nous pouvons ou devons aller. En perdant de vue, souvent, la question centrale du choix identitaire : avant de trouver quoi choisir, peut-être faut-il savoir qui je suis et ce que je veux. Et c'est peut-être cela le fond du problème, je ne sais très certainement pas ce que je veux et je préfère souvent me laisser guider par cette chose que nous appelons  le destin et qui n'est, en ce qui me concerne, que la superposition de "non choix". Je suis donc  passivement le cours de la vie et des évènements qui la ponctuent, me faisant souvent opposer les choix d'autrui. Comme beaucoup de personnes, j'essaie de rationaliser les choix et de raisonner avec pragmatisme, notamment à l'aide de ces fameuses balances "pour – contre / avantages – désavantages" que nous avons déjà tous, à degrés variables, déjà expérimenté. Mais il faut parfois se rendre à l'évidence et reconnaitre les limites de cette méthode bien trop cartésienne: la vie n'est pas un cours de bourse ou une équation mathématique; on ne peut pas indéfiniment "optimiser" ses choix en y appliquant des règles rigides.

 

 

Outre le fait de ne pas réellement savoir ce que nous voulons, je suis convaincu que la deuxième motivation des non – décideurs pathologiques s'enracine souvent dans la volonté de ne pas se fermer aux différentes possibilités. En effet choisir c'est souvent exclure, écarter, et de ce fait ne pas choisir, offre ce confort psychologique douillet de se réserver toutes les possibilités, de rester ouvert à toutes les éventualités et les opportunités.

 

 

Enfin, troisième raison, je pense qu'il est nécessaire de garder à l'esprit que se tromper n’est pas gâcher sa vie. On a beau s’efforcer de faire le “meilleur” choix, la manière dont les liens amoureux, conjugaux, professionnels, sociaux se façonnent fi nit toujours par nous échapper. Même si c’est difficile à admettre, il semble que la manière la plus sage de rendre nos choix moins douloureux soit d’accepter que, finalement, une grande partie de leurs conséquences nous échappe !

 

Je me soigne donc chers lecteurs… je me soigne ….

 

Et quoi de mieux, pour rompre cette pernicieuse passivité qu'une belle folie : ce boulot m'ennuie, Paris me lasse à nouveau, l'ailleurs m'interpelle de plus en plus… et ce projet de tour de monde en semi road trip en décembre, commence à occuper mes pensées.

 

"Vous êtes effrontément jeune" m'avait lancé l'Associée qui m'avait fait passer l'entretien pour mon poste d'Avocat collaborateur. "Si j'étais vous, mon dieu… les folies que je ferais avant de vouloir entrer dans les carcans usants du métro-boulot-dodo !".

 

Elle avait raison… et Paulo Coelho aussi : « Un peu de folie est nécessaire pour faire un pas de plus. »

 

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TBM des Neurones

Publié le par Dorian Gay

TBM des Neurones

Si vous me lisez depuis longtemps vous devriez savoir qu'il m'arrive de m'épancher de façon assez cyclique sur le sujet bien générique de l'intelligence. Outre le fait que je sois précoce, je reste convaincu que l'intelligence (ou son antipode) a des implications importantes voire prépondérantes dans la façon dont nous abordons la vie (et bien souvent le couple) et je vous avouais à demi - mot et de façon ironique que j'aurais voulu être un imbécile pour réprendre les termes de Jean d'Ormesson.

 

Ces dernières semaines, suite à mon déménagement, j'ai enchainé les nouvelles rencontres de façon frénétique, comme animé par une envie boulimique de voir de nouvelles têtes, de rencontrer les nouveaux voisins et de tisser de nouveaux liens. Et je dois vous avouer que me retrouver devant un panel aussi large de physiques hétérogènes, d'esprits différents, de styles de vie hétéroclites m'a fait réaliser une chose et mettre un terme sur ce que je semble être: un sapiosexuel, léger.

Les sapiosexuels sont des gens pour qui l'intelligence est la chose la plus attirante sexuellement et plus généralement chez les autres.

Honnêtement, avant de me pencher sur la question, je connaissais le terme mais l'appréhendais comme une sorte de phénomène de mode, à mi chemin entre de la vanité et de la suffisance et cela notamment car je supputais que pour se considérer sapiosexuel, il fallait soi même se considérer comme faisant partie de l'intelligentsia, ce qui pour moi était totalement subjectif et présomptueux. Je considérais en outre que tout le monde était à dose plus au moins différente, sapiosexuel, et que par conséquent, cela n'avait point besoin d'être nommé et de constituer une catégorie imperméable de personnes. Oui, j'imagine en effet assez difficilement une personne préciser objectivement que sa recherche ne porte que sur des personnes dont la crucherie et l'ilotisme ne font aucun doute.

Ensuite, j'ai pensé au fait que Snooki est enceinte et fiancée et que ces gens vont certainement trouver quelqu'un qui va les aimer inconditionnellement. Puis j'ai pensé à Nabilla et à toutes ces personnalités publiques qui illuminent nos écrans de leur bronzage UV et de leur aculturisation et qui n'étaient généralement pas malheureuses.

On peut donc en déduire qu'il y a des gens, quelque part, qui se foutent de l'intelligence de leur douce moitié comme de leur première paire de bobettes. Intéressant.

Inquiétant, mais intéressant.

Je n'avais jamais imaginé qu'on ne puisse pas être ébahi, soufflé, et tomber sous le charme d'un esprit vif et acéré. Qu'on ne recherche pas la compagnie de quelqu'un qui met notre cerveau au défi et qui nous pousse à avoir de nouvelles idées et toujours plus de réflexions sur tout et rien.

D'un autre côté, je ne suis pas en train de vous avouer que je trouve sexy un illuminé qui cite du Dostoïevski et déclame l'histoire de la Grèce Antique entre une tranche de fromage du Québec et une gorgée de vin argentin. Il faut savoir doser, évidemment. Exhibée comme de la viande sur un étal de boucher, l'intelligence (et la culture) devient presque aussi obscène que le vide intersidéral entre les deux oreilles de certains candidats de téléréalités.

Tout ça m'amène à me demander quel serait le top 5 de mes critères pour être attiré par quelqu'un. Dans l'ordre: l'humour, l'intelligence/la culture, les attentions, le charme et l'humilité.

 

Puis, j'ai passé en revue mes récentes rencontres, mes coups de coeur et mes petites aventures par le prisme du fruit de cette réflexion et il s'est avéré que ceux qui m'avaient laissé un souvenir impérissable n'étaient pas les plus grands et les plus séduisants (même si leur charme ne me laissaient pas indifférent), mais plutôt ceux là qui ont retenu mon intérêt grâce à une référence lâchée au détour d'une phrase, à une analyse pertinente d'un sujet, à ce petit truc là qu'on ressent très vite.

Et j'ai réalisé que j'étais toujours interpellé par les garçons qui lisaient dans le métro (Voiture Magazine, FootClub Mag, tutti quanti exclus bien évidemment), qu'apprendre de l'autre me stimule énomément et que mes plus belles expériences, même sexuelles et éphémères ont toujours débuté autour d'une bouteille de vin et de très longues discussions préliminaires.

 

Je m'appelle Dorian, j'ai 21 ans, j'ai un chat et des poissons, je suis cho now et je cherche TBM des Neurones.

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