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Sale attente

Publié le par Dorian Gay

Sale attente

Dans une salle d’attente remplie de l’attente des gens, on peut fermer sa gueule pendant quatre heures, fermée fermée comme l’esprit du monde dans la rue et le mien aussi, et même si on dit rien à personne, on va tout savoir. S’agit juste de hocher la tête de temps en temps.

Je sais le prénom et l’âge de tous les enfants qui étaient là. La petite Eva est adorable.
Je connais tout des problèmes d’élocution de la fille d’un gars qui s’appelle Carol, fille qui n’y était même pas.
J’ai vu les radiographies de cinq madames différentes, dont une avait une tête d’épingle pognée dans le doigt.
Je connais l’arbre généalogique complet d’une certaine Sylvie, qui avait mal au genou.
André Turcotte a été appelé trois fois, ne s’est jamais présenté.
Je me suis fait poser la question «vous, ça fait combien de temps que vous attendez?» plus de douze fois. Chaque fois j’ai répondu avec mes doigts, en espérant ne pas me retrouver à avoir besoin de ma deuxième main.
J’ai appris que le réflexe normal, quand quelqu’un est appelé, est de dire à tout le monde autour «me semble que je suis arrivé avant lui, moi, comment ça que c’est à son tour?».
J’ai appris que «c’est pas normal, attendre autant. Avoir su je serais pas venu.»

Les gens ont un besoin viscéral, lorsqu’ils ont un bobo et qu’ils s’inquiètent, et qu’ils attendent d’être rassurés, de se faire rassurer d’abord par n’importe qui qui traîne pas loin. Ça fait des salles d’attente où tout le monde parle à tout le monde, mais où personne n’écoute personne. Hochement de tête.

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Dans le lit des autres

Publié le par Dorian Gay

Dans le lit des autres

Il m'arrive parfois de dormir chez les autres. Dans le lit des autres. Pour une nuit, juste une. Avec des inconnus ou des connus, m'importe. Parfois donc, sans que je sache trop pourquoi et comment, je me retrouve dans des bras étrangers le temps d'une nuit, le temps d'une étreinte, 8 heures en moyenne.

Je me souviens parfaitement du premier jour où j'ai commencé. Ce devait probablement être l'été 2011. Insouciant, à l'âge où l'amour et les sentiments sont kitsch – celui où les nuits sont ivresse et chair, je découvrais Grindr. C'était beau ces petites bulles bleues sur fond noir et orange – presque à en oublier déjà que c'était d'autres garçons derrière. D'autres garçons faits de chair, avec une vie, des amis, un travail, peut être même un poisson rouge ou des plantes et tout, et tout. Surprenant n'est ce pas ?

De blop, en blop, de cliquetis en cliquetis sur le clavier du téléphone on s'échange des prénoms comme des cartes Pokemon, on se demande où on vit, on s'échange des photos de chats, de fleurs et de bites et on se dit qu'on prendrait bien un café en terrasse ou qu'on se baiserait dans la cage d'escalier d'un vieil immeuble Haussmannien. Ca dépendait des fois. Ces liens virtuels se construisent et s'effritent aussi facilement qu'un vieux pull GAP passé trop longtemps à la machine à laver.

Et puis y'a des soirs comme celui-là, celui-là dont je vais vous parler. Je n'étais pas loin de Montmartre – j'aime bien Montmartre. Je trouve que c'est un quartier sympa et je n'ai pas attendu de voir Amélie Poulain pour aimer ces petites ruelles, ces petites échoppes de la rue des martyrs qui ne semblent pas avoir changé depuis des siècles, comme si le temps s'était arrêté dans ces rues de Paris. On s'attend à chaque tournant de rue à entendre un accordéon résonner sur les murs lézardés du quartier et une voix intemporelle envelopper ces notes volatiles. Je digresse, pardonnez moi. Je vous parlais donc de Grindr, des garçons, du sexe et de ce jour là.

Il m'écrit comme tous ces autres. Une belle bulle bleue apparaît sur mon écran de téléphone. Elle est assez petite, elle contient un "salut". Parfois c'est bien de commencer avec un "salut", ca évite de se demander si on doit plutôt utiliser un "bonjour" ou un "bonsoir" selon le moment de la journée. Ca reste sobre et engageant en plus un "salut". Je suis poli, je réponds donc un "salut" symétrique, un "salut" miroir. Les bulles s'enchainent sur mon écran et deviennent de plus en plus grandes et grosses comme si elles se nourrissaient des minutes qui passent et de l'énergie de nos doigts sur le clavier.

Il me demande ce que je cherche. Je ne sais pas – 3 ans après je ne sais toujours pas. C'est curieux tout ces gens qui cherchent quelque chose. Moi, à vrai dire, j'attends plutôt qu'on me trouve – pour quoi ? Je ne sais pas non plus. Je ne sais pas beaucoup de choses.

Il me dit que lui veut dormir avec quelqu'un. Juste dormir. Il a 26 ans, de beaux cheveux noirs bouclés qui sentaient la méditerranée et de beaux yeux aussi. Enfin, je crois. Je sonne en bas de son appartement Montmartrois. Il m'ouvre. La nuit est tombée depuis un certain moment mais Montmartre elle est toujours en éveil. Nous prenons un thé ou une tisane – je ne sais plus exactement. Nous nous racontons des brèves de nos jeunes vies comme pour briser l'anonymat derrière lequel nous nous protégeons. Je crois qu'il s'appelait Lucas et qu'il était jeune prof.

Les heures passent, les corps se délassent – nous nous couchons dans les bras l'un de l'autre et nous endormons lentement, au son mélancolique d'une ville qui s'endort et au gré des mains caressant inlassablement nos peaux respectives. Nous sommes des amants inconnus, des amants passagers, des amants éphémères cette nuit platonique.

Le lendemain je prends mes affaires disséminées dans cet appartement du 5ème étage et partage un dernier et solennel café entrecoupé de discussions candides avec ce jeune Lucas. Quelques heures plus tard, la porte de ce petit appartement parisien se referme et avec elle cette petite lucarne ouverte, le temps d'un songe, sur la vie d'un inconnu d'un soir. D'un inconnu qui replonge dans la mare pleine d'autres inconnus. Un inconnu dont on ne garde que quelques souvenirs épars, le parfum d'une peau et les boucles d'une chevelure brune.

Je trouve que la vie est fabuleuse. D'autres fois elle me fait peur. Nous passons quotidiennement nos journées dans une foule compacte, dans le métro, au travail, dans la rue, en oubliant que chaque personne qui compose cette masse, chaque particule de cette molécule sociale est un univers complexe à elle seule. Derrière chaque pas sur le trottoir, chaque regard évité dans le métro, chaque manteau frôlé, il y'a une vie, des projets, des angoisses et des rêves. Derrière chacun des ces visages il y'a peut être de la solitude.

Certains la noient donc dans les bras chauds d'autres inconnus – le temps d'un soir ou un peu plus, comme pour se rappeler ce que ça fait.

C'est curieux. Plus tard, je l'ai fait à nouveau un certain nombre de fois avec un certain nombre d'inconnus qui m'ont demandé de dormir dans leurs bras juste le temps d'une nuit. Je passe de lit en lit, de couverture en couverture, m'imprégnant de l'odeur volatile de chacun d'eux comme de leurs vies, ou du peu qu'ils me confient spontanément. Je ne baise quasiment jamais avec eux, ce serait vicier l'exercice et ces moments si particuliers. C'est curieux cette impression de partager la plus grande intimité, sans sexe, et la plus infinie tendresse avec ces gens qui semblent bien seuls dans des appartements bien trop froids.

Pourquoi j'accepte ? Je ne sais pas – une curiosité malsaine ? Le plaisir de partager de la tendresse ? Une empathie exacerbée ? Une solitude camouflée ? Peut être un peu de tout ça surement. Mais au fond, ce que j'aime c'est le côté furtif de ces rencontres. Je préfère effleurer la vie des inconnus d'un soir plutôt que de l'éteindre. J'aime les mystères qui perdurent le lendemain, j'aime ce dernier café avant de franchir une dernière fois le palier de ces appartements et de faire une bise qui cache maladroitement des adieux.

C'est dur parfois, la vie. C'est si froid dans le lit des autres, parfois dans le mien.

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Bang Bang, Je L'ai Tué

Publié le par Dorian Gay

Bang Bang, Je L'ai Tué

**Billet réponse à Bang Bang, Vous Etes Morts**

C’est comme un chant, quand on chante faux, comme une danse, quand on ne danse pas. C’est maladroit, c’est croche, c’est un peu mon quotidien. C’est mes soirées devant l’ordinateur, à penser que je serais mieux ailleurs, à m’imaginer des loisirs branchés et des sorties chaudes. C’est mes soupers aux pizzas pochettes, mes lunchs congelés, mes mots sur le clavier, mots forcés. Clavier noir, lettres blanches, c’est mes idées que je tords par obligation, je n’ai rien de spécial, mais j’aimerais tant.

C’est comme un chant, quand on chante faux, comme une danse, quand on ne danse pas. J’ai bientôt trente ans. Je m’en fous. J’ai bientôt trente ans et c’est comme si j’en avais douze. Donnez-moi un ActionMan, donnez-moi un Coleco Vision, donnez-moi un fusil à pétards. Donnez-moi un vélo et des amis, donnez-moi des journées complètes à faire n’importe quoi, donnez-moi des belles journées, du soleil, donnez-moi du temps, donnez-moi des gens.

Donnez-moi une job qui a du bon sens.

Mine de rien, j’ai fait 28 fois le tour du soleil. C’est pas beaucoup. Mais c’est beaucoup.

• • •

Je suis derrière mon comptoir, 28 ans, j’ai oublié de m’emmener un tupperware. Je ne suis pas de bonne humeur. Je ne suis pas dans une bonne journée, ni dans un bon mois. Je ne suis pas souriant. Je ne suis pas la Fée clochette, ni celle des dents. Il fait froid ici, et il n’y a presque personne. Un gars plutôt mignon, métissé, qui regarde la même rangée de DVD depuis une demi-heure. Une madame qui vient d’entrer et qui ressort. Ce n’est pas le paradis, ce n’est pas un nuage et des anges et des ailes. Ce n’est même pas un lit et des couvertures, pas des plumes, pas des coussins. C’est un rayon DVD à la FNAC. Froid et terne, un petit club à néons, 3 vieux DVD pour 15 euros, ça pue un peu, il y a des traces de boue sur le plancher.

Hier soir mon mec m’a laissé. Pour rien, non. Juste comme ça, il était las, ou il avait rencontré quelqu’un d’autre, je ne sais pas. Il ne me l’a pas dit. Ce n’est pas un bavard. J’avais ramené Eastern Promises du travail, on l’a regardé vers 22 h, en silence. Quand on est arrivés au générique, il m’a dit que ça ne marchait plus, qu’il fallait arrêter parce qu’il allait devenir fou. Je n’ai pas compris, j’ai pleuré. Il m’a dit de ne pas pleurer, que ça ne servait à rien, que c’était comme ça. Il s’est levé, il est parti. J’ai crié. En mettant son manteau, il m’a dit que c’était fini, qu’on pouvait être amis si je voulais. Je l’ai frappé en gueulant qu’il n’avait pas le droit. Il n’a rien dit. Ce n’est pas un bavard.

Il est parti à pied, vers le nord-ouest, je crois. Je l’ai regardé faire quelques pas, j’ai eu froid.

Et là on est le demain d’hier, et je suis derrière mon comptoir, 28 ans, j’ai oublié de m’emmener un tupperware, mais je n’ai pas faim. Je n’ai pas trop dormi, ce n’est pas une bonne journée, j’ai eu mal, je suis cerné.

Je ne suis pas tout à fait là, pas tout à fait moi-même, pas tout à fait certain de savoir ce qu’il se passe. J’ai froid, il fait froid. J’aimerais pouvoir rire un peu, j’aimerais voir quelqu’un s’enfarger en entrant ici, la face dans la slush. J’aimerais que les autres souffrent aussi. Vous avez froid, vous ? Vous avez faim, vous ?

• • •

Ça doit bien faire trois quarts d’heure que le monsieur plutôt mignon, plutôt métissé se cherche un film. Il hésite entre deux, les regarde, les repose, les reprend. Se décide enfin, pas facile monsieur. Et le voilà qui se glisse vers le comptoir, la caisse et moi. Il me sourit l’air niaiseux, il me sourit l’air de se dire que je ne suis pas laid du tout. Je ne veux pas être dans sa tête, je ne veux pas voir ce qu’il voit. Je ne veux pas qu’il me sourie. Va t’en monsieur, ce n’est pas une bonne journée, pas un bon mois, pas une bonne vie.

Je prends son DVD. Eastern Promises, bien sûr. Tout pour amuser les larmes qui coulent à l’intérieur de mon corps. C’est un client, il faut que je lui parle. J’aimerais mieux crier et pleurer et courir et frapper.

— Eastern Promises, en anglais ?
— Oui, c’est ça, me dit-il sans arrêter de sourire.

La conversation, par déformation, parce que le gérant m’a dit que c’était toujours bien. Parler au client, lui dire ce que j’en pense, de ce film de cassure, de ce film d’hier de larmes et de cris et de pas vers le nord-ouest, je crois.

— Moi j’ai pas aimé ça, ce film-là.
— Ah non ? Moi on m’a dit que c’était bon.
— Bof. Pas fameux.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je sais pas. Rien de spécial, je l’ai juste pas aimé, c’est tout.

Tu voulais que je te dise que c’est le générique qui m’a brisé le cœur ? Que c’est le générique que j’ai détesté ? Tu voulais vraiment savoir ? Non, je ne pense pas. Je ne pensais pas, non.

— Autre chose ?
— Je vais prendre une clé USB. Celles qui se trouvent là bas. En promo.
— Ben servez vous. Elles sont juste là.
— Voilà.
— Ça fait 15 euros et 30 centimes.
— Je peux te donner juste 15 euros ?
— Mmmm, non, pas vraiment.

J’ai froid, je m’en fous, de ta petite monnaie, monsieur. Tu me tapes sur les nerfs, avec ton sourire. Tu me tapes sur les nerfs, à m’imaginer dans ton lit. Tu me tapes sur les nerfs, à penser que je te dois quelque chose. À penser que t’es meilleur que moi parce que t’es pas caissier. Avocat, dentiste, architecte ? Tu me tape sur les nerfs, ton sourire, ta clé USB, ton film surtout. Va t’en, monsieur. Va t’en sans rien dire, va t’en en silence, va t’en. Glisse et tombe la face dans la boue. Souffre un peu, toi aussi.

Ne me dis pas merci, surtout, prends-moi pour acquis, dis-toi que je te dois tout. « Y’a pas de quoi » s’échappe de mes dents, comme un souffle, comme une douleur.

Va t’en, monsieur.

Mais il se retourne, pas de sourire, plus de sourire, il se voit grand, il se voit haut.

— Écoute, pourquoi je serais poli avec toi si t’es pas poli avec moi ?
— Laisse tomber…

Va t’en, monsieur, s’il te plaît. Reste pas. Mais il reste.

— En tout cas, pour le service, je repasserais
— Ah oui ?

• • •

Clic. Un gun en dessous du comptoir, une fraction de seconde, un film au ralenti, des photos qui défilent devant mes yeux, une balle, un bruit, de la fumée, du sang.

Je crois qu’il n’a même pas souffert.

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Bang, Bang, Vous Etes Morts

Publié le par Dorian Gay

Bang, Bang, Vous Etes Morts

Vous êtes morts hier.

Moi je n’ai jamais vraiment eu peur de la mort. Je suis curieux plus que peureux. J’ai peur d’avoir mal, de souffrir. J’ai peur de me noyer parce que la dernière respiration d’eau doit être atroce. Mais mourir, non, ça ne m’énerve pas trop. Et puis la mort, je l'ai toisé de près, vous vous rappellez? Je devais avoir 9 ans ou 9 ans et 3 mois, je ne me souviens plus tout à fait. Vous vous souvenez de ma noyade à la piscine municipale ? Vous vous souvenez aussi de ma chute à scooter sur le périphérique qui m'a laissé une immonde cicatrice sur le genou droit ? La mort je n'en ai plus vraiment peur. Ils sont des milliards à l’avoir fait , même mes deux papis ont sauté le pas, tous mes poissons rouges aussi. Il y'en avait un qui s'appellait Blue. C'est drôle pour un poisson rouge non ? — La mort ça ne peut pas être si pénible. Mais peut- être que vous pouvez m’en parler, vous. C’était hier, c’est ça ?

Et vous ne vous attendiez pas à ça, pas vrai ?

Seul tranquillement au rayon DVD de la FNAC, à déambuler dans les allées, quoi acheter ? Les nouveautés sont toutes vieilles. Vous hésitez. C’est normal, on hésite toujours aurayon DVD de la FNAC, parce que même si on achète un bon film, on a toujours le doute qu’il y en ait un meilleur. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas 500 chaînes de télé. Je ne regarderais jamais rien, au cas où il y aurait quelque chose de mieux ailleurs.

Alors vous décidez, finalement, un peu à regret. C’est toujours un peu à regret qu’on achète un film, toujours un peu inquiet. Eastern Promises, votre choix. Il paraît que c’est bien bon. Votre tante vous l’a vanté, votre cousin aussi. Et il paraît qu’on le corps nu de Nikolai Luzhin, ce qui compte. Un petit poids dans la balance — un petit poids de 70 kilos, disons. Vous aussi, vous êtes un pervers sur les bords. Et doux dans le milieu. On se ressemble, vous savez ?

Vous arrivez à la caisse. Sortez votre argent. Le caissier est plutôt beau.

— Eastern Promises, en anglais ?
— Oui, c’est ça, que vous dites en souriant.
— Moi j’ai pas aimé ça, ce film-là.
— Ah non ? Moi on m’a dit que c’était bon.
— Bof. Pas fameux.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a de pas bon?
— Je sais pas. Rien de spécial, je l’ai juste pas aimé, c’est tout.

Si il n'est pas beau vous l'auriez trouvé un peu niaiseux. Là vous le trouvez juste un peu vide. Un peu simple.

— Autre chose ?
— Je vais prendre une clé USB. Celles qui se trouvent là bas. En promo.
— Ben servez vous. Elles sont juste là.
— Voilà.
— Ça fait 15 euros et 30 centimes.
— Je peux te donner juste 15 euros ?
— Mmmm, non, pas vraiment.

Alors vous vous retrouvez avec plein de monnaie, à trouver que finalement, il n’est pas juste vide. Vous partez sans dire merci, bien sûr. Alors il vous lance agressivement un « y’a pas de quoi », que vous attrapez au vol. Votre sang chauffe.

— Écoute, pourquoi je serais poli avec toi si t’es pas poli avec moi ?
— Laisse tomber…
— En tout cas, en ce qui concerne la qualité du service, je repasserais
— Ah oui ?

Clic, c’est à partir d’ici que la peur s’est installée. À partir de « Ah oui ? », quand vous l’avez vu sortir un fusil de sous le comptoir et le pointer vers vous. Une fraction de seconde de peur, de terreur. La peur de mourir. La peur qui vous prend dans les moments les plus inattendus. Clic. Bang. Vous n’avez eu qu’une fraction de seconde pour vivre votre peur. Puis vous vous êtes effondré. Mort, balle dans la tête. Et vous ne saurez jamais si c’est bon, Eastern Promises.

Vous ne vous attendiez pas à ça, pas vrai ?

Vous n’étiez pas prêt. Pas prêt à mourir, même pas prêt à avoir peur. Vous n’avez pas eu mal, pas eu le temps. Vous ne vous êtes même pas senti tomber. Vous n’avez pas vu le tunnel avec la lumière au bout dont tout le monde parle, comme si la mort venait vous chercher tout doucement. Et vous n’avez pas vu le film de votre vie passer en accéléré. Vous ne vous êtes pas vu trotter dans un champ de blé, paisible. Tout ce que vous avez vu, c’est la peur, puis le clic. Ce garçon plutôt joli qui sort son fusil et tire. Un cliché immobile de cette fraction de seconde. Pas d’éternité, pas de douleur, pas de joie. Le vide.

Dans vos yeux, ce n’est pas un tunnel, c’est un bruit de gâchette. Dans vos yeux, ce n’est pas le film de votre vie, c’est la photo de votre mort.

Et alors, c’est comment ? Ils ont raison d’avoir peur ?

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Torticolis

Publié le par Dorian Gay

Torticolis

Dans le métro ce matin, sur le tableau de petites lumières qui me parlent de ce qui se passe dans notre petit monde, c'était écrit que le gouvernement canadien prévoyait d'investir des centaines de millions de dollars pour lutter contre le réchauffement de la planète. Et puis tout de suite après, c'était écrit : « Température extérieure : 12° C. » Ce qu'on peut faire avec l'argent quand même.


Dans le métro ce matin, j'ai passé douze stations à faire semblant de ne pas avoir vu une collègue de bureau. Regarder à droite sans arrêt, comme un torticolisé sévère, en route pour l'hôpital. J'ai lu la même annonce plate 34 fois, j'ai trouvé deux fautes, j'ai aussi remarqué un motif de lignes fines dans sur le fond du papier publicitaire. En lisant l'annonce de droite à gauche, je n'ai pas trouvé de message satanique même si j'ai beaucoup cherché.


C'est une collègue de bureau que je ne connais pas, je lui dis « Bonjour, comment ça va? » quand je la croise, mais c'est à peu près tout. Souvent, elle me dit exactement la même chose en même temps que moi, alors on a l'air débiles. Et ce matin, je n'avais pas envie d'avoir une conversation en bonne et due forme avec elle. Si jamais on avait dit la même chose en même temps pendant une demie heure, ça aurait été assez gênant. Alors je me suis fait un torticolis.


De ce que j'ai vu du coin de l'œil, elle a fait pas mal la même chose de son côté. Elle a sorti un livre, s'est orientée vers sa droite, et a fait semblant de lire. Je dis semblant, c'est mon impresion, parce que son livre c'était un roman de Marc Lévy. Il parait que ce sont des excellents livres pour faire semblant, à ce qu'on en dit.


Elle a dû me voir quand je suis entré dans le métro, elle a dû se dire qu'elle aimait mieux ne pas me voir. Je la comprends. Le matin on est plats, pas réveillés, loin d'être sociables. On a donc passé les douze stations à s'ignorer, un peu comme on ignore tout le reste du monde. Une fois rendus à Georges V, on est descendus sans se regarder. J'ai marché derrière elle, peut-être 4 mètres derrière, peut-être moins, dans la foulée de la foule. Je regardais son dos, elle regardait le plancher. Arrivés dans l'ascenseur, on s'est retrouvés seuls.


- Salut, comment ça va? m'a-t-elle demandé comme si de rien n'était.
- Salut, comment ça va? lui ai-je demandé exactement en même temps.
- Pas trop mal, et toi?
- Pas trop mal, et toi?
- Ca va.
- Ca va.

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Invisibel_17

Publié le par Dorian Gay

Invisibel_17

Invisibel_17 est de très bon commerce électronique. Il a un très beau sourire virtuel. Et moi j’ai une cyberperruque.


Je l’ai rencontré sur mon écran. Il est apparu en faisant ping, en me demandant comment j’allais et mon asv. Age, sexe, ville du type « 22, M, Paris ». Moi j’ai répondu comme on répond dans ce cas-là : « Bien, 22, M, Paris, et toi ? ».

Une relation comme les autres, qui commence par des questions niaiseuses, une relation comme on en voit des tas, avec des fautes de frappe, des questions et des réponses qui s’entrelacent.


- T’étudie en quoi ?
- Je n’étudie pas je travaille.
- Où ?
- Dans une boîte spécialisée, je suis ingénieur.
- Ingénieur en quoi ?
- En génie civil. Tu fais quoi ?
- Je travaille dans le droit. Tu aimes ce que tu fais ?
- Oui plutôt et toi ?
- Oui
- Ok
- Cool


Ça, c’est le début. Au début, c’est toujours un peu niaiseux. On veut montrer que l’on est sérieux, mais on ne veut pas trop en dire. Des petites questions superficielles, tâter le terrain, effleurer les personnalités qui se dessinent, caresser le clavier, déshabiller l’écran des yeux.


Puis, au fil des heures (tout ça se compte en heures, nocturnes souvent), la confiance s’installe, tranquillement, les ;-) et les ;-)) se font plus nombreux. Les « lolololololll » aussi. Lol, laughing out loud, passé dans le langage sous lolololololll, pour laughing out loud out loud out loud out loud loud loud, enfin j’imagine.


A un moment, on cligne des yeux, puis c’est le matin. On sait tout l’un de l’autre, mais rien du tout. Une drôle d’excitation, les yeux fatigués, les phrases ont flashé toute la nuit, vite, trop vite. Les phrases qu’on oublie, qu’est-ce que j’ai dit, qu’est-ce qu’il a dit. Les yeux fatigués, le cerveau aussi, les rêves qui prennent le dessus. A l’autre bout de l’écran, il est beau, Invisibel_17.




- Ma boss est folle
- Elle aussi ? ;-)
- Lol
- Qu’est ce qui s’est passé ?
- Une réunion qui a mal tourné. C’est quoi ton parfum ?
- Bois d’argent en ce moment, mais c’est assez aléatoire
- Ah…


Je crois que c’était la deuxième nuit, il m’a demandé si j’avais une photo de moi à lui envoyer. Pour savoir si j’étais aussi mignon que je le prétendais. Moi et ma grande gueule. Vous, vous le savez que je suis aussi mignon que je le prétends, mais dans ma tête à moi, c’est pas aussi clair. J’ai paniqué un peu, puis j’ai dépaniqué. J’avais une photo de moi de loin, sur le pont d’un petit bateau dans le sud de la France, souriant et loin, de loin, ça ira. Je la lui ai envoyée, il m’a répondu « beau jeune homme ». Ouf.


- A ton tour. T’as une poto de toi ?
- Une poto ?
- Photo
- Voilà
- Mignon :)
- Merci. Il faut que j’y aille, on se reparle ce soir ?
- Oui :) xxx
- A ce soir xxxxx



Il m’a battu sur le nombre de « x ». Deux de plus. C’était bon signe. Il était 7h34 sur mon cadran qui avance de 20 minutes. L’heure de me coucher, de rêver un peu, de désimprimier l’écran de mes yeux. Quand je les ferme, je me vois les doigts qui tapent, je vois les lignes apparaître sur l’écran.


Il fait froid quand on ne dort pas beaucoup. J’ai un frisson qui me traverse les mollets, drôle de feeling. Avant de m’endormir, je me suis masturbé en pensant à lui. Invisibel_17qui se promène dans ma tête, sa langue sur l’aine dans ma tête. Dodo.


Je me suis réveillé à 16h40 sur mon cadran qui avance de 20 minutes. Je voulais sortir, prendre l’air, prendre une marche, un escalier, un parc ou une piste cyclable, n’importe quoi mais à l’extérieur. Je n’ai pas trouvé ma seconde botte, donc je suis resté dedans. Il faisait noir depuis surement longtemps quand je me suis à nouveau réveillé. Il devait être 21h et j’étais déjà devant mon clavier.


- J’aimerais te voir en vrai
- Quand ça ?
- Bientôt, demain ?
- Ca ne te fait pas peur ?
- Non, toi ?
- Un peu
- On n’est pas obligés
- Non, non ça me tente
- Cool ;)

Quand demain est arrivé, toujours ce frisson dans mes mollets, et la mâchoire crispée. Je savais que tout irait bien, que ça serait comme si ça avait toujours été comme si ça avait toujours été comme ça, une aventure belle et des sourires. Je savais qu’on rirait et qu’on échangerait des sourires. Mais aussi, je savais qui j’étais, grand stressé, grand tendu, la tremblote et la begayure, cinq minutes, le temps de m’asseoir et d’asseoir mes mots.
Quand il est arrivé, il souriait du coin des yeux, c’est encore plus joli que les sourires du coin des lèvres. C’est quand tu regardes dans les yeux et que tu vois le bonheur, le sourire des yeux. On s’est donné des x sur les joues, et on a parlé, sans faire de fautes, en prenant le temps de mettre les accents aux bonnes places, des cédilles sous les « c », en accordant nos verbes, et j’étais bien. On a parlé toute la nuit, avec nos voix et nos mots et nos mains, et quand je me suis couché le matin, j’étais heureux, en fermant mes yeux, de voir son visage plutôt que mon clavier.

Le téléphone vibre sur la table du salon :

- C'est quoi ton parfum déjà?

- Mais je te l'ai déjà dit

- Il en reste sur ma chemise :)


C’est une belle relation, avec les bons mots, les bons rêves, les bons désirs et les bons accords ?


C’est niais ? Et alors ? C’est tout ? Oui, c’est tout.

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Big Boys Don't Run

Publié le par Dorian Gay

Big Boys Don't Run

Ici rien n'est vraiment grave, rien n'est vraiment urgent. Ici, on se laisse réveiller par les doux rayons du soleil de la méditerranée qui se glisse entre les brèches des volets blancs d'une petite maison qui donnent sur une cour intérieure bordée de jeunes plants de figuiers qui se balancent en rythme sous la légère brise matinale.

Ici on prend le temps de lever la tête vers le ciel, on prend le temps de dire bonjour et d'échanger quelques banalités avec sa voisine exubérante qui aime s'épancher sur la météo du jour et le prix des tomates qui aurait encore augmenté au marché ce matin.

Ici le pas se fait lent et traînant sur le pavé ou le sable. Ici quand on rate son métro, son bus ou son train, on peut l'attendre plus d'une demie heure et au fond ce n'est pas grave, ne pensez vous pas ? Ici on ferme les bureaux en début d'après midi pendant une heure car c'est l'heure de la sieste à laquelle personne ne déroge. Ici l'air est lourd et chaud, chargé de fragrances acidulées et, tel le parfum enivrant de l'opium, il vous enveloppe et vous plonge dans une douce torpeur. Ici nous sommes à Barcelone, à Majorque, à San Pol de Mar ou à Nairobi; ici nous sommes où vous êtes bien.

J'aime le voyage et l'évasion. J'aime sortir de cette danse macabre du toujours plus-vite, du toujours-mieux que nous impose la vie en mégalopole occidentale. Ce répit est plus que nécessaire, il est vital. Ma vie à Paris me donne souvent l'impression d'être à califourchon sur un cheval sans rênes, un vélo sans pédales, un canoë sans rames ; il m'arrive d'avoir le sentiment de faire trop de choses, et en même temps de passer à côté de tant d'autres. Et souvent, en fin de journée, je me retrouve dans l'écrin de mon appartement, essoufflé, exténué, en ayant le sentiment d'avoir terminé une course de fond et que le lendemain, à nouveau, je serais jeté à nouveau dans cette course effrénée, où chaque métro raté, chaque piéton beaucoup trop lent à notre goût qui aurait le malheur de précéder notre marche, sonne le glas de la journée. Ce type de course folle où nous optimisons continuellement le ratio temps/efficacité, mémorisant par cœur les horaires de passages des transports publics, nous plaçons stratégiquement devant une porte spécifique de la rame du métro afin d'en sortir le plus rapidement possible, n'avons plus le temps de faire nos courses et préférons nous les faire livrer et préserver une trentaine de précieuses minutes, où nous nous horripilons dès que nous ne sommes pas assez rapidement servis où que les choses vont globalement trop lentement à notre goût. Mais pourquoi donc? Pour accomplir efficacement un travail qui nous garantit un salaire qui lui même a pour dessein de nous permettre de nous acquitter de nos charges ou de mener quelques projets personnels? Ce serait donc ça la vie?

A bout de souffle, je regarde les journées défiler de plus en plus vite, les semaines, les mois et les années recommencer sans avoir le temps de les voir venir. Nous courrons avec toujours plus de virulence pour gagner un temps qui semble lui aussi avoir commencer son marathon et qui bat désormais les records de vitesse d’Usain Bolt. Le temps s’accélère sans cesse. Pourtant, je suis intimement convaincu que le temps est notre hologramme, il dépend de notre perception, nous le façonnons à notre image. Et si c’était nous qui ne savions plus nous arrêter ?

Pourtant, il existe un phénomène assez magique : plus on décide de prendre son temps, plus on en gagne. Le temps est un élastique que nous tendons et détendons à volonté. Et si nous pouvions faire tout ce que vous voulions en une journée et qu’il suffisait juste de prendre le temps de ralentir le temps ? Cela se joue pourtant à peu : privilégier le bus au lieu du métro pour les courtes distances, écouter son corps, mais écouter ses réelles envies, prendre le temps de se demander si être pressé pour accomplir telle tâche ou aller à tel rendez-vous est réellement nécessaire. J'insiste : réellement?

L’heure est mathématique et est la quintessence même du concept cartésien me direz vous ? Mais si 60 secondes font une minute, 60 minutes font une heure, 24 heures font une journée et 365 jours font une année, vivons-nous pour autant tous la même minute de la même façon ? Le temps est cyclique, le temps est rythmique, le tempo quant à lui est élastique.

Pour ralentir le temps, il faut prendre le temps de ne rien faire et prendre celui de s'imprégner de ce qui se passe autour, prendre de la hauteur et lâcher prise. Quelle meilleure façon de le faire que lorsque le cadre invite à la torpeur ?

Et pourtant, même si j'essaie tout au long de mes journées de prendre le temps, les réflexes sont vivaces. Je me surprends parfois, à l'autre bout du monde, à presser le pas soudainement et à ralentir quelques pas plus loin, parce que rien ne presse. Je m'étonne de temps en temps de la placidité de certains locaux, amusés, qui rétorquent dans un français approximatif à chacune de mes excuses maladroites pour justifier un retard de cinq minutes : "Mais ce n'est pas grave ! c'est une question de vie ou de mort? Tranquille ! Bois de l'eau".

Prendre le temps de s'arrêter et de prendre la photo d'un tournesol qui semble vous adresser un sourire, emprunter le long chemin tortueux qui mène à la plage et recevoir quelques "hola" d'enfants rieurs jouant dans les champs au lieu de votre raccourci habituel, prendre le temps de parler de la pluie, du beau temps et de la pêche du jour à ce marin qui s'intéresse à votre appareil photo, remettre à demain ce qui ne presse pas, Ce ne serait pas ça plutôt "vivre"?

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Au fait... à propos de séries "gay"....

Publié le par Dorian Gay

Au fait... à propos de séries "gay"....

Je me souviens vous avoir parlé de quelques films, d'auteurs souvent, et que l'on pourrait qualifier de "gay", soit parce que la trame se tresse autour de l'homosexualité d'un personnage, soit parce que l'univers du film plus généralement renvoie à l'homosexualité. Depuis cet article, il y'a plusieurs mois déjà, plusieurs nouvelles œuvres du même type ont fait parler d'elles, et souvent beaucoup. Que ce soit La vie d'Adèle, plébiscité à Cannes ou Tomboy, tourné en 2011 certes, mais qui a été sous les feux de l'actualité récemment, les films récents qui représentent l'homosexualité sont à la fois plus audacieux, mais offrent surtout une représentation plus mature, plus saine, plus "normale" finalement de l'homosexuel contemporain.

Les minutes inaugurales de La vie d'Adèle ou de Looking en attestent, la vie des gays des années 2010 s’est transformée, au point où les clichés longtemps entretenus par le 7ème art paraissent aujourd'hui anachroniques. Qu'il y'avait -il de plus simple pour remplir toutes les salles de France il y'a quelques années, que de représenter l'homosexualité stéréotypée à son paroxysme par des personnages hauts en couleur, affublés d'un uniforme de soubrette comme dans la Cage aux Folles, et utilisés comme des personnages comiques. Oui, il y'a encore quelques années l'homo au cinéma ou à la télévision c'était tantôt le dépressif-victime qu'on aperçoit 15 secondes 3/4 au cours d'un film, soit la créature chimérique, souvent travestie et provocatrice, qui aime faire la fête et n'est généralement pas dénuée d'humour.

Je fais pourtant partie d'une génération où, presque série télévisée, ou chaque film, représente l'homosexualité, souvent par le biais d'un personnage secondaire. La liste est longue : Glee, Grey's anatomy, Mad Men, The Office, Brothers and Sisters, Cold Case, Desperate Housewives, Dawson, Dr House, Sex and the City, Weeds, etc.

Et cette représentation n'est pas récurrente que dans les productions outre-Atlantique : En France, nous avons eu droit à notre petite idylle gay dans Plus Belle La Vie (phénomène à ce qu'il parait chez les octogénaires et les petites adolescentes pré pubères ), Faites Comme chez Vous, Les Filles d'à Côté, Sous le Soleil, et j'en passe. Pourtant, j'ai toujours été irrité par la représentation incessamment stéréotypée de l'homosexuel, au point où j'y voyais des réminiscences d'homophobie ordinaire, souvent même perçue par le grand public comme comique.

En effet, il semble que pendant longtemps, représenter un éphèbe noir faisant le ménage, à moitié dévêtu, et enchainant des gestes et des postures aussi excentriques les unes que les autres, était aussi drôle que les indémodables blagues de Toto. De même, les gestes gracieux et la voix fine d'un molosse bodybuildé nommé Gérard dans une série à succès des années 1995, ont fait échapper plusieurs fous rires à des milliers de foyer français. Les illustrations ne manquent pas.

Ce n'est que bien plus tard, que le cinéphile et sériephage que je suis, a vu cette représentation évoluer et se calquer progressivement à la réalité, tout simplement; à une réalité bien plus riche, bien plus complexe, bien plus quelconque souvent. L'homosexuel a cessé d'être le féru de déco à la pointe de la mode, le meilleur ami timide de la protagoniste principale (souvent blonde et naïve), le garçon riche, sensible et toujours élégant et est devenu le voisin, l'ami, le collègue, le boulanger, le patron.

En ce qui concerne plus précisément les séries télévisées et autres analogues, neuf ans après la fin de Queer as Folk version américaine, cinq ans après le bye-bye des filles de The L Word, il était temps d'une nouvelle génération de productions contemporaines voit le jour.

Mes errances virtuelles m'ont amené à découvrir quelques pépites, libres de droit, auxquelles je voulais consacrer un billet. Il s'agit de webséries, qui, comme leur nom l'indique, sont des séries généralement accessible via web uniquement et sont, pour des raisons de budget, beaucoup plus courtes que les séries télévisées.

1. Il y'a tout d'abord In Between Men

C'est une websérie que j'ai découvert il y'a près de deux ans déjà et qui m'a tout de suite séduit par la qualité de l'image et le soin donné à chaque prise de vue. A ce jour, deux saisons ont été produites et la 3ème serait prévue pour cette année.

In Between Men c'est une histoire plutôt banale qui entremêle plusieurs jeunes personnages gays, à l'histoire et aux aspirations souvent éclectiques et qui vivent à New York. La personnalité des personnages est assez riche et il est assez simple de trouver des résonnances communes à beaucoup d'homos : la drague, le couple, les proches, le travail et les objectifs de carrière, la vie dans les mégalopoles, le dictat du physique et de l'apparence, le VIH, l'argent, etc.

Ici pas de styliste mondain promenant son chihuahua dans Central Park ou de personnages à la perfection irréelle comme dans Dante's Cove, mais plutôt des gens comme vous et moi, noyés parmi tant d'autres gens et aspirant à trouver notre chemin et nous retrouvant de façon récurrente devant des doutes, des défis et des interrogations.

Mais la vraie richesse de cette série, et qui la rend originale, est la réflexion menée par ses réalisateurs sur l'altérité et les interactions entre le "milieu" homosexuel et le "milieu" hétérosexuel (vous aurez compris que je n'apprécie pas particulièrement ce terme), par le biais de personnages partagés entre ces garçons qui ne se reconnaissent pas dans la "communauté gay" encore parée de ses clichés, et ceux qui ne sentent pas plus intégrés parmi leurs proches hétérosexuels.

Le seul bémol reste la pauvreté du jeu des acteurs, qui sont parfois peu convaincants, et la qualité du scénario, qui parfois s'avère, malgré la brièveté des épisodes, lent et répétitif.

Episodes là

2. Gayxample

Le titre de cette websérie, que j'ai découvert il y'a plusieurs années déjà, est assez évocateur : les protagonistes vivent à Barcelone dans le quartier très friendly de Eixample, capitale ibérique bien colorée purple. Si l'on s'arrêtait au titre, des conclusions hâtives pourraient être tirées. On s'imaginerait, nous Français, une série qui s'articulerait autour de quelques personnages vivant dans les artères du Marais parisien et se réunissant tous les jeudis soir aux Marronniers pour papoter autour d'un cosmo et se remémorer de leur soirée au Spyce la veille.

Gayxample est bien plus originale et surtout bien plus transversale. La palette des personnages est assez riche : éphèbes, bears massifs, minets imberbes, jeunes, plus âgés, et même transsexuels y sont représentés. Là encore, le but de la série est d'offrir une représentation objective de la vie de plusieurs personnages homos confrontés à des problématiques diverses. L'homophobie ordinaire d'un proche y est décrite dès le premier épisode - la peur de vieillir également - le sexe - l'identité de genre et bien d'autres sujets qui me parlent.

Les rares regrets qui subsistent sont, d'une part, que la série s'est arrêtée après une unique saison, (comme beaucoup de webséries), et d'autre part qu'il y'avait matière à développer la personnalité et la représentation de plusieurs personnages et que cela n'a pas été suffisamment exploité.

Episodes là

3. The Outs

J'ai trouvé cette série réellement touchante dès les prémices du premier épisode. Jack, 25 ans peut être, sonne à l'interphone d'un immeuble à Brooklyn. Un bip se fait retentir. Il ouvre timidement la grande porte faisant découvrir un escalier en colimaçon, enjambe les marches, retient son souffle et sonne à une porte au 3ème étage. Il est ni vraiment beau, ni à plaindre. Il est au chômage, vend de la drogue pour arrondir ses fins de mois et reste amoureux de son ex avec lequel il a rompu récemment. Autour de lui vont graviter plusieurs personnages assez éclectiques et tout aussi touchants. On découvre l'ex compagnon susvisé, sa meilleure amie au caractère bien trempé, et plusieurs autres personnages qui vont apparaitre au cours des 7 épisodes (seulement) qui composent la série.

Certains clichés restent encore vivaces, mais ils sont dilués dans un ensemble plus général de qualité, qui fait bien vite de les éluder.

Cette série nous montre des vingt-trentenaires gays d’aujourd’hui, avec leurs doutes, leurs interrogations, leurs envies. Des gays bien dans leur peau, des gays 2.0, qui draguent sur les sites de rencontres et sur leurs mobiles, chez eux, au boulot. Aucun personnage n’est dans le placard. Ils vivent normalement.

Ensuite, la série ne cherche pas à dresser le portrait d’une communauté. Il y n’a pas le côté sociologique d’un Queer as Folk. The Outs se contente juste de suivre trois personnages principaux qui tentent de donner du sens à leur vie (en finir avec les aventures, construire une vie de couple, réussir leur vie professionnelle), et il se trouve juste que ces personnages sont gays. Les protagonistes sont assez crédibles et surtout attachants.

Épisodes là

4. DramaQueenz

DramaQueenz nous plonge dans le Queens, à New York, quartier pauvre et longtemps considéré comme "quartier noir" de la ville. On y suit l'histoire de 3 jeunes homos noirs qui vivent en colocation, mais partagent surtout une solide et profonde amitié.

Ici, si le ton est délibérément comique et que les personnages peuvent sembler tout droit sortis de l'émission de Ru Paul, beaucoup de sujets de fond y sont abordés. Le VIH comme dans beaucoup de productions du même type certes, mais aussi les relations "interraciales" (un autre terme qui m'horripile mais qui politiquement correct outre Atlantique), la pauvreté en filigrane, la prostitution masculine, l'âge, les aspirations à construire une vie de couple dans une ville où cette aspiration est peu partagée.

DramaQueenz est donc un ovni, entre le comique et le documentaire social, entre le léger et le profond, et reste une production que j'ai apprécié.

Episodes là.

5. Hunting Season

Hunting Season se démarque de la présente énumération. En effet, elle fait le pari de suivre le portrait de plusieurs personnages, vivant à New York (encore...), et bien proches de certains clichés qui pourraient se transposer dans n'importe quelle ville : le protagoniste principal est jeune et beau, il faut l'admettre; il est entouré d'amis tout aussi beaux avec qui il apprécie passer du temps à… la salle de sport ou en boîte de nuit, lorsqu'il ne "hunt" pas sur Grindr ou Manhunt (d'où, d'ailleurs, le titre de la Websérie).

Autant le dire tout de suite, Hunting Season ne brille pas par le jeu des personnages, son scénario ou l'univers de la série. Cependant, outre le physique indécent des personnages et l'omniprésence de sexe à chaque épisode, certaines thématiques traitées restent intéressantes. Ainsi, un des protagonistes principaux mènera une longue réflexion sur la notion de couple libre, y été confronté avec son compagnon après six années de relation exclusive.

Je suis cependant moins indulgent quant au manque criant de diversité : je n'ai pas vu un seul gramme de gras ou un seul homo coloré tout au long des épisodes de la série (à part un petit minet métissé que l'on aperçoit furtivement accoudé à un bar dès le premier épisode).

Malgré les quelques ratés et le parti pris des réalisateurs, je continue à penser que la représentation des homos dans cette série n'est, au fond, pas si erronée, même si elle est, certes, hyperbolisée. Il ne faut pas chercher très longtemps pour trouver, autour de nous, des personnages faits du même bois. C'est finalement cela aussi la diversité inhérente aux gays, et il est normal que cette diversité, dans son entièreté puisse être représenté, même si c'est par le biais de personnages comme ceux-là.

Episodes là

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JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

Publié le par Dorian Gay

JUSTIFY MY LOVE? REFLEXIONS SUR LA BISEXUALITE

La bisexualité a toujours été un concept obscur et vaporeux dont j'ai eu du mal à saisir le sens. J'ai toujours cultivé une certaine once de scepticisme à l'égard de la bisexualité; scepticisme nourri pour les certitudes artificielles que la bisexualité n'avait pour définition que celle que lui donnent les personnes qui sont confuses à propos de leurs attirances. J'ai longtemps cru que la bisexualité n'existait pas, persuadé que ceux qui se clamaient bisexuels étaient des "invertis in progress", encore dans la brume de l'incertitude, et que le clivage homme-femme était si important et si fort que l'on ne pouvait pas être raisonnablement attiré indifféremment par un fils d'Adam et une fille d’Ève. J'étais de ceux-là qui pensent que la bisexualité n'était qu'une étape de transition soit les deux antipodes de l'homosexualité et de l'hétérosexualité, une sorte de zone de transit où les goûts et les choix se définissaient au gré des expériences et des réflexions.

Ces considérations dichotomiques ont été nourries également par un certain nombre d'expériences et de constats. Qui n'a jamais rencontré une personne se prétendant bisexuelle, mais qui, concrètement, n'avait des relations qu'avec des individus du même sexe et dont l'orientation bisexuelle ne restait qu'une réfutable proclamation théorique? Qui n'a jamais rencontré ou entendu parler de ces hétéros "dits curieux", qui restent sempiternellement "curieux" malgré la multiplication de rencontres homosexuelles et qui s'entêtent à ne pas franchir la ligne fine entre hétérosexualité et bisexualité, entre bisexualité et homosexualité? Qui n'a pas connu cet autre spécimen d'hétérosexuel qui s'adonne de façon diligente à quelques infidélités homosexuelles, sans pour autant se considérer bi, encore moins inverti. A Emilie, cette amie qui vous veut tout de suite du bien de surenchérir : "oui il m'arrive de temps en temps de coucher avec des filles, ça reste un plaisir exquis à chaque fois. Je pense que l'amour entre femmes reste quelque chose de sacré, de beau, de profondément intime et généreux car qui de mieux qu'une femme sait ce que veut une autre femme? Mais pour autant je me considère comme totalement hétéro car l'attirance ne reste que physique et totalement spontanée".

Mais quelle était alors la vraie limite entre réelle hétérosexualité et bisexualité? la perméabilité aux sentiments? La ligne est-elle franchie uniquement lorsque l'on s'égare à s'éprendre amoureusement d'un être du même sexe? Bref, tout ceci fut brumeux et cette brume n'est qu'en partie dégagée encore aujourd'hui. Justement, la définition du bisexuel n’est pas simple - elle constitue toute une palette d'attirances. Tenez, le fait d’avoir eu quelques « expériences » homosexuelles fait-il de vous un bisexuel ? Encore faudrait-il s’entendre sur l’idée d’expérience. Ou encore d’être attiré, ou troublé, par une personne du même sexe, sans oser passer à l’acte, cela relève-t-il d’un désir trouble - bisexuel ou homosexuel ? Et que penser du macho affirmé qui craque pour un travesti efféminé, s'entiche de sa double nature et sa sexualité composite ?

Voilà pourquoi la bisexualité gène. Elle redistribue les cartes du jeu amoureux et sexuel, elle interpelle la rigueur des identités, elle entretient le flou, elle cultive la fantaisie. Elle nous révèle que l’homosexualité comme l’hétérosexualité ne sont pas nées, programmées, définitives.

Puis j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Pour ma part, j'ai été très tôt conscient de mes attirances. Je crois que cela remonte à la maternelle déjà. Beaucoup rétorquent, à l'évocation de mes souvenirs précoces, que j'aurais eu de la chance de voir mon orientation apparaître très tôt comme une évidence, contrairement à ceux-là qui s'en rendent compte après une vie déjà bien remplie et qui en voient les fondations ébranlées.

De la chance, je ne pense pas et ce n'est d'ailleurs pas le sujet. Je me rappelle juste que malgré la précocité de la découverte de mon homosexualité, j'ai été de façon sporadique attiré par quelques spécimens femelles lors de ma puberté. Je me souviens de mon premier coup de cœur. Je devais être au collège et avoir une dizaine d'années, c'était le jour de la rentrée scolaire. Il y'avait cette jeune fille devant moi, Nairi elle s'appelait. Le rouge à lèvres de Nairi sentait la framboise acidulée et elle était gentille Nairi. Pendant des semaines, je me suis contorsionné de désir et de passion pour cette fille d’Ève, moi qui pendant toute ma jeunesse m'émoustillait plutôt devant la pilosité naissante et les muscles qui se dessinaient sur le torse glabre de mes camarades masculins. Puis c'est passé. Puis il y'a eu Alice. Je devais avoir 14 ans je crois et elle était bien plus âgée. Qu'elle était belle Alice. Qu'elle était douce et gentille Alice. Quand je lui ouvris la porte de la bibliothèque du lycée, je découvrais au travers de la vitre claire, deux belles lèvres rouges qui disaient merci sans le moindre bruit. Je refermais la porte le plus lentement possible pour ne pas faire disparaître le miracle. Puis c'est aussi passé et depuis lors mon attirance pour mes pairs masculins n'est allée que crescendo.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré et j'ai appris. Et le hasard et les circonstances m'ont joué des tours : l'intégralité de mes ex compagnons était bisexuelle. Comme je l'avais décrit, et sans vouloir faire de conclusions hâtives ni faire l'apologie du hasard, mais il est à croire que mon physique semi-androgyne s'inscrirait dans les normes d'attirance bisexuelles masculines. Allez donc savoir. Qu'y a-t-il de plus instructif sur la bisexualité que de l'expérimenter au quotidien et de pouvoir confronter les peurs et les préjugés à la réalité ?

- La Bisexualité existe (enfin, pour ceux qui s'engouffrent pas dans sa brèche par opportunisme). C'est une orientation à part entière. Ce n'est pas un état de transit, ni une orientation à cheval sur deux antipodes, elle est beaucoup plus complexe. A la question que j'ai souvent posé à mes ex compagnons : "mais qu'est-ce que tu définis clairement par bisexualité? est-ce juste le fait de ressentir une attirance physique pour les deux sexes?", ils m'ont unanimement répondu que cela s'analysait plutôt en une sensibilité générale à la beauté féminine et masculine. Cela peut se réduire à une certaine exaltation physique, mais la plus grande majorité des bisexuels seraient capables de développer des réels sentiments indifféremment pour l'un ou l'autre sexe, ce qui anéantissait mon préjugé selon lequel cela n'allait pas généralement plus loin que quelques escapades ponctuelles avec des pairs du même sexe. Puis j'ai reçu des témoignages assez éloquent d'hommes qui me racontaient avec un naturel édifiant comme s'était construit leur vie sentimentale, et comme ils arrivaient à construire des relations longues, tour à tour avec des hommes et des femmes, sans que l'attirance et la relation au quotidien ne se vive sur le fond différemment. "C'est comme ça, on se sait jamais à l'avance, ça ne se contrôle pas, c'est chimique, c'est circonstanciel, là je suis avec un garçon depuis 3 ans. J'étais avec une femme pendant deux ans. Dans l'hypothèse où cette relation devait se clore, je ne sais pas si je serais à nouveau avec un garçon ou une femme". C'est quand même bien complexe tout cela.

- Bisexualité ne rime pas avec infidélité : voilà un préjugé aussi suranné que l'infidélité elle-même. Du fait de l'orientation bisexuelle, ouvrant chemin à un choix de partenaires beaucoup plus important, presque exponentiel, une présomption d'infidélité chronique pèse sur les bisexuels et je dois avouer que je m'y suis moi-même, pendant longtemps rallié, ce qui a d'ailleurs rendu les prémices de certaines de mes relations compliquées. De qui se méfier quand on sait que son compagnon est tout aussi attiré par les hommes que les femmes? Doit-on aussi frémir d'effroi lorsqu'il vous parle un peu trop longuement de Camille, la belle nouvelle stagiaire à la belle chevelure blonde comme on s’inquiéterait de le savoir déjeuner ce midi avec Jérôme, son collègue gay? Au-delà de ces considérations quelque peu ridicules, la réflexion se mûrit et s'affine. Et ce sera un ex compagnon qui aura raison : "en même temps, hétéro homo ou bi, quand on est avec quelqu'un ce qu'on espère c'est la fidélité, quand fidélité il y a la question de l'orientation n'a plus de sens. Elle peut en avoir avant ou après mais pas pendant. Pour paraphraser, tant que vous êtes bien dans l'eau chaude, peu importe qu'en dehors il fasse froid, faut juste pas sortir. Tu veux manger quoi ce soir?". Ce fut limpide et finalement si simple. Nous avons mangé Japonais.

- Le Bisexuel n'est un pas être éternellement insatisfait et réversible : la vie avançant, nos existences se révèlent beaucoup plus fluides, mouvantes, multiples, capricieuses, emportées que les définitions courantes : hétéro, homo, bi. Dès lors, une idée commune veut que le bisexuel soit un sempiternel insatisfait et il est vrai que j'ai moi-même expérimenté ces craintes au cours de toutes mes relations avec des bisexuels. L'idée ainsi que mes compagnons ne seraient pas comblés par à long terme par une relation homosexuelle était omniprésente, l'ennui et le harassement étant suspendus en épée de Damoclès.

Il faut aussi dire que j'ai longtemps pensé que le Bisexuel avait le luxe du choix dans le cadre de son projet de vie. Cela n'est pas totalement erroné. Là où le désir d'enfant, de paternité ou de maternité pour un bisexuel vont s'avérer être légèrement moins difficultueux lorsqu'il partage sa vie avec un individu fertile du sexe opposé, cela devient plus ambitieux lorsqu'il s'agit au contraire d'une personne du même sexe. Dès lors, j'envisageais déjà ces angoisses et le désarmement dans lequel je serais, si dans un futur plus ou moins lointain, un de mes compagnons bisexuel nourrissait un désir de paternité qui m'aurait mis face aux lois de la nature. Ces situations s'abordent différemment dans un couple formé par deux homosexuels, la paternité ou la maternité ne se conçoivent que par le biais d'un certain nombre de schémas définis qui peuvent être longs ou tortueux: adoption, coparentalité, GPA/PMA. Etant en couple avec un bisexuel, la question du choix de la facilité est sous-jacente et en tant que compagnons de bisexuels, beaucoup m'ont avoué avoir mené la même réflexion.

Puis, comme je vous l'ai dit, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai rencontré, j'ai appris et j'ai compris que ces considérations dichotomiques, noir-blanc, petit-grand, facile-difficile n'avaient rien à voir dans quelque chose de beaucoup plus subjectif que la qualité de la relation. Que ce soit avec un homme ou une femme. N’est-il pas terriblement réducteur de toujours catégoriser la rencontre passionnelle et sa croissance en termes de sexualité - l’émotion est tellement plus vaste.

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CET AUTRE SOI

Publié le par Dorian Gay

CET AUTRE SOI

Il m'a fallu du temps pour m'y habituer, pour l'accepter, après l'avoir maltraité, torturé et épuisé : ce corps. Ce corps a fait les affres de mes névroses, de mes envies parfois contradictoires, de mes indécisions. Ce corps, il m'a fallu de temps pour apprendre à l'aimer, il m'a fallu de temps pour atténuer puis éluder ces pulsions qui me poussaient sans cesse à le modifier et à atteindre un certain idéal, une certaine utopie.

Il a fallu du temps pour que la nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, de douleur, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint, confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout, en gardant à l'esprit, en même temps, qu'il reste un objet que je pouvais observer, évaluer et sur lequel je pouvais agir.

Oublié quand il nous permet de vivre facilement notre quotidien, sujet d’inquiétude lorsque ses fonctions vitales sont enrayées, complice joyeux dans le plaisir, adversaire quand son apparence va à l’encontre de l’image que nous aimerions renvoyer, mon corps a toujours jouit d’un statut qui a varié au gré des circonstances.

Pendant longtemps, je n'ai pas aimé ce que j'ai été. Mon corps s'est d'abord fait chétif, j'ai été maigre pendant toute mon enfance et les rares photos de moi à ces âges me renvoient à un passé que j'ai l'impression de ne pas avoir vécu. En sus, j'ai toujours été petit par rapport aux autres enfants de mon âge, le boom de croissance m'ayant pendant longtemps boudé. Ce corps faible a souffert, je tombais souvent malade et les convalescences étaient souvent longues, de sorte que j'ai développé très tôt avec ma mère, médecin, une relation particulièrement fusionnelle.

Je l'ai attendu cette puberté et ai guetté avec impatience l'apparition des premiers signes qui allaient faire enfin de moi un homme. Premiers poils pubiens, mue de ma voix flûtée, croissance de la masse musculaire, reformations du squelette, remodelage du visage qui se durcit, s'affirme, se singularise.

Ça n'a pas été assez. Moi qui me nourrissait de rêve de grandeur, il a fallu me résigner et accepter ce mètre 75 que j'ai tant voulu allonger de quelques centimètres par la pratique de sports divers tels que la natation. Puis cette peau métissée, que tant ont qualifiée "d'originale par sa teinte", à mi-chemin entre le cuivre, le caramel et l'alezan et ses reflets améthyste, a été jusqu'il y'a encore trois ans source d'obsessions. Il est vrai que j'ai reconnu à cette teinte une certaine originalité. Il n'a pas fallu longtemps après les premiers signes de puberté pour que je tente, tel un dangereux peintre fou, d'obtenir une nuance de teinte plus classique : uniformisation mécanique par bronzage pour obtenir cette teinte chocolatée si répandue puis éclaircissements chimiques plus tard afin de me rapprocher plutôt de ces teintes plutôt beiges. Ces pratiques ne traduisaient que le besoin injustifié d'effacer mes singularités et de me fondre dans une certaine idée de la masse, comme ces roux qui ont en horreur leurs belles taches de rousseur, ces asiatiques qui se font débrider les yeux ou ces gens qui se font resserrer leurs dents du bonheur.

Puis il y'a eu ma pilosité, ou plutôt mon absence criante de pilosité, moi qui ai dû attendre mes 21 avant de voir quelques poils percer la peau de mon menton, et qui n'ai encore aujourd'hui besoin de me raser qu'une fois toutes les semaines. Cruelle peau glabre ai-je longtemps songé.

Autre ennemie, ma silhouette longtemps haie. Détestée non pas en raison d'un éventuel surpoids mais de sa sveltesse. Il faut aussi dire qu'adolescent, j'ai longtemps couvé l'idée d'un certain idéal de corps masculin qui se devait sculpté, dessiné, ferme et puissant. Indéfectiblement, malgré chaque anti-régime (alimentation à base de protéines dans le but de prendre de la masse musculaire) et mes vains efforts sportifs, il a fallu me résoudre à ce que mon reflet dans la glace soit toujours, sans surprise, le même, celui du corps d'un minet qui aurait souhaité ne plus l'être. Il faut tout aussi dire que les standards de beauté normés, particulièrement ceux propres au milieu gay, réputé pour le culte de l'esthétisme, ont fortement nourri cette volonté de métamorphose. Après l'apologie de la crevette et les égarements stylistiques et musicaux dont elle est synonyme, le "bel homme" homo et parisien se veut viril, poilu, sportif, sculpté, grand, une barbe fournie et taillée étant appréciée. Ceux-là pullulent telle une armée de clones, se ressemblent tous ou y aspirent, et cela parait parfois bien triste de voir toutes ces singularités gommées et refoulées. Autant dire qu'en termes d'antagonisme avec mon physique de minet légèrement androgyne on ne pouvait faire mieux…

Il y'a aussi ces yeux. On me dit qu'ils sont beaux, soulignés par une forme amande et ornés de longs cils. Me résoudre alors à l'orée de mes 13 ans à porter des lunettes en raison d'une forte myopie fut un atroce renoncement, avant qu'à 19, je découvre les lentilles rigides et leurs joyeusetés parfois si désespérantes, et déshabille et allège mon regard.

Je passerais sur ces traits fins de visage que j'ai parfois souhaité tant anguleux et masculins, vivant chaque remarque soulignant une certaine androgynie comme une profonde blessure; ces cheveux bouclés, indomptables et sauvages, ces fossettes qui animent mes joues lorsque je souris, mes nombreuses allergies, la sensibilité de mes yeux.

Plus jeune, j'ai eu du mal à accepter les compliments , j'ai eu du mal à croire et à donner crédit aux éloges portés à un putatif charme que j'aurais eu. Cela a servi de charbon de bois au feu du manque de soi en moi, à ces névroses poussant à la métamorphose et au long processus d'acceptation de mon corps qui en a résulté.

En pleine période de tourments, est apparu dans ma vie Cédric, jeune photographe Bordelais qui souhaitait que je lui serve de modèle. Sans motivation particulière, je me suis voué à l'exercice et ai découvert un résultat saisissant. Il est parfois confondant de s'observer par le regard de quelqu'un d'autre, cet œil qui voit et sublime tout ce qu'on se complaît à haïr, qui voit la beauté où elle est et non plus où nous voudrions qu'elle soit. J'ai exploré chaque pli de ce corps figé et transpirant de sensualité, chaque crevasse, chaque détail comme si ce corps saisi par l'obturateur d'un appareil photo n'était à ce moment pas le mien. S'en est suivi l'exposition des œuvres de Cédric à Barcelone, où anonyme jadis pudique et en immersion dans le public, je me suis cru livré en pâture à tout curieux quelconque avant d'en tirer une certaine vision thérapeutique. Puis je réessaie, encore et encore, avec bien d'autres amis photographes, comme enivré par la première séance avec Cédric. Il y'a aussi eu ces compagnons de vie qui ont su, avec oeuvre de patience et d'affection, panser chaque blessure causée par le regard de l’autre et par d’incessantes autocritiques.

J'ai appris à l'aimer. J'ai appris à aimer cette teinte si particulière dont je suis aujourd'hui si fier. J'ai appris à m'attacher à cette silhouette svelte qui ne complaît pas aux normes, à supposer que parler de normes de ce contexte soit pertinent. J'ai appris à apprécier ces traits fins légèrement androgynes, j'ai appris à voir le bénéfice de ne pas avoir à me raser chaque matin, ou à devoir entretenir un corps obsessionnellement sculpté. J'ai appris à voir la beauté dans ces fossettes qui marquent mes joues, le reflet améthyste de ma peau, son glabre et son grain. J'ai accepté celui que je suis avec toutes ses imperfections, au détriment de celui que j'aurais aimé être. Nous nous sommes réconciliés. Nous nous retrouvons. Je me suis fait à cette idée que nous nous répétons de façon dogmatique sans en saisir tout le sens : nous nous pouvons pas plaire à tout le monde… et ma foi.. c'est bien comme ça.

Accepter son corps, c’est reconnaître en lui un certain héritage familial, une histoire et un parcours uniques, voir en lui une certaine cartographie de vie. Une cicatrice à peine visible à la jambe me rappelle avec nostalgie cette après-midi où je devais avoir 7 ou 8 ans. Ma famille s'était réunie au bord d'un petit lac qui bordait la maison de mes parents et un barbecue trônait au milieu du jardin. Aujourd'hui le souvenir de la brûlure de la braise sur ma jambe de garçonnet a laissé place à celui d'un rare moment familial et la joie diffuse dans l'air chaud et chargé des parfums des cyprès de cet après-midi d'été. Cette autre cicatrice sur le genou me renvoie quant à elle à cette période révolue où j'étais proche de mon père et que celui-ci m'apprenait à faire du vélo. C'était un mercredi soir, mon vélo était rouge, c'était un vélo de fille rouge à paillettes où il était inscrit "Fairy Monkey" sur le guidon. Je l'avais choisi.

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/!\ Toutes les photos jointes à ce billet sont protégées par droit d'auteur -

Photos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservésPhotos - Dorian Gay - par Cédric S. Tous droits réservés
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