One Winged Dove

Publié le par Dorian Gay

One Winged Dove
  • Cucurucu. Cucurucu. Curucucu.

Après m’avoir sermonné, ma mère avait cette capacité extraordinaire à redevenir aimante et douce instantanément et à chantonner cet air avec sa voix cassée qui enveloppait d’une douce torpeur la cuisine de notre maison et se mélangeait aux effluves des plats qu’elle préparait.

Elle disait souvent : « la nuit ne doit pas se coucher sur ta colère ou ta frustration » - autrement dit, les ressentiments doivent toujours être éphémères, brefs, presque volatiles et ne jamais s’éterniser au delà d’une journée.

Je faisais mine de ne pas l’écouter, alors que j’étais allongé en poirier sur le canapé, les pieds tendus vers le plafond, mélangeant des mains un paquet de cartes de jeux qui trainait souvent sur la table du séjour.

  • Je t’ai déjà dit que tu ne peux pas tout donner. C’est bien ce que tu as fait mais tu dois garder de la mesure ! s’exclama t’elle avant de se remettre à chantonner.

Je l’avais encore fait. Je devais avoir 8 ans ou 9 ans, et j’étais fou. Fou ou peut être prodigieusement lucide. Difficile à déterminer à vrai dire.

Mes parents, ma mère m’avait élevé dans une culture de la générosité, de l’altruisme et de la bienveillance et j’appliquais parfois ses préceptes avec un peu trop de zèle juvénile parfois.

Et pour la énième fois ce mois là, je volais des provisions dans la cuisine et je sortais discrètement de la maison alors que les autres membres de la famille étaient moins vigilants et je les distribuais gaiement à des personnes en difficulté dans la rue. Rien ne me rendait plus heureux. A 8 ans.

J’avais même acquis une certaine réputation dans le quartier, de sorte que nos voisins n’étaient guère étonnés me voir « fuguer » quelques heures avec des boites de sardines ou de lait sous le bras.

Je me souviens aussi que, pendant plusieurs années, dans la cour de récréation je partageais presque toujours mon déjeuner avec d’autres enfants moins gâtés en portions, voire de le l’offrir en entier et de me priver de repas. Pourtant je ne le vivais nullement comme un sacrifice, plutôt étonnement comme une satisfaction. Chaque été, après les soldes, spontanément, je regroupais mes affaires et jouets dont je ne voulais plus et préparais un colis pour des enfants d’une amie de ma mère, femme de ménage, dont ces quelques égards faisaient scintiller les yeux des deux enfants du même âge que moi.

Je versais des larmes et était inconsolable devant toutes les misères et fêlures du monde et ne comprenais pas pourquoi le monde ne tournait pas parfois si rond.

Faire du bien, avoir cette impression d’apporter un modeste éclat à la vie de connus ou de moins connus était la plus grande satisfaction que j’avais. Je n’étais pas particulièrement religieux ou porté sur des considérations d’ordre théologiques, c’était juste inné, génétique, atomique, naïf et primaire.

Avec le recul, je me rends compte que j’étais un enfant particulier, une sorte de personnage Disney chimérique dont le monde, bulle opaque, était empli de sincère empathie.

Puis j’ai grandi, la bulle opaque est devenue de plus en plus claire et avec, une certaine lucidité mélancolique s’est installée.

Je me suis mué progressivement comme tous ces autres parisiens, détachés, impassibles, égoïstes et autocentrés.

Non, je n’aime plus aider. Non, l’idée de me rendre particulièrement utile à un inconnu croisé au détour d’une rue ne ravit plus. Au contraire, comme tous ces autres, je presse le pas dès que je sens le souffle d’un touriste dans la nuque qui souhaite un renseignement. Je fronce les sourcils pour apparaître le moins aimable possible afin que l’on ne sollicite pas de moi un quelconque service.

Parce que ma vie est plus importante. Parce que mes intérêts sont plus impératifs. Parce que je n’ai pas le temps. Parce que je ne veux pas avoir le temps. Parce que ça ne m’apporte rien. Parce que je fais comme tout le monde. Parce que je ne suis pas Mère Theresa et que ces gens peuvent se débrouiller un peu tout seuls.

Et parfois, profondément, j’ai le sentiment de nager à contre courant, de contraindre ma propre nature que j’étouffe sous des superpositions de ‘parce que c’est comme ça’ destinés à ‘faire comme tout le monde’. On me dit que je souris moins qu’avant. Je ne m’en rends même pas compte au final. J’ai l’impression que rien n’a vraiment changé pourtant.

L’ange a perdu son auréole.

Puis parfois c’est moi qui suis dans le besoin.

21h, Québec, Canada, 8 Août 2016. Mes amis viennent de me déposer en voiture dans le centre ville après avoir fait le trajet depuis Montréal ensemble avant qu’eux ne continuent leur trajet vers Toronto.

Je suis alors persuadé que l’adresse de mon logement AirBnB est sis à la rue Rockwell. Je n’ai plus de batterie dans mon téléphone. Impossible de vérifier, tout aussi impossible de faire appel à un taxi. Je vais vers l’arrêt de bus le plus proche, chargé de mes deux lourdes valises. Une femme, blonde, carré court, la quarantaine fraiche, attend seule. Je lui demande si elle sait où se trouve la rue que je cherche. Elle semble étonnée et m’affirme ne pas connaître cette rue et qu’elle est pourtant originaire de la ville.

Elle me propose de prendre le bus jusqu’à un arrêt plus central et d’aviser ensuite. Elle me prévient néanmoins que le chauffeur du véhicule n’accepte que l’argent comptant et ne fait pas de monnaie : 4,5 dollars, pas un centime de plus ou de moins.

Je n’avais que des billets de 20 dollars et aucune pièce. Le bus arriva, je tentais quand même ma chance auprès du chauffeur qui déclina derechef mes 20 dollars. Aussitôt, elle revint et lui demanda spontanément si elle pouvait payer cette somme sur sa carte d’usager pour moi.

Elle m’invita, dans un sourire sincère à m’asseoir à côté d’elle afin de déterminer comment me rendre à l’adresse que je recherchais. Alors que nous nous exprimions avec un certain volume, nous furent très vite rejoints par un autre homme et un couple de jeunes québécois d’origine libanaise qui spontanément se sont proposés de m’apporter leur aide : les deux jeunes en recherchant l’adresse sur leur téléphone et l’homme plus âgé en examinant la carte de la ville que j’avais dans mon guide.

Arrivés à l’arrêt central, ils m’aidèrent tous à débarquer du bus et me souhaitèrent bonne chance et bon séjour dans quelques éclats de rire échangés. La femme blonde resta avec moi plus longtemps et fit une partie du chemin avec moi afin de s’assurer que j’arrivais à destination sans trop d’encombre avant de me dire au revoir et de disparaître dans la nuit après plusieurs gestes d’au revoir offerts au loin.

J’ai déposé mes affaires dans cet appartement alors plongé dans la pénombre et suis resté quelques minutes, abasourdi par tant de bienveillance sincère et spontanée.

Cette même bienveillance que je retrouvais souvent lors de mes voyages à l’étranger, en Asie, en Grèce il y’a quelques semaines, en Méditerranée un peu plus tôt cette année et qui me bouleversent toujours autant.

Je suis nostalgique de la même nature dont je pouvais faire montre plus jeune. J’ai alors l’impression que la « machine est rouillée » et que les rouages crissent et pourtant j’ai fondamentalement envie de retrouver celui que j’étais, comme si je l’avais perdu en chemin.

J’ai envie de retrouver ce sourire de satisfaction que j’avais quand j’allais me coucher et que quelqu’un m’avait, au cours de la journée, remercié pour un service quelconque. J’ai envie de retrouver cette naïveté primaire, ces élans de générosité, d’altruisme. Parce qu’au fond, je le sais, c’est comme ça que les choses devraient et doivent être. C’est comme ça que le monde doit et devrait tourner. Je sais que c’est ce qui me rend vraiment heureux : rendre les autres heureux.

Je veux être quelqu’un de bien. C’est tout ce que je veux.

Commenter cet article

Manuela 06/11/2016 10:15

Bonjour Dorian,
je profite de te laisser un commentaire sous cet article pour te dire que je te lis depuis quelque temps et j'aime beaucoup ta façon d'écrire ainsi que certains sujets que tu traites.

Pour en revenir à ton article, ce phénomène (d'égoisme/absence d'altruisme...) dont tu parles est malheureusement encré dans certaines de nos habitudes sans que nous ne nous en rendions compte. C'est beaucoup plus marqué en occident. Je te souhaite un bon courage dans ta reconquête de cette partie de toi, enfouie (mais certainement pas perdue!).
Au plaisir de te lire.