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Wild Black Cat

Publié le par Dorian Gay

Wild Black Cat

C’est toujours étonnant cette manière primitive qu’on les gens de vous mettre dans un coffret hermétique, de vous coller à la peau une étiquette, un label, une marque, un code-barres. On s’arrête à la couverture du livre, on en lit parfois les premières pages et on conclut de façon bien hâtive que l’ouvrage est de bonne ou de mauvaise augure. Ces gens qui souvent pensent vous connaître mieux que vous même.

Vous êtes en surpoids? C'est que sûrement vous vous laissez aller. Vous portez une jupe trop courte? c'est que vous devez être une fille de mauvaise vie. Vous êtes comptable? vous devez être sans doute d'un ennui lancinant. Vous roulez dans une grosse berline? vous devez avoir quelque chose à compenser. Vous êtes arabe? vous êtes forcément musulman et vous mangez halal. Vous êtes asiatique? vous êtes sûrement discret. Vous êtes gay? vous devez forcément aimer faire la fête et avoir bon goût.

Peu de gens me connaissent réellement. Peu de personnes savent qui je suis, d’où je viens, et où je vais. Je me suis toujours attaché à entretenir une certaine image, lisse, polie, impénétrable, résolument mystérieuse depuis très jeune et me suis réellement ouvert aux autres de façon pleine et entière, sincère et fragile. Je n'aime pas parler de moi.

On m’a parfois reproché d’être un caméléon social, une chimère, un bloc de froideur et qu’il était parfois impossible de déterminer si j’agissais avec sincérité ou selon mes codes indéchiffrables.

On m’a targué d’être un intellectuel original, un être social insaisissable, un gosse de riche élevé au lait d’ânesse dans un appartement bourgeois du grand ouest parisien. A première vue, j’irrite : ma garde robe bien fournie et mes achats scandaleux et à la superficialité affolante et mes voyages incessants font miroiter une enfance dorée ; mes études et ma réussite professionnelle donnent l’illusion de la reproduction inévitable d’une certaine élite ; mes goûts vestimentaires renvoient à l’image de l’homosexuel amateur de luxe nécessairement écervelé et léger.

Pour beaucoup je suis donc Dorian, ce jeune de 24 ans, issu de l’élite d’une certaine immigration, élevé dans un milieu extrêmement aisé, donc la réussite et le destin ne pouvaient être que linéaires, entourés de parents influents, et qui, comme tous les gosses de riches ne devaient sa vie qu’à un certain nombre de facteurs extérieurs.

J’ai déjà eu ce type de remarques, parfois très explicites, d’innombrables fois dans ma vie.

  • « Alors papa est homme d’affaires et maman est médecin, tu étais dans un lycée privé ? »
  • « Ce sont tes parents qui t’ont aidé à trouver ce stage ? »
  • « Tu connaissais des gens ici quand tu as postulé ? »
  • « Ton appart est gigantesque, c’est toi qui payes ? »
  • « Je suis certain que ce tu portes aujourd’hui représente quelques SMIG »
  • « Ah oui Mr Dorian ne trainerait sûrement avec le prolétariat »
  • « Toi ? vivre dans le 18ème ? mais soyons sérieux deux secondes, tu as déjà traversé le périphérique »
  • « Ton père est un dictateur africain ? »

85 euros dans ma poche comme seul patrimoine. Voilà ce que j’avais dans les poches de mon jean slim ce 27 aout 2010 quand mon avion atterrissait à Paris, à 19 ans, sans personne qui m’attendait dans ce terminal d'aéroport bien trop plein pour un jeune bien trop seul.

Oui j’ai une enfance aisée, presque grotesque. Mon père, juriste reconverti dans la politique et dans les affaires avait très bien réussi sa vie et comptait parmi l’une des plus importantes fortunes de mon pays d’origine. Il avait quitté jeune son pays pendant l’époque coloniale, et avait été choisi parmi cette petite élite locale afin de poursuivre des études de droit en France, au terme desquelles il fut diplômé d’un doctorat en Droit et entama une carrière brillante d’avocat pénaliste, défendant hommes politiques, d’affaires ou intellectuels. C’est pendant ses études qu’il rencontra ma mère qui faisait ses études de médecine et de cette union improbable mes deux frères et moi furent issus.

Homme d’idées, il avait toujours également toujours été politique. Il occupa plusieurs mandats successifs au gouvernement avant de se lancer dans les affaires et de s’intéresser au secteur des mines et de l’énergie et d’y construire son empire.

3 mois après ma naissance, mes parents se séparaient. Je vécus 8 années auprès de ma mère avant de vivre mon adolescence avec mon père, ma belle mère et leurs deux enfants.

Donc oui, pendant plusieurs années, je n’ai manqué de rien, et ai pêché par excès. Nous avons toujours été inscrits dans des écoles privées indécemment chères. Nous avons été choyés par cinq employés à temps plein. Nous allions à l’école accompagnés en chauffeur et je ne me souviens pas d’une seule fois où mon père soit venu me chercher. Alors que tous les enfants du monde rêvent de cheval, mon père possédait toute une écurie ou étaient choyés une trentaine de chevaux de courses. Nous passions nos étés dans une des nombreuses maisons que mon père possédait sur quatre continents et je semblais alors vivre ce que je pensais être une enfance à peu près normale.

Sur les 2 dernières années précédant ma majorité, mon père ayant accepté un poste politique qui semblait l’intéresser, il nous entrainait dans son pays d’origine, le temps pour lui de réaliser ses projets.

Puis le château de cartes s’est effondré. J’ai toujours eu des relations difficiles voire chaotiques avec mon père. Ce constat s’étend à l’ensemble des autres membres de la famille qui n’ont jamais pu entretenir des liens sains avec lui. C’était un homme extrêmement brillant dont l’intelligence n’avait d’égal que la folie. Névrotique, lunatique, changeant, glacial, dur parfois violent, toujours manipulateur. C’est pour cela que ma mère préféra partir, blessée à vif.

Mon père n’exprimait jamais aucune émotion. En 24 ans de vie je ne me souviens jamais qu’il eu prononcé des mots affectueux. A personne. Jamais.

Sa dureté était phénoménale. J’ai toujours l’impression d’avoir été pour lui un énième placement financier, un cheval de course. Il nous plaçait en perpétuelle compétition avec les autres enfants de notre âge, ou lui même. Rien n’était jamais assez bien, assez grand, assez beau.

Je me souviens, étant brillant au cours de mes études, me précipiter tous les trimestres dans son bureau, mon bulletin de notes à la main et lui annoncer, le visage lumineux, que j’étais le deuxième ou le troisième meilleur élève de ma classe. Généralement, il lançait un regard las au papier que je lui tendais et répondait « ah… il y’a quelqu’un de meilleur que toi. Bon, il va falloir te prendre un autre prof particulier pour travailler. D’ici là plus de sortie. Je n’élève pas des deuxièmes sous ce toit. Sors. Je travaille ». Toute mon enfance.

Mon père avait également une tendance obsessionnelle à imposer ses choix à ses proches.

  • Papa, puisque je commence le collège, il faut que je choisisse une seconde langue étrangère. J’aimerais aller en espagnol, et en plus tous mes amis sont.
  • Tu feras arabe
  • Han ?
  • Oui, c’est une langue en plein essor dans le milieu des affaires. Et ça sort du lot.
  • Mais je n’ai pas envie et en plus ce n’est pas dans le catalogue des cours !
  • J’appellerais le directeur pour qu’il engage un professeur spécifique pour toi. Vas

Quand ma sœur obtint son baccalauréat, elle n’avait qu’un objectif en tête : travailler dans le tourisme. Il n’en était pas question pour mon père :

  • Si tu ne fais pas des études de droit, je ne financerais plus rien et tu ne seras plus ma fille.

S’en suivirent presque dix ans où ils ne se sont plus plus parlés. Pas une seule fois.

Quand se fut mon tour, mon père fut extrêmement déçu, s’imaginant déjà m’inscrire à Polytechnique. Sauf que j’étais davantage doué pour les lettres que pour les sciences et venait d’obtenir un bac littéraire. L’avoir obtenu à 14 ans et être l’un des jeunes bacheliers du pays n’était pas satisfaisant.

Il vécut cela comme un échec cuisant et l’idée de me faire admettre dans une prestigieuse école de commerce devint obsessionnelle. Je ne voulais pas et ne jurais que par le droit.

L’affrontement devint inévitable et je me retrouvais, un soir de 2010 alors qu’il avait prononcé des mots qu’il n’aurait pas du, et porté des coups qu’il n’aurait pas dû porter, à 15 ans dans la rue de notre villa, mes deux valises sous les bras. Avec 85 euros dans les poches de mon jean slim noir.

Ma mère avait une situation bien plus modeste. Elle avait commencé une brillante carrière avant que mon père l’enjoigne à rester à la maison et à s’occuper des enfants. Lors du divorce, elle n’emportait pas un centime, ni même une pension alimentaire en raison de l’influence de mon père et devait rebondir après une dizaine d’années de sommeil. Elle reprenait donc des études plus poussées et était assistée par sa famille. Et voilà qu’elle se retrouvait à élever toute seule ses trois adolescents qui avaient fugué du domicile paternel.

Les villas, les employés de maison, les professeurs particuliers, les lycées privés, l’opulence grotesque devenait souvenir et je découvrais une réalité précaire à en faire pâlir Cendrillon. Pendant ses études en tant que mère seule, ma mère avait des moyens extrêmement limités. Elle ne pouvait même pas s’offrir les services d’une nounou quand elle se rendait à ses cours, devant solliciter l’aide de sa sœur.

Avec ses quelques économies, elle avait réussi à faire partir mon frère aîné aux Etats-Unis pour ses onéreuses études de médecine, puis ma sœur.

En raison de mon excellent parcours j’étais accepté par certaines des meilleures écoles et universités du monde. Ma mère ne pouvait pas. J’avais assez de maturité pour comprendre et me résoudre à aller à l’université publique, à Paris. Je pense qu’aujourd’hui, le cœur de ma mère saigne encore en raison de ce qu’elle vit comme l’échec le plus cuisant de sa vie de mère : donner tous les outils nécessaires à ses enfants. Nous en parlons jamais. Au fond, je n’ai aucun regret et je n’aurais pas souhaité qu’il en soit autrement, cependant je sais que 8 ans plus tard, sa blessure reste toujours vive.

De l’étage entier de 120m2 que j’occupais tout seul dans la maison de mon père, je passais à une chambre insalubre de 9m2 sur le campus universitaire de ma faculté de droit, comptant à l’euro près mon budget et vivant de privations.

Je me souviens d’une période où les impayés de ma petite chambre ne faisaient que s’accumuler et je me demandais à quoi tout cela pouvait bien servir.

J’en ai fait des jobs étudiant : aide périscolaire, réceptionniste, maraicher sur une plantation de melons, enquêteur téléphonique et j’en passe. Mes journées étant chargées, devant généralement assister aux cours en journées et me rendre à mes emplois le soir jusqu’à tard et les weekends.

J’ai travaillé l’ensemble de mes étés, n’ayant jamais connu de vacances lors de ma formation.

Je me rappelle du souvenir surement le plus douloureux de cette période. Moi, frappant timidement à la porte du bureau de l’assistante sociale pour solliciter une aide exceptionnelle de l’Université afin de pouvoir éponger une partie de mes dettes locatives. Elle de me demander :

  • Et votre père fait quoi dans la vie ?
  • Milliardaire du pétrole et de l’uranium
  • Ah.

Avant de se plonger dans ses notes.

Mon dieu que j’avais la rage. Une rage indescriptible. L’ivresse de la réussite, de l’aboutissement. Une soif de vengeance, pas contre mon père, mais contre cette chienne de vie dans une cage dorée qui s’est muée en cage de roseaux fragiles.

Oui, moi Dorian. J’allais réussir, mieux que personne, plus que personne et sans personne. Tout seul.

Mes résultats universitaires ont suivi. J’étais successivement admis dans les meilleurs masters et la meilleure école de commerce du continent. Je n’avais pas les moyens de me l’offrir. J’ai contracté un prêt bancaire et ai accepté de devenir garçon au pair pendant toute l’année dans une famille juive richissime de l’ouest parisien. Ces mêmes gens que nous invitions à nos cocktails à la villa et avec qui nous parlions voyages exotiques, diners gastronomiques et folies capitalistes.

Je me rendais à l’école en journée et devait récupérer leurs deux jeunes filles à la sortie de l’école en fin de journée, les aider à faire les devoir et diner avec elles car leurs parents étaient bien trop occupés.

Les tâches étant souvent chronophages, je me retrouvais souvent à ne pas assister à des journées entières de cours, devant faire l’arbitrage entre ma formation certes cruciale et la nécessité primaire d’assurer mon quotidien.

Puis la chance m’a souri. J’ai été diplômé. J’ai été accepté en stage dans un des meilleurs cabinets d’avocats de la place parisienne, sans relations, sans coup de fil à un ami. Moi, Cendrillon des temps modernes. Petit noir, rageux, fiévreux, impétueux, fou, qui présentait bien et qui en voulait. Puis de fil en aiguille, un autre stage s’est présenté, puis un troisième, un quatrième…

Un de amis de fortune m’a gracieusement offert l’hospitalité pendant ces premiers mois de stage, me permettant de ne pas être trop loin du cabinet et m’y rendre facilement.

Avec mes indemnités de stagiaire, je pouvais bientôt me permettre de louer un petit studio dans un quartier parisien peu recommandable.

Dans ces différents cabinets d’avocats transpirant la vieille bourgeoisie catholique décadente parisienne. J’étais toujours presque le seul noir. Ce « noir pas comme les autres car lui il est intelligent et présente bien non ? ». Donc oui, moi je n’ai pas du faire comme les autres pour évoluer, j’ai du fournir le double d’efforts pour avoir la même reconnaissance. Je me rappelle de ces mots de ma grande mère que j’ai peu connu:

  • Tu sais mon enfant, souvent tu devras pour le même résultat fournir deux fois plus d’efforts que tes pairs. Parce que tu es surement bien né par ton milieu social mais tu resteras souvent ce « noir pas si noir que ça ».

Puis ma mère s’est remarié. Un homme aimant, ex ami d’affaires de mon oncle. Mes aînés, qui avaient fait les mêmes sacrifices et vécu la même précarité, ont fini leurs brillantes études : chirurgien cardiaque et urbaniste.

Les miennes s’achevaient également et se semblait voir ce qui semblait être une vie apaisée. J’ai monté sur un coup de folie ou de génie une entreprise de services à la personne, à 21 ans, qui fut vite prospère et rentable et employait 8 personnes. Après un an et demi je la revendais et me consacrais à la poursuite de mes études, notamment l’examen du barreau et mon doctorat qui fut vite consacré par une cotutelle avec l’une des meilleures universités du monde et d’être recruté par un cabinet notoire parisien.

J’avais réussi. Seul. Furieux. Cela faisait bientôt six ans que je n’avais pas parlé à mon père. J’aurais vu qu’il l’entende, j’aurais vu qu’il le lise, j’aurais voulu qu’il le voit, j’aurais voulu qu’il le sente afin que ma rage et ma colère soit apaisées.

Mon appartement, mes voyages, mes paires de chaussures à 1200 euros, mon train de vie actuel, mes réussites, je ne les dois qu’à une seule personne : ce jeune garçon de 15 ans en fugue qui s'est retrouvé, un soir de 2010 à la rue avec 85 euros dans la poche de jean slim noir et tout un monde à reconstruire.

Et ce n'est que le prologue.

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One Winged Dove

Publié le par Dorian Gay

One Winged Dove
  • Cucurucu. Cucurucu. Curucucu.

Après m’avoir sermonné, ma mère avait cette capacité extraordinaire à redevenir aimante et douce instantanément et à chantonner cet air avec sa voix cassée qui enveloppait d’une douce torpeur la cuisine de notre maison et se mélangeait aux effluves des plats qu’elle préparait.

Elle disait souvent : « la nuit ne doit pas se coucher sur ta colère ou ta frustration » - autrement dit, les ressentiments doivent toujours être éphémères, brefs, presque volatiles et ne jamais s’éterniser au delà d’une journée.

Je faisais mine de ne pas l’écouter, alors que j’étais allongé en poirier sur le canapé, les pieds tendus vers le plafond, mélangeant des mains un paquet de cartes de jeux qui trainait souvent sur la table du séjour.

  • Je t’ai déjà dit que tu ne peux pas tout donner. C’est bien ce que tu as fait mais tu dois garder de la mesure ! s’exclama t’elle avant de se remettre à chantonner.

Je l’avais encore fait. Je devais avoir 8 ans ou 9 ans, et j’étais fou. Fou ou peut être prodigieusement lucide. Difficile à déterminer à vrai dire.

Mes parents, ma mère m’avait élevé dans une culture de la générosité, de l’altruisme et de la bienveillance et j’appliquais parfois ses préceptes avec un peu trop de zèle juvénile parfois.

Et pour la énième fois ce mois là, je volais des provisions dans la cuisine et je sortais discrètement de la maison alors que les autres membres de la famille étaient moins vigilants et je les distribuais gaiement à des personnes en difficulté dans la rue. Rien ne me rendait plus heureux. A 8 ans.

J’avais même acquis une certaine réputation dans le quartier, de sorte que nos voisins n’étaient guère étonnés me voir « fuguer » quelques heures avec des boites de sardines ou de lait sous le bras.

Je me souviens aussi que, pendant plusieurs années, dans la cour de récréation je partageais presque toujours mon déjeuner avec d’autres enfants moins gâtés en portions, voire de le l’offrir en entier et de me priver de repas. Pourtant je ne le vivais nullement comme un sacrifice, plutôt étonnement comme une satisfaction. Chaque été, après les soldes, spontanément, je regroupais mes affaires et jouets dont je ne voulais plus et préparais un colis pour des enfants d’une amie de ma mère, femme de ménage, dont ces quelques égards faisaient scintiller les yeux des deux enfants du même âge que moi.

Je versais des larmes et était inconsolable devant toutes les misères et fêlures du monde et ne comprenais pas pourquoi le monde ne tournait pas parfois si rond.

Faire du bien, avoir cette impression d’apporter un modeste éclat à la vie de connus ou de moins connus était la plus grande satisfaction que j’avais. Je n’étais pas particulièrement religieux ou porté sur des considérations d’ordre théologiques, c’était juste inné, génétique, atomique, naïf et primaire.

Avec le recul, je me rends compte que j’étais un enfant particulier, une sorte de personnage Disney chimérique dont le monde, bulle opaque, était empli de sincère empathie.

Puis j’ai grandi, la bulle opaque est devenue de plus en plus claire et avec, une certaine lucidité mélancolique s’est installée.

Je me suis mué progressivement comme tous ces autres parisiens, détachés, impassibles, égoïstes et autocentrés.

Non, je n’aime plus aider. Non, l’idée de me rendre particulièrement utile à un inconnu croisé au détour d’une rue ne ravit plus. Au contraire, comme tous ces autres, je presse le pas dès que je sens le souffle d’un touriste dans la nuque qui souhaite un renseignement. Je fronce les sourcils pour apparaître le moins aimable possible afin que l’on ne sollicite pas de moi un quelconque service.

Parce que ma vie est plus importante. Parce que mes intérêts sont plus impératifs. Parce que je n’ai pas le temps. Parce que je ne veux pas avoir le temps. Parce que ça ne m’apporte rien. Parce que je fais comme tout le monde. Parce que je ne suis pas Mère Theresa et que ces gens peuvent se débrouiller un peu tout seuls.

Et parfois, profondément, j’ai le sentiment de nager à contre courant, de contraindre ma propre nature que j’étouffe sous des superpositions de ‘parce que c’est comme ça’ destinés à ‘faire comme tout le monde’. On me dit que je souris moins qu’avant. Je ne m’en rends même pas compte au final. J’ai l’impression que rien n’a vraiment changé pourtant.

L’ange a perdu son auréole.

Puis parfois c’est moi qui suis dans le besoin.

21h, Québec, Canada, 8 Août 2016. Mes amis viennent de me déposer en voiture dans le centre ville après avoir fait le trajet depuis Montréal ensemble avant qu’eux ne continuent leur trajet vers Toronto.

Je suis alors persuadé que l’adresse de mon logement AirBnB est sis à la rue Rockwell. Je n’ai plus de batterie dans mon téléphone. Impossible de vérifier, tout aussi impossible de faire appel à un taxi. Je vais vers l’arrêt de bus le plus proche, chargé de mes deux lourdes valises. Une femme, blonde, carré court, la quarantaine fraiche, attend seule. Je lui demande si elle sait où se trouve la rue que je cherche. Elle semble étonnée et m’affirme ne pas connaître cette rue et qu’elle est pourtant originaire de la ville.

Elle me propose de prendre le bus jusqu’à un arrêt plus central et d’aviser ensuite. Elle me prévient néanmoins que le chauffeur du véhicule n’accepte que l’argent comptant et ne fait pas de monnaie : 4,5 dollars, pas un centime de plus ou de moins.

Je n’avais que des billets de 20 dollars et aucune pièce. Le bus arriva, je tentais quand même ma chance auprès du chauffeur qui déclina derechef mes 20 dollars. Aussitôt, elle revint et lui demanda spontanément si elle pouvait payer cette somme sur sa carte d’usager pour moi.

Elle m’invita, dans un sourire sincère à m’asseoir à côté d’elle afin de déterminer comment me rendre à l’adresse que je recherchais. Alors que nous nous exprimions avec un certain volume, nous furent très vite rejoints par un autre homme et un couple de jeunes québécois d’origine libanaise qui spontanément se sont proposés de m’apporter leur aide : les deux jeunes en recherchant l’adresse sur leur téléphone et l’homme plus âgé en examinant la carte de la ville que j’avais dans mon guide.

Arrivés à l’arrêt central, ils m’aidèrent tous à débarquer du bus et me souhaitèrent bonne chance et bon séjour dans quelques éclats de rire échangés. La femme blonde resta avec moi plus longtemps et fit une partie du chemin avec moi afin de s’assurer que j’arrivais à destination sans trop d’encombre avant de me dire au revoir et de disparaître dans la nuit après plusieurs gestes d’au revoir offerts au loin.

J’ai déposé mes affaires dans cet appartement alors plongé dans la pénombre et suis resté quelques minutes, abasourdi par tant de bienveillance sincère et spontanée.

Cette même bienveillance que je retrouvais souvent lors de mes voyages à l’étranger, en Asie, en Grèce il y’a quelques semaines, en Méditerranée un peu plus tôt cette année et qui me bouleversent toujours autant.

Je suis nostalgique de la même nature dont je pouvais faire montre plus jeune. J’ai alors l’impression que la « machine est rouillée » et que les rouages crissent et pourtant j’ai fondamentalement envie de retrouver celui que j’étais, comme si je l’avais perdu en chemin.

J’ai envie de retrouver ce sourire de satisfaction que j’avais quand j’allais me coucher et que quelqu’un m’avait, au cours de la journée, remercié pour un service quelconque. J’ai envie de retrouver cette naïveté primaire, ces élans de générosité, d’altruisme. Parce qu’au fond, je le sais, c’est comme ça que les choses devraient et doivent être. C’est comme ça que le monde doit et devrait tourner. Je sais que c’est ce qui me rend vraiment heureux : rendre les autres heureux.

Je veux être quelqu’un de bien. C’est tout ce que je veux.

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Echoes in the Green Forest

Publié le par Dorian Gay

Echoes in the Green Forest

Pour certains d’entre nous, écrire, nous épancher ici et là, étaler nos bribes de vie, est une exercice libératoire, cathartique, introspectif et égoïste. D’autres écrivent en sachant que leurs mots, leurs expériences sont comme des bouteilles jetées à la mer et qu’elles finiront toujours par échouer sur une rive quelconque.

Pour ma part, mes motivations ont été pour longtemps insondables. Mes premiers billets qui datent de trois à quatre ans déjà étaient une série de récits à l’essence autobiographique rédigés avant tout pour laisser une trace et me rappeler, garder souvenir d’une enfance et d’une jeunesse qui me semblait à l’époque horriblement éphémère et fuyante.

Puis j’ai commencé à écrire pour un magazine et sur une plateforme assez notoire dans le milieu de la presse. J’ai changé de style, adopté un autre ton et ai traité d’autres sujets moins autocentrés : la vie, l’amour, le sexe, la mort. Très vite, j’ai dû prendre des distances avec ce nouveau statut, cette nouvelle importante audience. Je n’ignorais pas qu’en partageant mon modeste avis et vécu avec, à l’époque près de 15.000 à 20.000 lecteurs curieux par billet, j’acceptais de m’exposer au feu des critiques, de la bien pensance ou parfois tout simplement à de l’antipathie primaire. Mon statut de contributeur anonyme, sensé être une carapace coriace ne m’a souvent pas protégé de certaines flèches particulièrement acérées.

Après plusieurs mois, j’ai donc décidé de revenir à une plateforme libre et d’écrire sous mon seul et unique nom ainsi que de réduire mon public à des personnes en qui mes billets résonnent réellement. Dorian Gay 3.0. était alors né.

Depuis, mon style s’est réaffirmé. Je partage ici, avec beaucoup de pudeur que n’empêche pas l’anonymat, des fragments de ma vie, de mes opinions, de mes réflexions et tribulations. Cet exercice reste plus que jamais thérapeutique. Alors que Je couche les mots sur le papier, mon esprit les laisse s’envoler, parfois pour toujours. Mon écriture est alors parfois égoïste et égocentrique. Les dizaines de milliers de visites que je reçois ici chaque année restaient un chiffre abstrait, une donnée purement statistique, un nombre. Le nécessaire lien qui se créait avec ces milliers d’anonymes qui se perdaient dans mes écrits m’était complètement insoupçonné.

C’est pour cette raison que ma prolixité et ma productivité en termes de publications dépend de mes états d’âme. Ce n’est pas moi qui décide d’écrire. C’est l’écriture qui m’écrase de tout son poids lorsqu’il est temps de décharger des fragments de vie. Or, je n’ai pas été très volubile ces derniers temps par ici : c’est parce que je suis heureux (ce qui est difficile à concevoir alors même que je suis convaincu que l’Homme ne peut pas pleinement l’être, ce qui sera le sujet d’un autre billet) ou du moins que j’ai atteint une sorte d’état de satisfaction relative et ai endormi, depuis quelques mois, mes démons intérieurs. Ma vie est d’une banale harmonie : nouvel appartement, nouveau travail, nouvel amoureux qui s’avère tellement irréprochable depuis plusieurs mois que je n’ai presque plus rien à vous conter sur ma vie sentimentale, vacances à l’autre bout du monde, Spritz estivaux sur des terrasses ensoleillées, rencontres magiques et éclats de rire qui sentent les cigales.

Puis parfois, je reçois des claques. Des messages, cinq, dix, un, quatre, vingt, de lecteurs qui partagent avec moi leurs expériences, leurs sourires, leurs drames et me disent que tel ou tel billet a eu un écho particulier en eux et leur a parfois fait du bien.

Echoes in the Green Forest

C’est d’une beauté poétique inouïe. Deux bouteilles à l’océan qui s’entrechoquent et parfois s’entre-brisent et révèlent leur contenu.

D’un point de vue thérapeutique, ces déclarations spontanées sont inestimables. Je me rends alors compte que certaines choses que je décris ici sont vécues tout aussi intensément par des milliers de personnes dont le regard frôle peut-être le mien, dans le métro, dans la rue, à la terrasse d’un café. Comme si ce que je considérais comme mes individualités, mes singularités n’étaient qu’une énième expression d’un phénomène global plus important mais parfois insoupçonné. Des zèbres, il y’en a beaucoup d’autres.

Et ça c’est infiniment important : une piqûre de rappel de la relative banalité de mes questionnements et des feux qui consument parfois mon esprit.

La banalité, oui ça n’a pas de prix, merci.

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One day for the hunter, another day for the prey

Publié le par Dorian Gay

One day for the hunter, another day for the prey

Curieux sentiment. Je ne frappe pas à la porte. Je n’annonce pas ma présence non plus. D’un geste certain, j’insère la clé dans la porte, la pousse avec franchise et découvre une pièce noyée dans l’obscurité – les deux seules lampes qui éclairent la pièce semblent être en fin de vie.

Je ne lui laissais pas le temps de m’accueillir que j’exclamais un « je ne sais vraiment pas ce qui ne va pas avec moi ». Mon meilleur ami s’est alors mollement levé de son canapé et a soufflé dans un soupir d’ironie « parmi toutes les autres choses qui ne vont pas chez toi ».

Parfois, la vie est vraiment étrange et semble s’amuser d’ironie. Parfois les choses auxquelles nous aspirons semblent nous échapper comme du sable fin entre les doigts, et d’autres fois, alors que nous n’y aspirons pas réellement, elles nous tombent dessus comme un éléphant marchant sur un pissenlit.

A Singapour, je n’ai pas voulu l’amour, craignant la séparation à terme. Il m’a atteint.

A Kuala Lumpur, j’ai tenté de le fuir. Nouvelle débâcle.

A Londres. Nouvelle répétition.

De retour à Paris, cette fois-ci avec une envie sincère de nouveau départ à différents égards, mes premières tentatives sentimentales se clôturent en fiascos ionesquiens, presque par dizaines. Refroidi et désabusé, je ferme les vannes en cette fin février, accepte une certaine forme de solitude dans laquelle je me complais et tente de construire un projet de vie personnel, individuel qui ne sera pas contrarié par des aller-retours incessants dans ma vie sentimentale. A peine achevais-je cette réflexion que les opportunités commençaient à se présenter et à se multiplier.

Je ne sais pas dire non. Je n’arrive pas à balayer les opportunités d’un revers de la main. Je suis absolutiste – et je crains, oui je crains, de passer à côtés d’occasions d’une vie, de chances inespérées. Alors même que parfois, l’intuition d’une débâcle prochaine est forte, je m’aveugle et continue, en dépit de toute rationalité, de « voir ce que ça peut donner » au lieu d’arrêter les choses net.

Je me retrouve donc, assez paradoxalement, dans une situation assez drôle. Décidé à apprendre à dompter mon célibat qui vient de souffler sur sa troisième bougie, alors que les prétendants se succèdent et sont tous indubitablement maintenus dans une zone grise, dans un flou auto-entretenu.

Mon meilleur ami s’esclaffe « en gros, quand tu as envie d’être en couple, tu ne trouves personne et les occasions sont rares alors que, dès que tu décides de rester célibataire, les déclarations d’amour se multiplient et tu éconduis inexorablement tous tes prétendants ».

C’est cela.

Je suis assez lucide pour deviner que ce comportement enfonce ses racines dans quelque chose de plus profond : une crainte inconsciente de revivre le couple ? les effets de fiascos répétés dont résulte un certain défaitisme ? une indépendance grandissante ? l’attente d’un être idéalisé qui ne sonnera jamais à la porte de mon appartement du 9ème ? un conglomérat de tout cela ?

Au fond, dans l’attente de trouver des réponses à mes interrogations, je dois avouer que la situation actuelle est assez agréable et reposante. Dans une certaine position de force, je ne prends pas de risques, je ne m’expose pas, je ne m’engage pas, je pèse et je jauge. Ce n’est plus moi qui recherche, armé de patience, d’espoir et de charme, mais c’est moi qui me dérobe, qui me dissipe, qui me cache. Les cartes du jeu changent de la main et les frôle du bout des doigts. Et franchement, après les montagnes russes émotionnelles qu’ont été cette année – ce schéma, cette redistribution des cartes, cette jachère sentimentale souhaitée et salutaire qui semble créer un intérêt vif auprès de ces jeunes monsieur, me convient très bien – jusqu’à ce que je décide de sortir (ou non) des bosquets…

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Typologie des Photos Grindr/Hornet/Tinder/Scruff et cie

Publié le par Dorian Gay

Typologie des Photos Grindr/Hornet/Tinder/Scruff et cie

J’aime beaucoup la photographie. Celle de paysages, d’objets inanimés, de nuages, de sourires figés, de pieds dans le sable. J’aime la photographie plurielle, multicolore, riche. J’ai une affection toute particulière pour le portrait. Je m’amuse à penser qu’un appareil photo est un objet fascinant, magnétique – il a le pouvoir de figer, pour l’éternité, un moment, un visage, un sentiment, une émotion, des traits physiques qui ne cesseront de muer. Plus troublant encore, l’appareil photo brise la glace, il dénude, il dévoile. Je trouve souvent que les gens ne sont jamais autant sincères que sur une photo, pris à vif, authentiques. On ne ment pas à l’appareil photo.

Les gens ne se rendent souvent que peu compte du langage caché des photos. Ils n’appréhendent pas la richesse insoupçonnée qui peut se découvrir sur le papier glacé. Ils ignorent à quel point un portrait peut se révéler prolixe.

Hornet, Grindr, Scruff, Tinder, Planetromeo, les sites et applications de rencontres où nous nous croisons et entrecroisons ont toujours été un terrain de jeu récréatif pour moi. Le principe commun à toutes ces plateformes est qu’il faut se vendre. Pour ce faire, chaque utilisateur dispose de deux outils précaires : des photos et un texte. Voilà tout.

Je me suis amusé à dresser une typologie fondée sur ces fameuses photos et me suis diverti à exprimer ce qu’elles semblaient m’évoquer. L’exercice est assez édifiant.

1. Le sans-photo

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Ils sont partout. Ils pullulent. Ils donnent parfois le sentiment de faire partie d’une secte aux revendications peu claires.

Ils ne s’affichent pas, ne se montrent pas, mais sont quand même sur des plateformes de… rencontres.

Ils avancent dans l’ombre, à pas feutrés. Et n’osez pas leur reprocher leur anonymat – Ils vous répondraient sur un ton réprobateur (choix cumulatifs ou alternatifs) :

  • Qu’ils cherchent à conserver leur discrétion. En effet, nous savons tous que nous sommes susceptibles de croiser grand-mère ou tante Jeanne ou encore notre patron vêtu d’un harnais de cuir et d’un jockstrap en nylon entre deux profils sur Hornet. Cela est bien connu.
  • Qu’ils sont en couple et tenter d’éviter à l’être aimé l’amère découverte de leur présence sur ces réseaux. Moi, à leur place, la question que je me poserais serait plutôt celle de la présence dudit être aimé également sur le même réseau. A cocu, cocu et demi ? Je dis ça….
  • Qu’ils mènent une enquête journaliste ou pour le compte d’un groupuscule secret qui aurait pour but de surveiller des individus fort peu recommandables. Oui, oui, je vous l’assure. Il m’est arrivé, lors de ma courte existence de lire ce type de justifications qui s’expriment plutôt en « je surveille un tel… », « j’essaie de retrouver un tel autre… ». Des vocations de détectives se perdent. S’ils mettaient la même dextérité à « retrouver » ou « surveiller » ces individus, je pense que l’on aurait retrouvé le vol de la Malaysia Airlines depuis belle lurette.

2. Le Faussaire

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Qu’il s’agisse d’un ventre plat simulé au prix d’une apnée, d’une séance de maquillage salvatrice pré-photo, ou de ces aspirants Dorian Gray qui oublient que le temps passe et que les photos ne restent pas fidèles la réalité, ils sont nombreux.

Ils excellent en petits mensonges plus ou moins grossiers. N’osez pas non plus leur en faire un reproche. Ils rétorqueraient d’un air agacé ou entre deux sanglots que tout cela est sans conséquence et que par ailleurs, la société superficielle dans laquelle nous évoluons ne leur donne guère autre choix que de jouer d’artifices.

Ils dissimulent bien souvent des failles personnelles, un manque criard de confiance en soi et penser ainsi panser des plaies bien plus profondes.

3. Le Narcissique

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Alors que le sans-photo nage dans les eaux profondes des différentes plateformes de rencontres, le narcissique lui veut fendre les eaux claires, il veut ouvrir de grandes voiles, il veut qu’on le voit, il veut s’imposer, montrer.

Avec lui, les portraits se multiplient et se veulent léchés, propres, souvent professionnels.

Comment le reconnaître ? Les indices sont souvent concordants : il aborde une photo de profil parfaite, le mettant en valeur. La pose qu’il tient est souvent une pose de défi, hautaine, lèvres inexpressives, regard dur, bras mobiles (souvent accompagnés d’une main dans les cheveux). Bien souvent, ladite photo le dévoile torse nu et/ou dans une salle de sport.

Son texte regorge souvent d’adjectifs flatteurs : bogosse/bomec, sportif, mec viril, bien foutu, athlétique, etc… qui précédent un certain nombre d’exclusions : bogosse pour idem, viril pour idem, sportif pour idem, pas de gros, pas de noirs, pas d’asiat, pas de plus de 24 ans, pas de crevettes, pas de fumeurs, pas moins de 1m85, pas de pauvres, pas d’êtres humains, pas de mecs qui pètent, qui rotent, qui font caca.

Par ailleurs, le titre de son profil lui même se veut explicite : HotBoy, SexyBoy, TonedMan, GreatShape, Bomecdu75.

Si, malgré tous ces indices vous ne le reconnaissez pas, sachez que son profil contient habituellement de nombreux liens vers d’autres réseaux sociaux : compte Instagram où sont compilés des selfies et photos de salles de sport par centaines, agrémentés d’autant d’hashtags évocateurs, son compte Facebook où il affiche 5735 amis ou un compte Twitter où il s’épanche volontiers sur toutes les soirées auxquelles il se rend – excusez moi… auxquelles il fait l’honneur de sa présence.

4. Le lunettophile

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Cousin germain du sans-photo, ils se comprennent bien ces deux là. Le lunettophile souffre d’une addiction inexplicable à sa paire de lunettes de soleil. Qu’il fasse soleil radieux, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, qu’il soit à la piscine, au cinéma, en boîte de nuit, sous la douche ou dans son lit, ses lunettes de soleil restent inexorablement sur son nez.

La légende populaire dit que le dernier lunettophile qui aurait dévoilé ses yeux au jour aurait eu la rétine brûlée par les rayons du soleil. Pauvres êtres.

5. L’Homme-Puzzle

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Il fait partie de la grande famille du sans-photo et du lunettophile. Artiste raté, il exprime sa vocation artistique morte dans l’œuf dans sa vie privée. Il affectionne les gros plans, le rognage agressif. Il a le sens du détail, peut être un peu trop.

Ses portraits se déclinent en séries complémentaires de gros plans sur différentes parties de son visage : ses yeux, son nez, puis une joue par là, ici j’aperçois des cheveux.

Avoir une image nette et claire de votre interlocuteur s’apparente à un atelier d’arts plastiques en maternelle. Il vous envoie volontiers plusieurs gros plans de son visage et vous défie de les assembler. Sauf que nous ne sommes plus à la maternelle, que nous ne sommes pas tous passionnés par l’art du collage, et que ce n’est pas un artiste. Voilà.

6. L’éternel Triste

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Nous vivons dans un monde cruel, impitoyable. Nous savons tous qu’à chaque jour vaut sa peine. Nous savons que rien n’est si simple. L’éternel triste le sait, il le sait bien trop bien et il veut que le sachiez également.

Sur ces photos, il arbore un visage abattu, tragique, désabusé. Ses lèvres semblent ne plus savoir comment dessiner un sourire, ses yeux ne savent plus comment se plisser dans un éclat de rire.

Sa peine, il l’affiche. Son profil énonce souvent des affirmations emplies d’amertume : « tous les mêmes », « plus jamais de mytho », « déçu à jamais », « non aux connards », « peut être enfin un jour », « j ‘écoute Mylène Farmer en m’ouvrant les veines avec un crucifix dans ma baignoire de chambre de bonne ».

Vous commencez à bien me connaître maintenant depuis que je m’épanche ici. Je suis compatissant, secourable. Bien mal m’en a pris. L’éternel triste se complait à vous brosser tous les détails de sa vie sinistre ; chaque effort de votre part de formuler un compliment, de lui faire prendre du recul, d’insuffler un peu de positivisme se conclut inexorablement par un échec patent sous forme d’un « de toute façon tu ne peux pas comprendre. Toi ta vie elle est bien ».

Oui l’éternel triste, ce qu’il souhaite c’est une oreille éternellement attentive, mais aussi vous rappeler que vous, votre vie, elle est sympathique en comparaison à la sienne et vous emplir de culpabilité et de remords.

Et quand vous vous décidez finalement à ôter votre cape de bon samaritain, voilà qu’il vous reproche « d’être comme tous les autres » et qu’il s’empressera d’ajouter au texte de son profil Grindr une énième lamentation laconique sur ses déceptions.

7. Le Duckfaced

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Sur toutes ses photos le duckfaced a la même expression, la même moue immuable. Nos amis anglais ont baptisé cette expression le « duckface » pour « face de canard », les traits formés par les lèvres faisant en effet penser au minois d’un canard.

En France, l’expression équivalente pourrait être « avoir les lèvres en cul de poule ». Il s’agit toujours de volaille mais nous avouerons cependant que cela est moins gracieux…

Là encore, la légende dit que les duckfaced souffrent d’une affection anatomique. Cette immuable moue n’est guère volontaire mais est devenue permanente au fil des années et des centaines de selfies postés sur Instagram.

Un ami médecin me disait autour d’un café la semaine dernière qu’une solution chirurgicale serait explorée par un groupe de chercheurs Américains. Je vous tiendrais bien évidemment au courant de ces avancées scientifiques majeures.

8. L’inclassable, ou encore le « WTF »

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Ses photos parlent d’elles mêmes : l’inclassable est un OVNI, un être curieux, étrange, une sorte de chimère, de licorne.

On ne comprend pas vraiment les raisons qui le poussent à porter ce costume de Spiderman sur cette photo ou celle de choisir « Merlin Actif » comme pseudonyme, tout comme on ne saisit pas non plus les raisons qui poussent un autre à se travestir en Centaure à l’aide d’artifices informatiques. On ne comprend vraiment pas et au fond, on ne veut pas vraiment comprendre.

9. Le Daddy’s Boy

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Le Daddy’s Boy est jeune, bel éphèbe, à la beauté fraîche, pétillante, gaie. Au premier abord, on ne comprend pas la présence systématique de cet autre homme à ses côtés sur l’ensemble de ses photos. On devine qu’il s’agirait de son grand-père, de son père peut être, de son parrain sûrement. Lorsque le Daddy’s Boy nous répond que ces trois supputations sont fausses, on se complait à imaginer que le Daddy’s Boy, jeune homme sûrement charitable consacre une partie de son temps à ceux qui en ont besoin. Notre imagination veut qu’il passe ses weekends à faire la lecture à des seniors en maison de retraite entre deux volontariats à la soupe populaire. Que nenni.

Le Daddy’s Boy finit par nous avouer que cet homme, qui semble en fin de vie, et qui le regarde d’un œil vitreux et tendre sur toutes ses photos n’est nul autre que son compagnon.

Alors que nos doigts vont rechercher la fonction « bloquer » sur le côté droit de l’écran, un message de l’interlocuteur a le temps de se placer : « Nous cherchons un plan à trois, ça t’intéresse ? Par contre il ne faudra pas y aller trop fort, Francis vient juste de se faire opérer de la hanche ».

10. Le Chercheur d’Exotisme

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On les qualifie de « Rice Queens » quand ils ne sont intéressés que par des asiatiques, « Mud Sharks » quand ils vouent un culte à la peau ébène ou encore « Wanna Beaner » lorsqu’ils ne jurent que par la beauté latine, ces hommes sont assoiffés d’exotisme.

Leurs profils sont certainement les plus explicites et arborent sans retenue des : « lopes pour blacks », « only 4 asiat », « ForLatino ».

Alors qu’il s’agissait traditionnellement d’hommes caucasiens d’un certain âge il y’a encore années, le phénomène se démocratise. Il n’est plus rare de rencontrer des profils du type « Black4Black », ou « LatinWantsLatin » et de constater que l’âge des concernés est de plus en plus jeune.

11. Le Paradoxe

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On en est persuadé lorsqu’on le contacte : il est passif ou actif. Dans notre esprit cela semble être une évidence. Son physique, sa dégaine, son visage semblent parler pour lui.

Frêle, peau laiteuse, imberbe, voix fluette, féminin, l’idée qu’il soit actif ne nous effleure même pas.

Imposant, musculeux, viril, poilu, masculin, nous l’appréhendons comme l’archétype même de l’actif puissant.

Le paradoxe aime les surprises, il aime nous attendre à ce coin de rue où nous l’espérons pas et nous mettre une claque – une gifle à nos préjugés, à nos attentes primaires. Et parfois, ça c’est bien.

12. Le XXL4XXL

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La nature s’est montré particulièrement généreuse avec lui. Il en est fier. Ces turgescences flatteuses lui valent souvent un certain égo, un certain orgueil. Il sait faire partie de ce club extrêmement sélectif, 2% dit-on, d’hommes dont la masculinité évidente caresse au moins les 20 centimètres.

Ce petit groupe cultive l’entre soi et veille sur l’accès au club comme un videur de l’entrée d’une boite de nuit.

Le XXL4XXL ne souhaite rencontrer que des gens aussi bénis que lui. Il sera avide de photos de prétendants, de détails. La rencontre se mue souvent insidieusement en compétition : « magnifique, moi je n’ai que 22 centimètres, bravo ».

Curieuse communauté.

 

13. Le Photoshoppé

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Selon les bruits de couloir, le photoshoppé serait en étroite amitié avec le faussaire et qu’il leur arriverait d’assister aux mêmes soirées. Rumeurs ? Vérités ? Je ne saurais vraiment me prononcer.

Quoi qu’il en soit, le photoshoppé est un être relativement rocambolesque. Il est pressé, il apprécie que les choses se fassent vite, avec célérité, dans le court terme. Le long terme est pour lui une notion vaporeuse.

Ainsi, doté de quelques talents d’édition il se divertit en améliorant ses portraits et photos de vacances et pratique une sorte de chirurgie digitale : un nez trop gros ? et hop, aminci. Une peau acnéique ? la voilà aussi lisse que celle d’un nourrisson élevé au lait de chamelle. Quelques kilos en trop après les fêtes ? quelques rides témoignant du temps qui passe ? tout est enlevé.

Quand je disais que le photoshoppé appréciait le court terme c’est parce qu’il omet, à son grand dam, que tout intérêt suscité à l’aide de ses photos « mises en beauté » mène souvent, à plus ou moins long terme à une rencontre réelle, et que celle ci se conclut inexorablement par des déceptions amères. Oui, le photoshoppé est quelque peu sot. Dans la vraie vie, le nez bien trop gros reprend son volume réel, la peau acnéique bourgeonne à nouveau, les rides se recreusent, les kilos en trop épaississent à nouveau. Cruelle existence.

14. Le Flou Amateur de Paysages (le « FAP »)

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Le FAP est le filleul de l’Homme-Puzzle et le neveu du Photoshoppé. Il paraît que la ressemblance de famille est assez évidente. Le FAP s’aurait également imaginé artiste, il apprécie tout ce qui est brumeux, vaporeux, nuageux, doux.

Demandez-lui des photos et vous recevrez une série de portraits dignes des plus grands (et plus flous) tableaux de Monet. Le FAP aime l’art. Le FAP est aussi fin stratège, il que si après deux ou trois bières, nous sommes bien moins regardants quant à la qualité de nos conquêtes, la portée de quelques photos floutées ne devrait pas être bien différente.

Cependant, vous êtes perspicace et vous enjoignez fermement au FAP de vous transmettre des photos plus claires, plus nettes. Il s’exécute. Spontanément, il vous envoie une photo de lui, en randonnée dans la Moselle, un crépuscule d’Octobre à 700 mètres environ de l’objectif, alors qu’il est adossé en pantacourt à un arbre. Du moins, c’est ce que vous distinguez dans cette photo dont il occupe à peu près 5% de l’espace total, le reste étant laissé au paysage.

Le FAP est un poète.

15. La Lope

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Lopaille en vieux français, « Lope » pour les intimes, désigne ces jeunes et moins jeunes, passifs, qui pratiquent le « Lopage », autrement dit une certaine forme de jeu sexuel empruntant les codes du S&M, de la domination et de l’asservissement, des jeux de rôles. Jusque là tout va bien me direz vous. Comme dirait une humoriste que j’apprécie : « tout le monde fait ce qu’il souhaite avec ses cheveux ». La Lope a un profil qui se veut clair, sans atours et artifices, elle sait ce qu’elle veut et elle le veut là, tout de suite, entre les murs humides d’une cave de Montreuil.

La lope n’a pas de photo type. Il peut s’agir d’un petit minet aux cheveux blonds et à l’air sage sur cette photo, ce brun musculeux et trapu sur cette autre image ou encore cet homme à lunettes, dans son costume cintré, dans la quarantaine, bien sous-tous-rapports.

La lope se reconnaît plutôt à son texte de présentation : « qui veut me loper/baiser/piner/fourrer/niquer/défoncer/et toutes autres joyeusetés » précédant un « now ».

17. Le Dresseur de Lope

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A chaque fois que vous croiserez une lope, sachez qu’un « dresseur » ne sera pas loin. Sur les réseaux de rencontres, les « maîtres à lope » pullulent également.

Les développements précédents s’appliquent avec la même pertinence à cette autre catégorie. Il suffira simplement de remplacer par le terme « se faire », le « me » dans le texte de présentation sus-énoncé. Le résultat serait : « qui veut SE FAIRE loper/baiser/piner/fourrer/niquer/défoncer/et toutes autres joyeusetés » précédant toujours un « now ».

L’astuce est infaillible.

18. Le BCBG

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Sur sa photo, on retrouve tous les codes symbolisant son appartenance sociale : un chino aux couleurs pastels, une mèche sur le côté, des mocassins à gland, une décoration soignée, souvent d’influence baroque. On distingue généralement, dans le fond, quelques pièces d’exception, vases, tableaux, une bibliothèque fournie. Il ne manquerait, pour compléter un tel tableau qu’une chevalière apparente et un pull Vicomte A sur les épaules.

Le BCBG est bourgeois ou aristo et il le revendique. Il en est fier. Il l’arbore comme un blason et l’indique comme pseudonyme si toutefois l’on avait manqué à le constater.

Son texte de profil serait souvent assez pédant : « un peu de culture », « quel niveau ici… », « aime l’opéra, le chant lyrique Malgache et l’art de la broderie chilienne » ou une citation en latin et donnera le sentiment de ne pas être à sa place, tel un cygne voguant au milieu de canards de barbarie.

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5 Films de pédés à voir (ou pas)

Publié le par Dorian Gay

5 Films de pédés à voir (ou pas)

Cinéphile serait un mot peu approprié pour me décrire. Oui, j’aime le 7ème art, c’est un fait. Mais, comme pour un bon œnologue qui doit avoir les sens assez affinés, subtils, pour reconnaître le millésime du picrate imbuvable, le cinéphile, le bon cinéphile est nécessairement un connaisseur, aux goûts souvent experts, tranchés, parfois vaniteux.

Moi, le cinéma, je l’aime avec toute sa beauté et sa laideur. Des films d’auteur remarquables peuvent m’arracher les tripes, tout comme des productions hollywoodiennes grossières peuvent m’arracher des éclats de rire et de l’émotion. Je suis bon public.

Je me suis toujours intéressé à la représentation de la communauté homosexuelle dans le cinéma, et notamment, dans des productions contemporaines plus ou moins récentes. En sus du plaisir évident de regarder un film, s’y ajoute celui de la curiosité, de l’observation sociologique. Par ailleurs, en tant que jeune homosexuel, on dira bien ce que l’on voudra, mais j’ai tendance à m’identifier plus aisément à des personnages qui partagent la même orientation que moi, et dans une certaine mesure, affrontent les mêmes démons que les miens.

Pendant longtemps, l’image du pédé au cinéma fluctuait entre stéréotypes rudimentaires et symbolisme élusif. Cependant, une nouvelle génération de réalisateurs, qui compte notamment des génies tels qu’Andrew Haigh, ont contribué et contribuent à enrichir la palette réservée aux pédés dans le cinéma. Avec cette nouvelle génération de gens du cinéma LGBT, les productions se veulent plus abouties, les personnages plus complexes, plus réalistes, plus sobres. On voit émerger un « vrai » cinéma LGBT, qui séduit par la qualité croissante des productions du genre.

Récemment, j’ai entamé un marathon cinématographique de films LGBT sans cohérence aucune, sans lien particulier entre les différents films autre que celui de mettre en scène un ou plusieurs personnages principaux homosexuels.

Ainsi, en l’espace d’une journée, j’ai regardé : Free Fall, Eat With Me, Eastern Boys, Naked As We Came et Boys.

Voici donc mes impressions à froid.

Free Fall

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Ce film se détache assez nettement des quatre autres productions visionnées et se place, sans le moindre doute, en tête du palmarès.

La vie de Marc est ordonnée : CRS de son état, il vient d’emménager dans une maison hors de prix majoritairement payée par ses parents tandis que sa femme Bettina attend leur premier enfant. Lorsque Kay, homosexuel et rebelle, entre dans son unité, un désir incontrôlable et rapidement incontrôlé s’empare de Marc, déstabilisant son cocon artificiel et l’ordre normatif qu’il défendait. La masculinité est le sujet angulaire de ce film.

Stephan Lacant, le réalisateur dont Free Fall est le premier coup d’essai a une écriture et une réalisation soignées -à défaut d’être réellement inventives-, des acteurs impeccables, un sujet de société devenu presque classique (l’entrée peu tolérée de l’homosexualité dans un univers d’ordre, ici le monde policier) et pourtant, Free Fall fait partie de ces films qui insinuent un doute.

Que veut-on nous raconter ? Que veut-on nous dire ? Il est des thèmes évidents que Lacant insinue sans trop de pesanteur telle que la bestialité du monde policier, ordonné face aux crises qu’il doit démêler mais ultra-compétitif en son sein. La scène d’ouverture constitue en cela une entrée en matière des plus directes, in medias res : en pleine course d’entraînement, Marc, essoufflé, est peu à peu exclu de la meute. C’est en remarquant son manque de souffle que Kay, nouveau venu dans la division, s’approche de lui et, à force d’endurance, lui fait découvrir son homosexualité. Si l’argument semble désormais presque banal, son développement et les représentations sociales et affectives qui en découlent ne le sont pas. Le doute qu’insinue le film ne provient pas de la mise en scène de la violence (masculine principalement) mais de son origine. Et c’est peut-être sur ce point que Free Fall oscille entre l’honnêteté brute et la théorisation maladroite et confuse.

Si Kay ne crie pas son homosexualité sous tous les toits, Marc refuse la sienne, tiraillé entre un confort normatif (le travail, la famille, la reproduction) et un désir passionnel mais difficilement intégrable à ce confort particulier. Si ce refus de l’attirance physique et la frustration qu’il engendre chez Marc donne une vivacité à l’image, une représentation épidermique et sensorielle du désir, les conséquences de sa satisfaction mènent toutes à la violence : physique avec sa femme qu’il tente de violer et qu’il abandonne progressivement alors que Bettina est enceinte ; et symbolique tant la découverte de l’abandon va de pair, dans Free Fall, avec celle de la honte et du dégoût de soi.

Lacant a sans doute voulu filmer les différentes étapes du coming out -la répulsion, l’abandon, l’acceptation, le retour vers autrui-, mais les motifs de l’expression cinématographique sèment le trouble. Pourquoi cette figure de démon tentateur blond et marginal ? Pourquoi cette quasi invisibilité du personnage féminin, doux, tendre et compréhensif (la mère en somme) dont la souffrance, elle-même causée par l’homme, mène-t-elle aussi à la violence ?

Ce premier film étonne par sa grande attention aux décors, aux troubles de passage et aux flottements du quotidien en creux de Marc, mais perturbe par des schémas répétitifs (frustration/sexe/violence). Il retrouve, heureusement, la simple pudeur qui permet à l’histoire de s’envoler de temps à autres vers une spontanéité qui tranche avec les constructions théoriques. Les personnages ne peuvent se résumer à des figures strictes et cadrées, et le film au placage d’un discours sur les êtres et les choses, et c’est dans ces interstices de liberté que Stephan Lacant introduit parfois sa volonté de faire œuvre.

Trailer ci-dessous.

Eat With Me

5 Films de pédés à voir (ou pas)

Petite bulle virevoltant dans le ciel du cinéma LGBT. Certes, le fim n’éblouit pas par la qualité de son scénario, le jeu de ses acteurs ou sa réalisation, mais ce film a ce petit quelque chose, non identifiable qui vous laisse l’impression d’avoir passé un bon moment lorsque s’amorce le générique.

Quand Emma emménage avec son fils gay dont elle est très éloignée, la paire doit apprendre à se retrouver a travers la nourriture quand les mots ne sortent pas. Elliott, le fils, doit en plus surpasser sa peur de l’intimité et fait face a la possible fermeture du restaurant familial qu'il a repris.

Les thèmes qui émaillent le film sont assez classiques : une relation mère-fils malmenée, une romance entre deux garçons que tout opposerait, les oscillations entre l’envie de former un couple et celle de vivre une vie plus légère à l’âge de raison, la superficialité de certaines relations humaines.

On reprochera néanmoins au film des lenteurs gênantes, un piètre jeu d’acteur et des décors statiques, mais il apparaît aisément dès les premières minutes du film que ce dernier n’a pas bénéficié d’un budget qui aurait pu améliorer de façon sensible la qualité de la production. On lui pardonne.

Trailer en dessous.

Eastern Boys

5 Films de pédés à voir (ou pas)

Certainement un film qui marquera mon esprit. Au terme des six chapitres intenses et d’une lenteur agaçante, qui lui servent d’architecture, de ses nombreux rebondissements et variations de points de vue, je ne suis pas certain d’avoir percé tous les mystères d’Eastern Boys.

Pas sûr non plus que l’on devine une morale dans cette affaire, tant la complexité des sentiments qui l’animent rend illusoire tout jugement catégorique. Et c’est d’ailleurs la singulière richesse de ce film troublant et retors.

Ici, ce dont on parle est clair et frontal : “les sans-papiers”. Mais parler pour dire quoi ? Pour dire sa révolte de citoyen face à un Etat qui, même sous un gouvernement de gauche, continue de réprimer les immigrés clandestins ? Non ce serait trop simple. Le réalisateur choisit d’interroger notre regard sur les sans-papiers, ces sujets de fantasme et de répulsion qu’il aborde par le prisme le plus révélateur possible, celui du désir.

Eastern Boys est donc une histoire d’amour, qui commence logiquement par une scène de drague. Dans une gare de Paris, un petit bourgeois en goguette, Daniel, aborde un prostitué issu d’Europe de l’Est, Marek. Ils se toisent, discutent tarif, et Daniel invite le jeune gigolo à le rejoindre chez lui pour une passe.

Sauf que le plan déraille : le jour du rendez-vous, Marek se pointe avec son gang de gamins sans papiers, tous issus des Balkans, et ils mettent à sac l’appartement de leur hôte, impuissant face à la violence des Eastern Boys. Cette scène est l’une des plus longues et fortes du film. On est partagés, en tant que spectateurs passifs entre une certaine curiosité presque pornographique, une certaine incompréhension, et la contemplation d’une certaine forme de beauté. Vous savez, un peu comme la scène où les deux héroïnes de la Vie d’Adèle ont un coït qui dure une bonne dizaine de minutes, sans bande sonore, sans coupure au montage ? A peu près pareil.

D’une tension inouïe, scandée par les pulsations hypnotiques de la musique d’Arnaud Rebotini, cette belle scène de cambriolage ouvre le premier chapitre d’une romance à l’issue très incertaine.

Certainement un film qui marquera mon esprit. Au terme des six chapitres intenses et d’une lenteur agaçante, qui lui servent d’architecture, de ses nombreux rebondissements et variations de points de vue, je ne suis pas certain d’avoir percé tous les mystères d’Eastern Boys.

Pas sûr non plus que l’on devine une morale dans cette affaire, tant la complexité des sentiments qui l’animent rend illusoire tout jugement catégorique. Et c’est d’ailleurs la singulière richesse de ce film troublant et retors.

Ici, ce dont on parle est clair et frontal : “les sans-papiers”. Mais parler pour dire quoi ? Pour dire sa révolte de citoyen face à un Etat qui, même sous un gouvernement de gauche, continue de réprimer les immigrés clandestins ? Non ce serait trop simple. Le réalisateur choisit d’interroger notre regard sur les sans-papiers, ces sujets de fantasme et de répulsion qu’il aborde par le prisme le plus révélateur possible, celui du désir.

Eastern Boys est donc une histoire d’amour, qui commence logiquement par une scène de drague. Dans une gare de Paris, un petit bourgeois en goguette, Daniel, aborde un prostitué issu d’Europe de l’Est, Marek. Ils se toisent, discutent tarif, et Daniel invite le jeune gigolo à le rejoindre chez lui pour une passe.

Sauf que le plan déraille : le jour du rendez-vous, Marek se pointe avec son gang de gamins sans papiers, tous issus des Balkans, et ils mettent à sac l’appartement de leur hôte, impuissant face à la violence des Eastern Boys. Cette scène est l’une des plus longues et fortes du film. On est partagés, en tant que spectateurs passifs entre une certaine curiosité presque pornographique, une certaine incompréhension, et la contemplation d’une certaine forme de beauté. Vous savez, un peu comme la scène où les deux héroïnes de la Vie d’Adèle ont un coït qui dure une bonne dizaine de minutes, sans bande sonore, sans coupure au montage ? A peu près pareil.

D’une tension inouïe, scandée par les pulsations hypnotiques de la musique d’Arnaud Rebotini, cette belle scène de cambriolage ouvre le premier chapitre d’une romance à l’issue très incertaine.

Car les deux hommes se reverront plus tard, de plus en plus fréquemment, et ils vivront une aventure de couple sans que l’on sache précisément quelles sont les intentions de Daniel, ni ce qui l’attire chez ce clandestin d’Europe de l’Est.

Ce film est un petit ovni cinématographique, indéfinissable, brumeux et assez confus, mais c’est peut-être là tout son intérêt.

Le trailer est juste là.

Boys

5 Films de pédés à voir (ou pas)

Ce film est un joli, léger et peu prétentieux. Il traite avec pudeur et sensibilité le thème de la découverte de l’homosexualité.

Sieger est un jeune sportif de dix-sept ans qui s’entraîne pour des championnats. Lors de vacances d’été, il fait la connaissance de Marc, un jeune homme sympathique. Amitié et complicité se développent rapidement entre les deux adolescents. Naissent alors des sentiments bien plus forts.

Réalisé pour la télévision allemande, Boys connut un accueil public et critique tellement favorable qu’une sortie en salles fut décidée, suivie d’une vente à l’international. L’œuvre a également été primée à l’occasion de diverses rencontres de cinéma. C’est à vrai dire un film mineur mais touchant dans sa modestie même.

Il s’inscrit dans ce courant de cinéma LGBT proposant des produits formatés et rassurants, sur la forme comme sur le fond. Mais dans le genre, il se situe un peu au-dessus du lot. Le scénario est minimaliste, qui se concentre sur la relation naissante et fragile entre deux adolescents de milieu plutôt modeste. Rien de véritable transcendant dans les situations : les deux garçons sont présentés comme jeunes, beaux, gentils, sportifs, et bien sous tous rapports. Par contraste, le réalisateur oppose la figure du grand frère de Sieger, hétérosexuel rebelle, qui vole des motos et insulte le père, un homme veuf et généreux, débordant d’amour et de bienveillance pour ses deux fils.

Le message est clair : ce film frôle la corde sensible et rassure par un romanesque classique et certains passages dénotent un vrai talent de narration : le film séduit en particulier par ses non-dits et la finesse avec laquelle l’auteur se frotte à son intrigue sans surligner les troubles des personnages. Mais tel quel, ce petit film agréable mérite le détour.

Mon cœur de cœur ? la scène qui clôt le film : Sieger et Marc, une moto qui transperce la nuit, une route de campagne, la délicieuse chanson de Moss, I Apologize (Dear Simon). Une perle.

Un petit aperçu ci-dessous.

Naked As We Came

5 Films de pédés à voir (ou pas)

Laura et son frère Elliot (un superbe éphèbe à la musculature aussi élégante qu’un Rodin) ont reçu un appel les alertant de l’état de santé critique de leur mère, Lilly. Inquiets, ils décident de lui rendre visite après près d’une année de silence. Un long silence qui s’explique par des la nature chaotique du climat familial depuis leur enfance. Lilly était en effet une mère assez antipathique, ne témoignant quasiment jamais aucun signe d’affection, se montrant plus passionnée par le jardinage, sa passion, que le bien être de ses enfants.

Malade, sentant sa fin proche, elle dévoile un nouveau visage lorsqu’elle les reçoit. Les enfants sont déchirés entre la tentation de régler de vieux comptes, celle d’exprimer les rancœurs et des émotions fortes face à une mère aimante comme ils ne l’avaient jamais connue. Au centre de ces retrouvailles familiales il y a Ted (super beau bosse bis), romancier, qui travaille pour Lilly comme homme à tout faire et qui est devenu, par l’usure du temps, son seul ami. Sa présence suscite des interrogations, des doutes, des tensions… avant que Ted et Elliot, entament une liaison à la nature peu ordinaire.

Naked As We Came est une œuvre indépendante à la fois modeste dans sa démarche, assez sincère et disposant d’une mise en scène relativement élégante et subtilement poétique. En s’attaquant au thème de la maladie, le projet aurait rapidement pu sombrer dans les clichés, le misérabilisme ou la niaiserie.

Il n’en est rien, grâce à un scénario relativement bien construit qui dessine progressivement des personnages humains, contradictoires, riches en nuance. On reprochera cependant à ce scénario, une certaine facilité. Les dénouements se devinent, les dialogues sont parfois irréels d’insipidité, lents, tout est parfois un peu confus – les thèmes s’entremêlent et s’entrechoquent. Le film est un peu trop riche, un peu trop gras.

Par ailleurs, le choix des acteurs incarnant les deux personnages homosexuels du film est quelque peu allégorique. Tous les deux sont beaux – pas d’une beauté classique, banale, complexe. Non, leur beauté est plastique, fade, faite de porcelaine ennuyante de perfection. Je retrouve dans ce film ce que j’exècre dans beaucoup de films LGBT : le stéréotype usé et usant du jeune homosexuel éphèbe, irréprochable, presque gênante. J’aurais souhaité des pédés banals, comme vous peut être, comme moi, comme ces amis qui m’entourent, comme ces gens que je croise tous les jours, des gens à travers lesquels je peux me projeter.

« Des roses et des prunes pourries dans le même pot de fleurs » comme disait ma grand-mère.

Quelques minutes du film pour se faire une idée ? C'est en dessous.

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Anonymités

Publié le par Dorian Gay

Anonymités

Chance, Luck, Glück, 运气, حظ, suerte – tellement de vocables pour cette poésie du destin.

J’ai toujours eu beaucoup de chance dans ma vie. Certains, bien rationnels, diront qu’il s’agissait de coïncidences, de hasard, d’improbabilités. D’autres ajouteraient que la chance n’existe pas et que tout se provoque. D’autres, désenchantés comme ceux qui vocifèrent que croire en dieu ou au destin, sous quelque forme que ce soit, diront que ce n’est qu’une excuse de lâches pour ne pas prendre les rênes de sa vie et assumer ses décisions : « ce n’est pas de ma faute, c’est le destin qui l’a voulu » ; « ça marchera si dieu le veut incha allah » ; « c’est le destin ».

Qu’on ne s’y méprenne pas – je crois à la chance, je ne crois pas au destin ni au déterminisme.

J’aime croire que, quelque part dans le ciel, sous les nuages, derrière le soleil, la lune, dans l’espace, le vide scintille une étoile pour moi.

Londres s’éveille sous une brume assez éparse. Quelques rayons d’un soleil assez timide en ce matin d’hiver, percent les voilages bleus de ma fenêtre et réchauffent le parquet sombre de ma petite chambre carrée. Mes bagages sont prêts de la veille. Ils sont les uns sur les autres dans un angle de la pièce, près d’une petite commode brun fauve. Il y’a là toute ma vie : ma grande valise mauve où s’empilent vêtements et chaussures, ma petite valise bleu pigeon qui avait protégé les livres que j’emportais avec moi, les photos qui ne me quittent jamais, mon appareil photo. Il y’avait mon cabas en beau cuir patiné que j’aime beaucoup. Dans les marbrures du cuir se lisent mes histoires, la mémoire de mes aventures dont il a été fidèle compagnon.

Je comprenais, lorsqu’un agréable halo de lumière jaune commencer à embaumer ma chambre que j’étais en retard et que très certainement, mon téléphone, faisant office de réveille-matin n’avait pas sonné. Le train qui devait me ramener à Paris après ces quelques mois à Londres ne m’attendrait guère. Après une douche sommaire, un coup de fil expéditif à une compagnie de taxis et des au revoir bâclés avec mes colocataires, je me retrouvais, moi et ma petite vie entre deux valises en toile, en direction de St Pancras.

- « Bonjour, merci, je peux laisser un des sacs sur la banquette à l’arrière de la voiture s’il vous plaît ? Oh merci. Pou… pourriez vous faire au plus vite s’il vous plaît ? Mon train part dans une heure. Je déménage aujourd’hui ».

Le chauffeur regarde d’un air dubitatif la petite horloge qui clignote à la droite de son volant et s’exclame : « Ah oui quand même… ».

- « Je fais faire de mon mieux Monsieur ».

Débâcle.

Avec mes deux valises et mon sac traînés sans ménagement du bout d’un bras je m’approche des guichets de la compagnie ferroviaire, mon billet froissé entre les mains.

Une petite dame peu souriante m’interpelle en se mettant sur les quelques mètres qui me séparent que de l’agent de guichet.

- « Can I see you ticket please » dans un anglais transpirant un accent français à peine dissimulé.

Je le lui tends. Elle y tamponne un « 9h40 » et m’invite du bout des lèvres à me diriger vers son collègue qui me tendait déjà un regard tout aussi saumâtre. Mon train venait de quitter la gare depuis une dizaine de minutes déjà.

- « Bonjour Monsieur, euh, je devais prendre le train de la demie pour Paris mais je viens de la rater. Voici mon billet, euh, désolé il est un peu froissé. Je voulais savoir si… ».

- « Ah, faites voir votre billet s’il vous plaît » coupa t’il.

Je lui tendis. « Ah, mais vous êtes arrivés à la gare dix minutes après le départ de votre train, 9h40 c’est cela ? … Nos conditions de modification sont très claires. Vous pouvez encore échanger vos billets avant le départ du train contre paiement de frais ».

- « …Mais, j’imagine bien, mais il n’y aurait absolument aucun moyen de… »

- « Non Monsieur, je suis vraiment désolé, mais je crains que vous deviez vous acquitter de la différence de prix entre votre billet et un autre billet pour le prochain départ pour Paris. Donnez-moi une minute, je regarde ».

Il tapote sur son clavier noir pendant quelques minutes. Je regarde ses mains. Il a des doigts longilignes, fins et qui arborent quelques bagues. Je remarque une sorte d’imposante chevalière en argent sur son index gauche. J’ai à peine de temps de lever des yeux encore boursouflés par un réveil quelque peu abrupt qu’il m’assène un : « 145 livres de plus pour un départ dans une heure. Je n’ai absolument rien de moins cher sur la journée ».

S’en suivent quelques secondes de silence alors que je digère la nouvelle et le dépit. Je lui tends ma carte bleue qu'il prend à deux doigts avant de m’inviter quelques instants plus tard à tapoter 4 chiffres sur le minuscule écran vert du terminal de paiement.

« Paiement refusé ».

Je fronce les sourcils et balbutie un : « euh, je vais réessayer, j’ai dû me tromper dans les chiffres ».

« Paiement refusé ».

Mes doigts commencent à se faire tremblotants, je sens déjà la lourdeur d’une certaine animosité qui se dégage dans mon dos et qui s’expriment par des souliers qui tapotent sur le sol et des raclements de gorge.

- « Vous êtes sûrs qu’il n’y a pas de problème avec votre carte ? Vous avez un autre moyen de paiement ? ».

« Si, je vous assure. Je l’ai utilisé encore hier. Je ne comprends pas. On peut encore réessayer une dernière fois ? ».

« Paiement refusé ».

L’incompréhension m’envahit et les hypothèses fulminent dans ma tête : une bévue technique ? un quipropro avec mon banquier ? une fraude ?

Je lève un regard absent vers mon interlocuteur et nous nous regardons ainsi pendant quelques secondes qui paraissent être de longues heures suspendues dans l’air du temps.

« Restez là, ne bougez pas, je reviens ». Il se lève de son fauteuil noir et dévoile une belle veste couleur gentiane, avec de beaux boutons dorés, qui était dissimulée derrière son écran, m’adresse un sourire et s’enferme derrière une porte noire à quelques mètres de son siège.

Je ne comprends pas. J’attends. Je pianote frénétiquement sur l’écran de mon téléphone et tente de faire réagir quelques amis encore sûrement endormis en ce dimanche matin sous le ciel de Londres. Après cinq minutes, il revient, je tente de l’interpeller mais il anticipe un « attendez encore un peu, je reviens » qui laisse mes lèvres entrouvertes. Il cherche de ses doigts frêles une feuille sur son bureau, la saisit, m’adresse un nouveau sourire et disparaît à nouveau derrière la porte noire ; cette porte qui à mes yeux et au goût de mon imagination pétulante, pendant ces quelques minutes, renfermait autant de secrets que la caverne d’Ali.

Il y reste pendant une dizaine de minutes, peut être deux, peut être quinze – je ne sais plus vraiment.

Alors que mes mains agrippent la sangle de mon sac et que mes doigts moites glissent sur elle, la poignée de la porte noire s’agite à nouveau et se renferme délicatement alors qu’il s’avance une troisième fois vers moi, le regard franc, un sourire au bout des lèvres, dans le noir de mes yeux et me tend une petite enveloppe. Je suis confus, je balbutie. Il reste là en face de moi, alors que mes doigts caressent le grain du papier, ne sachant que faire. Ne pouvant résister à la curiosité qui me consumait alors, je fais craquer le papier, l’enveloppe s’ouvre.

Je saisis la feuille de papier qui s’y trouve, la déplie sous son regard attentif.

Il exclame un timide alors : « joyeux noël ». Ebahi, je lève à nouveau les yeux vers lui, une main sur mes lèvres. A cet instant précis de ma vie, durant ces quelques instants si particuliers, j’ai eu envie de le prendre dans mes bras, de poser ma tête dans le creux de son épaule, sentir son parfum, sentir ses mains parcourir mon dos et une tape légère dans le bas de la nuque. Juste ça, rien que cela, simplement. J’aurais voulu être, l’instant de quelques précieuses minutes, un peu moins qu’un inconnu pour lui et j’aurais voulu lui dire « merci ». J’aurais voulu lui donner de la tendresse anonyme tout comme il venait de m’en donner.

Non, je ne l’embrasserais pas. Non, je ne le prendrais pas mes bras. Non je ne sentirais pas les effluves de son parfum. Je lui dirais juste, avec le ton d’une voix faible emplie d’émotion : « je ne sais pas quoi dire… merci… merci ».

Son sourire s'illumine. Il ne répond pas. Il retourne à son guichet et j’entends bientôt l’écho d’un « client suivant ! » résonner sur les murs de la gare.

Je me retourne une dernière fois vers lui. Je ne résiste pas encore à l’envie de lire à nouveau le contenu de l’enveloppe.

En bas de la page, derrière des chiffres, après des lettres qui ne veulent pas dire grand chose, je lis et murmure à nouveau ses mots :

« Tant qu’à avoir deux voyages offerts par la compagnie chaque année, autant que ça serve à quelqu’un aussi anonyme soit-il. Joyeux noël, faites-en bon usage et soyez heureux. La vie est belle vous ne trouvez pas ? ».

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Fuck Them All.

Publié le par Dorian Gay

Fuck Them All.

J’aurais souhaité ne pas me réveiller ce jour-là. J’aurais aimé continuer à laisser mon esprit papillonner dans un monde imaginaire, utopique. J’aurais souhaité garder mes yeux clos, les pupilles pleines de petites étoiles blanches qui scintillent et explosent sous mes paupières. J’aurais aimé continuer à me cacher, blotti contre un nuage dans la forteresse réconfortante du rêve, de l’idéal, continué à flotter dans une bulle cristalline portée par une brise légère vers le mieux, vers le beau. Parce que la réalité parfois, elle n’est pas belle. La réalité, parfois, elle est rugueuse, elle n’est pas douce et tendre comme le rêve. La réalité, je ne l’aime pas.

Cette nuit alors que tu effleurais de tes doigts longilignes ma nuque, plongés tout dans le noir absolu, allongés sur mon lit qui te devenais familier, tu as brisé un silence qui saturait l’air ambiant et tu as murmuré : « ça va, tout va bien ? tu veux que je m’en aille ? ».

Alors que je te tournais le dos sur ce lit, dans le noir, après quelques secondes, quelques secondes comme des heures, je t’ai répondu « non, non, tout va bien, reste ».

Mais, en réalité, dans cette réalité rugueuse, j’étouffais des larmes et je me trouvais ridicule et grotesque. Ça n’allait pas bien, je voulais que tu t’en ailles. Je voulais ne pas retenir mes larmes, mon souffle lourd, mes sanglots et ma respiration saccadée et je voulais pleurer comme un enfant. Je n’avais pas pleuré depuis des années, même pas quand grand mère est décédée, même pas quand Armel nous as quitté, même pas quand je me suis cogné fort l’orteil dans l’encablure de la porte, même pas quand j’étais fatigué de tout.

Je me trouve ridicule. Ridicule parce qu’au fond, j’ai le sentiment que je ne suis pas aussi fort que j’aimerais l’être. Je reste un géant aux pieds de mousse, un garçon qui a toujours été effrayé par les insectes et le vide, par la solitude et le monde, malgré la barbe hirsute et les quelques muscles qui remplissent mes chemises bien trop cintrées.

J’ai fini par te demander Antoine, après moult verbiages qu’est ce qu’on était. Tu m’as répondu, après tout autant de verbiage que tu ne savais pas, que tu étais paumé, que ton passé te faisait encore souffrir. Je n’ai pas alors compris, et j’ai pleuré. Je n’ai pas pu retenir ces larmes stupides, ces larmes niaises que tu n’as pas vu alors que tu t’endormais. Je m’en suis voulu d’y avoir cru, le temps d’une seconde, le temps d’une semaine, le temps d’un mois. Pourtant tu m’avais prévenu, tu m’avais dit dès les amorces de cette curieuse relation que tu ne savais pas où tu allais et que tu voguais sur des eaux troubles. Je n’ai pas voulu l’entendre et je me suis laissé immerger dans ces eaux troubles, jusqu’à boire la tasse, jusqu’à emplir mes poumons et m’y noyer. Comme un con, un con qui ne sait pas nager.

La journée avait été longue. Elle avait pourtant bien commencé. J’avais apporté quelques grains de rêve qui me restaient de la nuit et que j’avais fait fondre dans mon café en arrivant au travail et je pensais déjà à la soirée qui nous attendait. J’avais prévu une bouteille de vin, du sancerre, 2014 et je voulais porter une chemise bleue. J’aime bien le bleu et je pensais que tu l’aimerais bien. J’avais donc prévu de te dire, au réveil, après cette soirée, qu’après ces quelques semaines comme suspendues, je m’attachais à toi. C’est quand même drôle. Tu aurais été le premier à entendre ces mots qui s’accrochaient à mes tripes, s’agrippaient au fond de ma gorge, incisaient ma langue, le premier depuis le dernier il y’a 3 ans. C’est quand même drôle.

Avec toi, j’arrivais enfin à pédaler. J’ai toujours pensé que l’amour c’est un peu comme le vélo. On n’oublie jamais comment en faire, malgré le temps qui passe, malgré la rouille qui peut faire crisser l’engrenage. Oui, c’est vrai, au début, lorsqu’on a oublié ce que c’est que séduire, s’attacher à quelqu’un, essayer de plaire, c’est dur. On titube, on est maladroit, on approximatise, on est comme un albatros à terre, puis après on déploie timidement ses ailes, on prend de l’assurance, on ébroue nos plumes, on prend de l’élan, puis on saute et on vole. Ça faisait longtemps que je n’avais pas fait de bicyclette, 3 ans comme 3 siècles. J’ai repris ma bicyclette un peu usée, un peu rouillée, m’y suis installé, j’ai poussé la pédale, je suis tombé quelques fois, mais j’y suis arrivé : j’ai pédalé et qu’est ce que c’était bon. Putain.

Ce n’est pas bien grave Antoine. Les larmes, ce sont comme mes textes ici, elles coulent, parfois pleines de bonheur et de joie, parfois emplies de chagrin, puis elles sèchent comme l’encre imaginaire avec lequel je m’épanche ici. Puis c’est fini, c’est couché sur le papier, sur les pixels de mon écran, et c’est évacué, c’est vidé, parfois même oublié.

La journée avait été longue. Elle avait pourtant bien commencé. Parlons maintenant de toi Philippe.

Un pop bleu et rouge sur mon ordinateur alors que je travaille. Je dirige la petite souris noire vers le joli pop bleu et rouge et j’y découvre un message. L’inconnu m’annonce que toi, Philippe, que je connaissais depuis près de trois ans déjà et avec qui j’avais essayé de reprendre ma bicyclette l’année dernière, menait une double vie et était loin de mener une vie honnête. Ce jeune garçon me conte votre relation, vieille de deux ans déjà, que tu avais omis de me conter avec les mêmes papillons dans le ventre que ce jeune homme à qui tu as fait du mal et qui s’exprimait avec peine. Tu ne m’as jamais dit, que les draps dans lesquels je m’allongeais pendant ces quelques soirs passés chez toi étaient imbibés du léger parfum de ton compagnon absent. Trois années d’amitié qui explosent – quelques mois d’amour qui détonent dans le bruit sourd d’un mensonge. Pris de panique, tu t’es confondu en excuses. Je n’ai pas pleuré. Les murailles de ma forteresse ont tenu bon.

La journée avait été longue. Elle avait pourtant bien commencé. Ne penses-tu pas Thomas ?

Peut être l’ignorais-tu ? Agissais-tu sciemment ? au fond cela n’a guère d’importance. Je te regardais dans le bleu de tes yeux alors que tu me disais au revoir, que tu disais au revoir à mes amis, réunis en assemblée. Il faisait beau, c’était un dimanche. J’étais heureux. J’étais léger. Alors que je te disais au revoir, tu ne me rendais pas mon regard, tes yeux étaient perdus et ton regard enrubannait Antoine, ce même garçon avec lequel je rapprenais à faire de la bicyclette. Toi et moi nous avions déjà eu quelques tentatives : j’ai chevauché ma bicyclette, nous nous tenions la main et avancions avec sûreté, puis j’ai pris de l’assurance, et j’appuyais sur les pédales de plus en plus fort, plein d’ivresse. Nos mains se lâchaient, nos doigts ne faisaient plus que se frôler et bientôt tu n’étais plus qu’une image lointaine que j’apercevais en me retournant vers toi, alors que ma bicyclette avançait vélocement. C’est le passé.

Par ce beau dimanche, tu le regardais avec envie et plaisir et il ne fallut pas longtemps avant que tu exprimes tes envies. Je t’en ai voulu mais je n’ai pas pas pleuré, pourtant mon cœur faisait boum-badaboum, mes mains se sont crispées, ma respiration s’est faite haletante, mais je n’ai pas pleuré.

Même pour toi Lucas je n’ai pas pleuré ce jour là.

Ta verve était particulièrement aigre. Nous n’étions qu’amis mais nous avions partagé bon nombre d’aventures et je tenais à ta bienveillance. Sans détour et ménagement, tu m’annonçais sur le fond gris d’une conversation WhatsApp que ta nouvelle compagne ne voyais guère d’un bon œil notre amitié et que tu souhaitais la sacrifier afin de trouver grâce à ses yeux. Sur l’autel de l’amour, tu as pris notre compagnonnage et l’a éviscéré, le regard imperturbable, les mains tremblantes. Je n’ai rien dit. Je n’ai pas pleuré et je t’ai laissé partir.

C’est fou tout ce qui peut se passer en une journée, n’en conviendrez vous pas ?

Je m’en vais dans les bois, dans des bosquets à l’ombre d’arbres massifs, et je vais panser mes plaies, les lécher jusqu’à ce qu’elles sèchent. Indépendant, fier, boiteux, estropié. Je m’en vais retrouver mon monde imaginaire, utopique. J’aurais souhaité garder mes yeux clos, les pupilles pleines de petites étoiles blanches qui scintillent et explosent sous mes paupières. J’aurais aimé continuer à me cacher, blotti contre un nuage dans la forteresse réconfortante du rêve, de l’idéal, continué à flotter dans une bulle cristalline portée par une brise légère vers le mieux, vers le beau. Parce que la réalité parfois, elle n’est pas belle. La réalité, parfois, elle est rugueuse, elle n’est pas douce et tendre comme le rêve. La réalité, je ne l’aime pas.

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Aubes et Crépuscules

Publié le par Dorian Gay

Aubes et Crépuscules

Un souffle d’hiver, un vent de fêtes souffle déjà alors que 2015 tire sa révérence. Comme chaque année, voilà le temps du bilan, de l’introspection. Voilà venu le moment de suspendre le temps, de prendre du recul, et de faire les comptes.

Cette année a été comme nulle autre. Vous savez, ce type d’année dont on préserve mémoire ; ce type d’année riche en évènements qui vous marquent dans votre chair, dans vos os, dans votre esprit et qui vous fait mûrir, sonder les abysses de votre personnalité, grandir tout simplement.

L’aube de cette année fut assez sinistre. Je quittais mon précédent employeur sans avoir au préalable élaboré un projet stable pour la suite de ma carrière et me retrouvais, deux ans après avoir quitté l’université, à nouveau sur les bancs de l’école, avec la persistante mais non moins vraie impression de ne pas vraiment savoir où j’allais. La sensation d’avancer avec des œillères, les mains entravées dans la brume opaque et épaisse.

J’y ai rencontré des gens formidables, d’autres moins. J’y ai fait des choses passionnantes, d’autres moins. Puis le mois de mai est arrivé, et je suis parti. Depuis lors, j’ai vécu sur deux continents, voyagé dans trois, et vécu dans trois mégalopoles singulières, ayant chacune été le terrain de moments de vie mémorables.

Kuala Lumpur (Malaisie)

Je me souviens des 18 heures de vol interminables. Je me souviens de la chaleur étouffante, oppressante. Je me souviens des petites maison couleur brique, géométriques, toutes alignées, que j’apercevais depuis l’hublot de l’avion alors qu’il se posait méticuleusement sur le tarmac de l’aéroport. Je me souviens aussi de mes craintes, de mes angoisses. Malgré que la Malaisie figure au panel des pays les plus avancés sur le plan économique, ses lois sociétales sont recouvertes d’un épais duvet de poussière. Elle figure sur le funeste tableau des Etats dont la législation condamne l’homosexualité.

Savoir ainsi que le petit pédé Parisien que j’étais, qui n’avais vraiment jamais eu à se cacher ou à travestir son identité, serait en immersion pendant une demie année dans un pays à priori peu tolérant, avait hanté mes pensées les semaines précédant mon installation.

Comment seraient mes collègues ? Les malaisiens ? Comment serait ma vie intime pendant les prochains mois ? Aurais-je à réprimer constamment tout élan, tout geste, toute parole qui pourraient me faire passer pour inverti ? Autant de questions qui me tourmentaient.

Je ne vais pas faire peser le suspens plus longtemps : Kuala Lumpur fut exceptionnelle – un bouillon de contradictions, de couleurs, de paradoxes, de beautés.

J’ai eu le plaisir de côtoyer au quotidien des personnalités chaleureuses, aimantes, ouvertes d’esprit, à la simplicité déconcertante.

Il y’a ce jour où je marchais en direction du National Monument, un haut lieu du patriotisme malaisien perché sur une colline dominant la ville. Alors que je m’avançais vers les portes ouvrant sur un champ de colonnes romaines, un groupe de jeunes avançait vers moi et m’adressa un sourire franc. Sourire auquel je ne sus répondre, ne sachant s’il s’agissait d’un acte spontanéité de bienveillance ou de raillerie. L’expérience ne fut pas unique et avec le bénéfice du temps, le grincheux Parisien qui j’étais comprenais vite que là bas les gens sourient, les gens sourient tout le temps, aussi bien aux connus qu’aux inconnus, pour les choses les plus sérieuses comme les plus anodines – pour eux le sourire est un réflexe. Vous vous imaginez le trouble pour un Parisien qui a vécu dans une ville où les gens s’amusent à éviter le regard des autres dans le métro et où un regard un peu trop trainant est vécu comme une agression comme une autre ?

Thaïlande, Philippines, Cambodge, Indonésie, Chine, Vietnam, ces mois ont été riches de pérégrinations, de rencontres, de couchers de soleil, de rires et de photos d’orteils dans le sable chaud.

Paris me paraissait si lointaine. J’étais ivre de simplicité, de candeur, de beauté – comme si, pendant ces quelques semaines, j’étais déchargé de tous ces fardeaux conscients et inconscients qui encombraient mon quotidien. C'est en allant loin qu'on comprend bien comme tout peut être court et vide ; c'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout peut être vite fini ; c'est en parcourant la terre qu'on voit bien comme elle est à la fois petite et grande et jamais pareille.

Le voyage.

Chacun d’entre nous à sa propre raison, il en existe autant qu’il existe de voyageurs. Mais chaque voyageur qui croise le regard d’un autre, comprend.

Il comprend que la vie à ses hauts et ses bas, ses jours de pluies et de soleil, ses jours de pains et de festins, ses jours de peines et ses jours de joie.

Il comprend que peu importe la raison pour laquelle cette âme à décidé de voyager, il est là à cet instant, à cet endroit et qu’il est temps de se serrer la main et apprendre à se connaître, et partager un peu de soi, comme il partagera un peu de lui.

Car c’est une des raisons de ce voyage, aller à la rencontre des autres, s’ouvrir, découvrir.

On apprend vite qu’il faut se battre pour tellement de choses dans la vie, le voyageur lui décide de faire une trêve, lorsqu’il prépare son sac et qu’il le met sur son dos en pensant : « le voilà, mon drapeau blanc ».

Ce voyageur, même s’il reste discret, a toujours un œil fraternel lorsqu’il croise tous ces drapeaux blancs. Il sourit de l’intérieur et se sent dans un monde qui s’ouvre.

Non pas d’en haut, non pas des lois et des esprits technocratisés, non pas des administrations de l’embrouillage de l’esprit mais de tout en bas, où se vote l’abolition des préjugés, où tombent les frontières, les races, les rangs sociaux et où s’utilise cet outil magique, le premier créé par les hommes, bien avant l’écriture, bien avant l’économie, même bien avant la maîtrise du feu : la communication.

Singapour

Quelques semaines plus tard je m’installais à Singapour pour quelques semaines. Des semaines comme une fraction de seconde.

Multicolore, aseptisée, décadente, superficielle, asiatique sans l’être vraiment. Singapour est une ville ‘Frankenstein’. Le souvenir que j’en garde n’est pas transcendant, néanmoins mon long séjour sur l’île-Etat fut émaillé de rencontres improbables et intenses qui ont donné naissance à des récits à fleur de peau déjà contés ici.

Londres

Après un improbable séjour à Paris émaillé de retrouvailles avec mes proches qui semblaient ne plus me reconnaître et appréciaient vraisemblablement mon nouvel avatar, je traversais la manche et m’installais pour le reste de l’année à Londres.

Après y avoir vécu pendant une année en 2012, je n’y étais jamais revenu. Je partais de rien – n’ayant pas vraiment gardé de lien particulier avec cette ville et la plupart de mes amis de l’époque n’y habitant plus.

Je suis retombé amoureux de cette ville – y trouvant un équilibre parfait entre Paris et New York. Londres est colorée joyeuse ensoleillée pluvieuse. Depuis trois mois, je me promène la tête au vent et me surprends à trouver Londres tellement jolie et vivante. Je me perds, je découvre, je m’enthousiasme. Je savoure son architecture, ses espaces verts, et sa nourriture. Je m’y sens déjà bien. J’oublie mes souvenirs gris-souris et j’en fabrique des nouveaux. Ils sont roses bleus verts jaunes. Ils pétillent comme des petites étincelles.

Avec les garçons, on a flâné dans Soho, bu un thé à Sketch en observant le ciel bleu-bleu-bleu et en savourant notre chance d’habiter dans cette ville. On est allés chez Liberty et on a fondu devant les imprimés. On a, je crois, tous hésité devant le parapluie parfait et un peu hors de prix. On a prié pour que le soleil reste, et vu qu’il allait rester, c’est sûr, on a oublié le parapluie. La pluie nous a surpris et on a été trempés.

On a ri beaucoup, bu du Chianti au Beaumont, flâné dans Borough Market, refait le monde et pris des photos par dizaines. On a dévoré des burgers énormes, mangé au Kouzu et brunché au Culpeper. Je voudrais des journées comme celles-ci tous les jours. Elles vous infusent une énergie incroyable et vous rappellent comme le monde est simple. Parfois.

Aujourd’hui, il y a un soleil immense à Londres. J’ai travaillé ce matin, envoyé quelques mails, glissé les photographies de Londres sur l’ordinateur, noté des adresses précieusement dans mon moleskine et entrepris la rédaction du présent billet, une tasse de thé gingembre-citron fumant embaumant la pièce.

C’est parfois simple la vie.

Dans dix jours, je retraverserais les manches et retrouverais cet appartement parisien que j’ai quitté depuis si longtemps déjà et qui me semble si peu familier. Je rentre à Paris pour de bon. Pour toujours ? J’en doute.

Les voyages sont la plus sournoise des drogues. Elle infecte vos viscères, accroche vos tripes, vicie votre esprit et votre âme et vous laisse éternel insatisfait.

J’ai peur. J’ai peur de ne plus être le même après cette année riche en rebondissements, en aventures, en rencontres, en changements et de revenir en étranger chez moi. J’ai peur de ne plus pouvoir retrouver la place que j’ai laissé ou, pire, de ne plus en vouloir. J’ai peur de trouver ma vie à Paris fade, blafarde, terne. J’ai peur de l’ennui.

Afin de dompter ce cheval sauvage qu’est l’angoisse, je m’accroche aux rênes de la rationalité, je fais le bilan, et je contemple ce que j’ai fait, ce que j’ai appris au court de cette année et en voilà le résultat :

  • Mon séjour à Kuala Lumpur qui s’est révélé agréable malgré toutes mes appréhensions m’a enseigné que les préjugés sont le venin de la découverte et de l’apprentissage ;
  • Les garçons que j’ai rencontrés, aussi bien à Londres, à Singapour, qu’à Kuala Lumpur m’ont appris que c’est toujours lorsque l’on s’y attend le moins que les meilleures rencontres se produisent ; et oui, on nous le répétera jamais assez.
  • J’ai pris conscience que je ne peux pas m’engager avec un garçon lorsque l’issue malheureuse d’une telle relation est prévisible, comme un départ prochain ; réflexe d’autoprotection émotionnelle qu’ils disent.
  • Ma précocité, avoir obtenu mon baccalauréat à 14 ans, n’a jamais été un fardeau pour moi. Il n’y a jamais vraiment eu de fossé entre mes pairs et moi. Cependant, ces derniers mois, cette précocité jadis bien vécue est devenue bien handicapante. Tout d’abord, j’arrive à un âge où certains de mes amis, en moyenne 5 à 10 ans plus âgés, commencent à s’installer durablement alors que je ne sais guère où j’en suis pour ma part. Ensuite, alors que je pensais le contraire, les précoces ont une personnalité particulière qui peut souvent frôler l’associabilité. Je ne supporte plus les discussions superficielles et sans intérêt, je ne supporte plus la bêtise, et renvoie certainement une image placide qui ne reflète en rien ma personnalité. Enfin, j’ai de plus en plus de mal à créer du social. Alors que tout animal social en immersion dans un groupe social quelconque arrive à créer un minimum de lien social en parlant cochonnaille et Nabila, pour ma part mon intérêt ne s’éveille désormais que lorsque deux conditions sont réunies : lorsque le groupe est de taille raisonnable et lorsque les discussions sont intellectuellement intéressantes. Et parfois vous ne vous imaginez à quel point je souhaiterais pouvoir parler cochonnaille et Nabila.
  • Après y avoir songé pendant des années j’ai enfin envoyé une candidature pour une formation complémentaire à Harvard. Décision en fin mars de l'année pour une rentrée universitaire prévue pour Août de la même année. Cela induirait un déménagement pour près de deux ans aux Etats Unis dans la région de Boston où se trouve le campus d’Harvard. Est ce qui j’y crois ? Je suis trop humble pour penser que j’ai des chances – trop fou pour penser que je n’en ai pas.
  • J’ai passé les 6 derniers mois avec des gens extrêmement intelligents, brillants et talentueux dont certains ont été formés dans l’Université susmentionnée, et un aspect de ma personnalité a éclos au contact de ces personnes : l’esprit de compétition. Je n’ai jamais vraiment été envieux et je ne me complais à me comparer à d’autres congénères. Est-ce l’atmosphère ? une certaine pression ? l’envie de faire mes preuves ? je ne sais pas vraiment mais je me suis révélé être pendant ces quelques mois être engagé (et affecté) par une quotidienne et permanente compétition avec mes collègues. Les leçons que j’en tire ? Certainement que je ne suis pas assez mature pour accepter l’idée de ne pas être le meilleur dans mon monde professionnel.
  • Mes relations avec ma famille se sont stabilisées : oui certes, je ne parle toujours pas à mon père après 6 ans et je n’ai presque plus de relations avec mon frère aîné, mais mes liens avec ma sœur et ma mère n’ont jamais été forts et ça, ça je m’en contente.
  • J’ai été le malheureux hôte d’une MST pendant les deux premiers mois de l’année. MST traitée suffisamment tôt et qui aujourd’hui est rangée au rayon des anecdotes à conter après un verre de trop.
  • J’ai géré mes finances de façon désastreuse. Cependant, j’ai fait très peu d’achats ‘superficiels’ au long de l’année, me détachant peu à peu de l’image de dépensier-consumériste-fashion animal à laquelle on m’a souvent associé.
  • Mon ex a repris contact avec moi il y’a quelques mois. Et, l’instant d’une seconde, je me suis rendu compte qu’un an après, je l’aimais encore.
  • 2015 a été riches en expériences intimes diverses déjà contées ici.
  • Je me suis laissé tenter par quelques substances psychotropes (avec modération) telles que ‘l’ice’ à Kuala Lumpur, la ‘M’ à Londres, quelques rails de cocaïne à Paris ou du ‘crystal’ à Singapour. Mon verdict ? certainement plus jamais.
  • 2015 a été une année placée sous le signe de la métamorphose physique. J’ai pris l’engagement de prendre de la masse musculaire et de sculpter progressivement mon corps. Décision prise en juin, j’en suis à 7 kilos de pris et quelques muscles de sculptés.
  • Je suis devenu tonton pour la deuxième fois.
  • J’ai perdu beaucoup d’amis/connaissances, dont celui que je considérais être mon meilleur ami parce que nos chemins ont divergé. Je m’en suis fait de nouveaux et ai emprunté de nouveaux sentiers.
  • J’ai vaincu ma peur traumatique de l’eau et ai fait deux fois de la plongée en Asie… sans savoir nager.
  • J’ai piloté un avion au dessus de collines verdoyantes aux Philippines.
  • Ma passion pour la photographie en sommeil pendant toute l’année précédente a, de nouveau, émergé. J’espère pour longtemps.

Ce que j’espère donc pour 2016 ? Encore plus de récits qui mériteraient que je m’épanche ici.

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The Good Guys

Publié le par Dorian Gay

The Good Guys

Ils sont rares. Ils sont précieux. Ils scintillent d’une lueur assez particulière. D’une lueur chaude, chatoyante et profonde qui éloigne la pénombre. Les gens bien.

On me demande souvent pourquoi je suis célibataire depuis que je me suis séparé de Romain il y’a bientôt deux ans. On m’assène de questions avides de renseignements : « mais quel est donc ton type d’homme ? », « tu es attiré par quel type de profil ». J’avais pris pour habitude de répondre, ayant pris au préalable mon air le plus laconique et lassé, « je n’ai pas de type particulier, c’est une question d’alchimie ».

Si cette affirmation est sincère, il n’en demeure pas moins que j’ai bien un certain type. Mais à la différence de certains, je n’énumérais pas un nombre de qualités personnelles et de spécificités physiques plus ou moins réalistes. Non, je ne dresserais pas une checklist du compagnon idéal. Non, je ne décrirais pas un être chimérique. Pourquoi ? Tout simplement parce que mon type c’est le mec bien. Tout bonnement et tout aussi candidement.

C’est quoi le « mec bien » me direz vous ? Je vous répondrais alors spontanément que le mec bien vous le reconnaitrez quand vous le verrez. Si cette réponse lapidaire ne vous sied pas, je suis enclin à vous en donner quelques illustrations.

Le mec bien c’est celui qui vous ne laisse pas indifférent par la façon dont il agit. La bonne éducation qu’il a reçu de son milieu est généralement évidente. Il s’agit usuellement de personnes à la compassion touchante, à la sensibilité vibrante, troublante. Ils voient le monde à travers un prisme limpide – ils y voient les ruines, les misères, le spleen mais ils y voient aussi les splendeurs, les délicatesses, la poésie. Il s’agit d’êtres lucides, qui voient avec une certaine délicate mélancolie la frontière entre le bien et le mal. Ce sont des gens qui aiment, qui pardonnent, qui écoutent, qui donnent ; des personnes gentilles en somme. Je me surprends à utiliser des termes aussi empreints de candeur ou de naïveté, mais j’ai beau fouiller dans mon vocabulaire je ne vois guère de terme plus approprié que « gentils ».

Je trouve ces personnes, ces gens bien, ces rares chimères, beaux. Et si je devais avoir un type, oui ce serait quelqu’un de bien.

Bien au delà du couple, les gens bien sont des amis de qualité. Et je dois admettre, qu’à cet égard, je suis comblé.

L’on dit communément qu’en amitié, les semblables s’attirent. Dire que je suis quelqu’un de bien me paraît outrageusement prétentieux. Ce que je sais c’est que je ne suis pas quelqu’un de mauvais. Donc si je dois me situer par rapport à une norme, par rapport à une échelle du bien et du mal, je me trouverais sûrement à équidistance, noyé dans l’océan des « ni oui ni non ».

Quoi qu’il en soit, j’ai de la chance d’en avoir quelques uns autour de moi. Ils irradient mon quotidien, que ce soit mes moments de félicité ou de spleen.

Etant de tempérament lunatique, je me complais parfois à me demander ce que je serais, ce que je serais devenu si je n’avais pas ces amis, ces proches, ces gens bien, qui parfois, même au fond du caniveau, me lèvent la tête timidement vers les étoiles.

Dans un monde où être antipathique, voire malveillant est un style de vie en soi, à une époque ou c’est passé de mode, voire ringard d’être bon, oup les gens se regardent constamment en chiens de faïence, critiquent, crachent et agressent, le mec bien est devenu factieux malgré lui.

Ces pensées m’animent et l’ébauche de ce texte se dessine alors que je suis dans un taxi, à Singapour. Le soleil se couche, le temps est lourd et humide et je traverse un léger moment d’euphorie, de paix. Après avoir passé une journée difficile, une des ces énièmes journées emplies de tristesse mélancolique inexpliquée, O., un ami, me proposait spontanément de passer chez lui, partager une bouteille de vin et passer l’après midi ensemble.

J’ouvrais à peine la porte de son appartement qu’il engageait une étreinte chaude, longue et sincère. Juste là, dans le pas de la porte, sans mots, sans commentaire parasite, avant de s’exclamer « bon, rouge ou blanc ? ». Je ne lui ai pas parlé de mes soucis, de mes doutes, de mon mal être éphémère. Il ne m’a rien demandé. Mais il a tout su, tout avait été dit, dans un silence assourdissant, troublé par quelques rires et des bruits de verres.

Je suis dans mon taxi en direction de mon appartement. Les yeux vers le ciel gris de Singapour. Les yeux vers les étoiles et je me dis « tu en as de la chance d’avoir des gens comme ça dans ta vie ». Mieux encore, je me dis, c’est ça que je veux, quelqu’un de bien.

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