Wild Black Cat

Publié le par Dorian Gay

Wild Black Cat

C’est toujours étonnant cette manière primitive qu’on les gens de vous mettre dans un coffret hermétique, de vous coller à la peau une étiquette, un label, une marque, un code-barres. On s’arrête à la couverture du livre, on en lit parfois les premières pages et on conclut de façon bien hâtive que l’ouvrage est de bonne ou de mauvaise augure. Ces gens qui souvent pensent vous connaître mieux que vous même.

Vous êtes en surpoids? C'est que sûrement vous vous laissez aller. Vous portez une jupe trop courte? c'est que vous devez être une fille de mauvaise vie. Vous êtes comptable? vous devez être sans doute d'un ennui lancinant. Vous roulez dans une grosse berline? vous devez avoir quelque chose à compenser. Vous êtes arabe? vous êtes forcément musulman et vous mangez halal. Vous êtes asiatique? vous êtes sûrement discret. Vous êtes gay? vous devez forcément aimer faire la fête et avoir bon goût.

Peu de gens me connaissent réellement. Peu de personnes savent qui je suis, d’où je viens, et où je vais. Je me suis toujours attaché à entretenir une certaine image, lisse, polie, impénétrable, résolument mystérieuse depuis très jeune et me suis réellement ouvert aux autres de façon pleine et entière, sincère et fragile. Je n'aime pas parler de moi.

On m’a parfois reproché d’être un caméléon social, une chimère, un bloc de froideur et qu’il était parfois impossible de déterminer si j’agissais avec sincérité ou selon mes codes indéchiffrables.

On m’a targué d’être un intellectuel original, un être social insaisissable, un gosse de riche élevé au lait d’ânesse dans un appartement bourgeois du grand ouest parisien. A première vue, j’irrite : ma garde robe bien fournie et mes achats scandaleux et à la superficialité affolante et mes voyages incessants font miroiter une enfance dorée ; mes études et ma réussite professionnelle donnent l’illusion de la reproduction inévitable d’une certaine élite ; mes goûts vestimentaires renvoient à l’image de l’homosexuel amateur de luxe nécessairement écervelé et léger.

Pour beaucoup je suis donc Dorian, ce jeune de 24 ans, issu de l’élite d’une certaine immigration, élevé dans un milieu extrêmement aisé, donc la réussite et le destin ne pouvaient être que linéaires, entourés de parents influents, et qui, comme tous les gosses de riches ne devaient sa vie qu’à un certain nombre de facteurs extérieurs.

J’ai déjà eu ce type de remarques, parfois très explicites, d’innombrables fois dans ma vie.

  • « Alors papa est homme d’affaires et maman est médecin, tu étais dans un lycée privé ? »
  • « Ce sont tes parents qui t’ont aidé à trouver ce stage ? »
  • « Tu connaissais des gens ici quand tu as postulé ? »
  • « Ton appart est gigantesque, c’est toi qui payes ? »
  • « Je suis certain que ce tu portes aujourd’hui représente quelques SMIG »
  • « Ah oui Mr Dorian ne trainerait sûrement avec le prolétariat »
  • « Toi ? vivre dans le 18ème ? mais soyons sérieux deux secondes, tu as déjà traversé le périphérique »
  • « Ton père est un dictateur africain ? »

85 euros dans ma poche comme seul patrimoine. Voilà ce que j’avais dans les poches de mon jean slim ce 27 aout 2010 quand mon avion atterrissait à Paris, à 19 ans, sans personne qui m’attendait dans ce terminal d'aéroport bien trop plein pour un jeune bien trop seul.

Oui j’ai une enfance aisée, presque grotesque. Mon père, juriste reconverti dans la politique et dans les affaires avait très bien réussi sa vie et comptait parmi l’une des plus importantes fortunes de mon pays d’origine. Il avait quitté jeune son pays pendant l’époque coloniale, et avait été choisi parmi cette petite élite locale afin de poursuivre des études de droit en France, au terme desquelles il fut diplômé d’un doctorat en Droit et entama une carrière brillante d’avocat pénaliste, défendant hommes politiques, d’affaires ou intellectuels. C’est pendant ses études qu’il rencontra ma mère qui faisait ses études de médecine et de cette union improbable mes deux frères et moi furent issus.

Homme d’idées, il avait toujours également toujours été politique. Il occupa plusieurs mandats successifs au gouvernement avant de se lancer dans les affaires et de s’intéresser au secteur des mines et de l’énergie et d’y construire son empire.

3 mois après ma naissance, mes parents se séparaient. Je vécus 8 années auprès de ma mère avant de vivre mon adolescence avec mon père, ma belle mère et leurs deux enfants.

Donc oui, pendant plusieurs années, je n’ai manqué de rien, et ai pêché par excès. Nous avons toujours été inscrits dans des écoles privées indécemment chères. Nous avons été choyés par cinq employés à temps plein. Nous allions à l’école accompagnés en chauffeur et je ne me souviens pas d’une seule fois où mon père soit venu me chercher. Alors que tous les enfants du monde rêvent de cheval, mon père possédait toute une écurie ou étaient choyés une trentaine de chevaux de courses. Nous passions nos étés dans une des nombreuses maisons que mon père possédait sur quatre continents et je semblais alors vivre ce que je pensais être une enfance à peu près normale.

Sur les 2 dernières années précédant ma majorité, mon père ayant accepté un poste politique qui semblait l’intéresser, il nous entrainait dans son pays d’origine, le temps pour lui de réaliser ses projets.

Puis le château de cartes s’est effondré. J’ai toujours eu des relations difficiles voire chaotiques avec mon père. Ce constat s’étend à l’ensemble des autres membres de la famille qui n’ont jamais pu entretenir des liens sains avec lui. C’était un homme extrêmement brillant dont l’intelligence n’avait d’égal que la folie. Névrotique, lunatique, changeant, glacial, dur parfois violent, toujours manipulateur. C’est pour cela que ma mère préféra partir, blessée à vif.

Mon père n’exprimait jamais aucune émotion. En 24 ans de vie je ne me souviens jamais qu’il eu prononcé des mots affectueux. A personne. Jamais.

Sa dureté était phénoménale. J’ai toujours l’impression d’avoir été pour lui un énième placement financier, un cheval de course. Il nous plaçait en perpétuelle compétition avec les autres enfants de notre âge, ou lui même. Rien n’était jamais assez bien, assez grand, assez beau.

Je me souviens, étant brillant au cours de mes études, me précipiter tous les trimestres dans son bureau, mon bulletin de notes à la main et lui annoncer, le visage lumineux, que j’étais le deuxième ou le troisième meilleur élève de ma classe. Généralement, il lançait un regard las au papier que je lui tendais et répondait « ah… il y’a quelqu’un de meilleur que toi. Bon, il va falloir te prendre un autre prof particulier pour travailler. D’ici là plus de sortie. Je n’élève pas des deuxièmes sous ce toit. Sors. Je travaille ». Toute mon enfance.

Mon père avait également une tendance obsessionnelle à imposer ses choix à ses proches.

  • Papa, puisque je commence le collège, il faut que je choisisse une seconde langue étrangère. J’aimerais aller en espagnol, et en plus tous mes amis sont.
  • Tu feras arabe
  • Han ?
  • Oui, c’est une langue en plein essor dans le milieu des affaires. Et ça sort du lot.
  • Mais je n’ai pas envie et en plus ce n’est pas dans le catalogue des cours !
  • J’appellerais le directeur pour qu’il engage un professeur spécifique pour toi. Vas

Quand ma sœur obtint son baccalauréat, elle n’avait qu’un objectif en tête : travailler dans le tourisme. Il n’en était pas question pour mon père :

  • Si tu ne fais pas des études de droit, je ne financerais plus rien et tu ne seras plus ma fille.

S’en suivirent presque dix ans où ils ne se sont plus plus parlés. Pas une seule fois.

Quand se fut mon tour, mon père fut extrêmement déçu, s’imaginant déjà m’inscrire à Polytechnique. Sauf que j’étais davantage doué pour les lettres que pour les sciences et venait d’obtenir un bac littéraire. L’avoir obtenu à 14 ans et être l’un des jeunes bacheliers du pays n’était pas satisfaisant.

Il vécut cela comme un échec cuisant et l’idée de me faire admettre dans une prestigieuse école de commerce devint obsessionnelle. Je ne voulais pas et ne jurais que par le droit.

L’affrontement devint inévitable et je me retrouvais, un soir de 2010 alors qu’il avait prononcé des mots qu’il n’aurait pas du, et porté des coups qu’il n’aurait pas dû porter, à 15 ans dans la rue de notre villa, mes deux valises sous les bras. Avec 85 euros dans les poches de mon jean slim noir.

Ma mère avait une situation bien plus modeste. Elle avait commencé une brillante carrière avant que mon père l’enjoigne à rester à la maison et à s’occuper des enfants. Lors du divorce, elle n’emportait pas un centime, ni même une pension alimentaire en raison de l’influence de mon père et devait rebondir après une dizaine d’années de sommeil. Elle reprenait donc des études plus poussées et était assistée par sa famille. Et voilà qu’elle se retrouvait à élever toute seule ses trois adolescents qui avaient fugué du domicile paternel.

Les villas, les employés de maison, les professeurs particuliers, les lycées privés, l’opulence grotesque devenait souvenir et je découvrais une réalité précaire à en faire pâlir Cendrillon. Pendant ses études en tant que mère seule, ma mère avait des moyens extrêmement limités. Elle ne pouvait même pas s’offrir les services d’une nounou quand elle se rendait à ses cours, devant solliciter l’aide de sa sœur.

Avec ses quelques économies, elle avait réussi à faire partir mon frère aîné aux Etats-Unis pour ses onéreuses études de médecine, puis ma sœur.

En raison de mon excellent parcours j’étais accepté par certaines des meilleures écoles et universités du monde. Ma mère ne pouvait pas. J’avais assez de maturité pour comprendre et me résoudre à aller à l’université publique, à Paris. Je pense qu’aujourd’hui, le cœur de ma mère saigne encore en raison de ce qu’elle vit comme l’échec le plus cuisant de sa vie de mère : donner tous les outils nécessaires à ses enfants. Nous en parlons jamais. Au fond, je n’ai aucun regret et je n’aurais pas souhaité qu’il en soit autrement, cependant je sais que 8 ans plus tard, sa blessure reste toujours vive.

De l’étage entier de 120m2 que j’occupais tout seul dans la maison de mon père, je passais à une chambre insalubre de 9m2 sur le campus universitaire de ma faculté de droit, comptant à l’euro près mon budget et vivant de privations.

Je me souviens d’une période où les impayés de ma petite chambre ne faisaient que s’accumuler et je me demandais à quoi tout cela pouvait bien servir.

J’en ai fait des jobs étudiant : aide périscolaire, réceptionniste, maraicher sur une plantation de melons, enquêteur téléphonique et j’en passe. Mes journées étant chargées, devant généralement assister aux cours en journées et me rendre à mes emplois le soir jusqu’à tard et les weekends.

J’ai travaillé l’ensemble de mes étés, n’ayant jamais connu de vacances lors de ma formation.

Je me rappelle du souvenir surement le plus douloureux de cette période. Moi, frappant timidement à la porte du bureau de l’assistante sociale pour solliciter une aide exceptionnelle de l’Université afin de pouvoir éponger une partie de mes dettes locatives. Elle de me demander :

  • Et votre père fait quoi dans la vie ?
  • Milliardaire du pétrole et de l’uranium
  • Ah.

Avant de se plonger dans ses notes.

Mon dieu que j’avais la rage. Une rage indescriptible. L’ivresse de la réussite, de l’aboutissement. Une soif de vengeance, pas contre mon père, mais contre cette chienne de vie dans une cage dorée qui s’est muée en cage de roseaux fragiles.

Oui, moi Dorian. J’allais réussir, mieux que personne, plus que personne et sans personne. Tout seul.

Mes résultats universitaires ont suivi. J’étais successivement admis dans les meilleurs masters et la meilleure école de commerce du continent. Je n’avais pas les moyens de me l’offrir. J’ai contracté un prêt bancaire et ai accepté de devenir garçon au pair pendant toute l’année dans une famille juive richissime de l’ouest parisien. Ces mêmes gens que nous invitions à nos cocktails à la villa et avec qui nous parlions voyages exotiques, diners gastronomiques et folies capitalistes.

Je me rendais à l’école en journée et devait récupérer leurs deux jeunes filles à la sortie de l’école en fin de journée, les aider à faire les devoir et diner avec elles car leurs parents étaient bien trop occupés.

Les tâches étant souvent chronophages, je me retrouvais souvent à ne pas assister à des journées entières de cours, devant faire l’arbitrage entre ma formation certes cruciale et la nécessité primaire d’assurer mon quotidien.

Puis la chance m’a souri. J’ai été diplômé. J’ai été accepté en stage dans un des meilleurs cabinets d’avocats de la place parisienne, sans relations, sans coup de fil à un ami. Moi, Cendrillon des temps modernes. Petit noir, rageux, fiévreux, impétueux, fou, qui présentait bien et qui en voulait. Puis de fil en aiguille, un autre stage s’est présenté, puis un troisième, un quatrième…

Un de amis de fortune m’a gracieusement offert l’hospitalité pendant ces premiers mois de stage, me permettant de ne pas être trop loin du cabinet et m’y rendre facilement.

Avec mes indemnités de stagiaire, je pouvais bientôt me permettre de louer un petit studio dans un quartier parisien peu recommandable.

Dans ces différents cabinets d’avocats transpirant la vieille bourgeoisie catholique décadente parisienne. J’étais toujours presque le seul noir. Ce « noir pas comme les autres car lui il est intelligent et présente bien non ? ». Donc oui, moi je n’ai pas du faire comme les autres pour évoluer, j’ai du fournir le double d’efforts pour avoir la même reconnaissance. Je me rappelle de ces mots de ma grande mère que j’ai peu connu:

  • Tu sais mon enfant, souvent tu devras pour le même résultat fournir deux fois plus d’efforts que tes pairs. Parce que tu es surement bien né par ton milieu social mais tu resteras souvent ce « noir pas si noir que ça ».

Puis ma mère s’est remarié. Un homme aimant, ex ami d’affaires de mon oncle. Mes aînés, qui avaient fait les mêmes sacrifices et vécu la même précarité, ont fini leurs brillantes études : chirurgien cardiaque et urbaniste.

Les miennes s’achevaient également et se semblait voir ce qui semblait être une vie apaisée. J’ai monté sur un coup de folie ou de génie une entreprise de services à la personne, à 21 ans, qui fut vite prospère et rentable et employait 8 personnes. Après un an et demi je la revendais et me consacrais à la poursuite de mes études, notamment l’examen du barreau et mon doctorat qui fut vite consacré par une cotutelle avec l’une des meilleures universités du monde et d’être recruté par un cabinet notoire parisien.

J’avais réussi. Seul. Furieux. Cela faisait bientôt six ans que je n’avais pas parlé à mon père. J’aurais vu qu’il l’entende, j’aurais vu qu’il le lise, j’aurais voulu qu’il le voit, j’aurais voulu qu’il le sente afin que ma rage et ma colère soit apaisées.

Mon appartement, mes voyages, mes paires de chaussures à 1200 euros, mon train de vie actuel, mes réussites, je ne les dois qu’à une seule personne : ce jeune garçon de 15 ans en fugue qui s'est retrouvé, un soir de 2010 à la rue avec 85 euros dans la poche de jean slim noir et tout un monde à reconstruire.

Et ce n'est que le prologue.

Commenter cet article

Eltan 29/08/2016 02:37

Bravo, superbe billet et quel parcours pour un si jeune homme!